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Les comitadjis - Albert Londres

1931. Le royaume de Bulgarie de Boris III est le théâtre de violentes confrontations entre communistes, révolutionnaires et ligues fascistes des Balkans au moment où Albert Londres se rend en mission à Sofia. Les guerres balkaniques de 1911 et 1913 qui conduisent au partage de la Macédoine entre Grèce, Serbie et Bulgarie, laissent notamment une Bulgarie en proie à des terribles conflits internes opposant les deux principales factions de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (ORIM). Cette organisation révolutionnaire fondée sur la tradition des Haïdouks dont les missions premières étaient de lutter contre l'invasion de l'empire Ottoman (Bachi-Bouzouks), s'est substituée au gouvernement. Véritable état dans l'état, l'ORIM a pris le pouvoir : contrôlant tous les secteurs les plus importants du pays, l'ORIM ne rencontre quasiment pas de résistance excepté au sein même de ses rangs (les protoguérovistes contre les nouveaux les partisans d'Ivan Mikaïloff). Sous prétexte de défendre les intérêts bulgares (cf. leur devise : "la liberté ou la mort"), l'ORIM instaure la dictature via les tchétas, bandes armées constituées de Comitadjis. Ceux qui dans le début des années 1930 osent encore se soulever contre le triumvirat formé de Mikaïloff, Karadjoff et Razvigoroff sont systématiquement éliminés : "L'organisation a changé de peau. C'est un antre de terroristes. De la peau de lion à la peau de loup." (p.45). Dans un contexte politique complexe où comme toujours le partage et la délimitation des territoires fait sans exceptions des peuples lésés, il est évident qu'un rapprochement politique entre Bulgarie et Yougoslavie soit impossible. D'après Albert Londres, cette poudrière des Balkans trouverait peut-être une solution comme le proposait Stamboulisky dans la création d'une confédération des pays slaves du sud. Mais les hommes sont-ils suffisamment sages pour se ranger à une telle entente ? Albert Londres ne semble pas le croire. Dans son style inimitable, le célèbre reporter propose avec Les comitadjis, son dernier livre, un témoignage important dont on gagnerait à se souvenir...

Lire aujourd'hui ces reportages ne perd en rien de son intérêt : au contraire, leur valeur peut, dans la mesure du crédit que l'on y porte, intéresser l'histoire politique complexe des pays des Balkans. La Bulgarie n'est évidemment pas représentative de tous les pays des Balkans mais son cas présente les prémices communs à certains événements et évolutions qui devaient plus tard frapper les pays de l'Europe du Sud-Est (ère soviétique, effondrement de l'URSS...). Mais au delà de la dimension politico-historique, ce reportage d'Albert Londres révèle les méchants rouages d'un système d'oppression quasi terroriste. L'organisation, le recrutement, les missions, le financement... On se demande d'ailleurs comment Albert Londres réussit à pénétrer les arcanes de l'ORIM sans s'attirer ses foudres. A cette lecture, on pense inévitablement aux associations mafieuses étudiées par Roberto Saviano dans Gomorra ou par Manfredi Giffone dans La Pieuvre. Autre époque, autre pays, mais les pratiques se ressemblent beaucoup. On peut aimer ou non le style un peu sensationnaliste du reporter mais on peut le remercier d'avoir sensibilisé l'opinion publique aux dérives des Comitadjis. Grâce au recul que l'on a aujourd'hui par rapport au début des années 30, on peut appréhender certains tournants de l'histoire des Balkans au regard des informations relayées par le journaliste. Bref, Les comitadjis constituent à mon sens un des meilleurs travaux d'Albert Londres. Ce livre suscite une réflexion rétrospective intéressante sur ce pan de l'histoire bulgare...

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  • Titre : Les comitadjis
  • Sous-titre : Le terrorisme dans les Balkans
  • Auteur : Albert Londres
  • Éditeur : Le serpent à plumes
  • Collection : Motifs
  • Date de parution : Avril 2002
  • Date de première publication : 1932 chez Gallimard
  • Nombre de pages : 191 p.
  • Couverture : ©Karen Petrossian, Olivier Mazaud, Bernard Perchey
  • ISBN : 2-84261-341-4


Chez les fous - Albert Londres

A propos des fous, Albert Londres disait : "Ils sont des rois solitaires. Le corps que nous leur voyons n'est qu'une doublure cachant une seconde personnalité invisible aux profanes que nous sommes, mais qui habite en eux. Quand le malade vous semble un être ordinaire, c'est que sa seconde personnalité est sortie faire un tour. Elle reviendra au logis. Ils l'attendent. Si leur conversation parait incohérente, ce n'est que pour nous ; eux se comprennent. La rapidité de leur pensée est telle qu'elle dépasse les capacités de traduction de la langue. (...) Les poètes partis dans le cercle lumineux de leur inspiration, inventent des termes, les fous forgent leur vocabulaire (...) Les fous parlent en dehors des règles établies. Il n'y a pas un peuple de fous. Chaque fou forme à lui seul un propre peuple." (p.27-28). A lire ces quelques lignes, on se demande bien ce qu'Albert Londres va cette fois-ci trouver sur sa route. Fidèle à ses techniques d'investigation et d'infiltrage, le fameux journaliste enquête cette fois-ci sur les milieux psychiatriques de la période de l'entre-deux guerre (1925 plus exactement). Il n'hésite d'ailleurs pas à donner de sa personne, quitte même à se faire passer pour fou. Mais n'est pas fou qui veut ou qui l'on croit. Avoir une araignée au plafond ou un vélo dans la tête, avoir le fou-rire, aimer à la folie ou être fou à lier, toutes ces expressions qu'on utilise couramment sans y penser, prennent tout leur sens à la lecture de ce document. Préparez-vous donc avec Chez les fous à vous embarquer dans des histoires... de dingues...

A travers descriptions, portraits et entretiens, ce sont des mondes inquiétants que l'on pénètre. Pour les soit disant sains d'esprit, il est étonnant de constater cette fascination qu'exercent les fous. Son tour de France des asiles vaudra à Albert Londres la foudre des psychiatres ("M. psychiatre m'a déjà fait dire qu'en moi, il n'avait pas reconnu un fou mais un crétin." p.149) : les conditions d'accueil (on pourrait parfois parler de détention selon le niveau de fortune des internés) laissent à désirer et comme on peut facilement le deviner, l'asile n'est ni un lieu reposant, ni un lieu de plaisance. Et pourtant, ce n'est pas sans rire que j'ai dévoré ces quelques témoignages. Ri, oui, vous avez bien lu. Mon hilarité paraîtra probablement déplacée mais certains récits sont simplement truculents. C'est décalé bien évidemment. Mais drôle aussi. Pas tout bien sûr. Mais vraiment drôle parfois. Pour preuve, voici un court entretien qu'Albert Londres a eu avec Péchard, un fou-assassin : "- Et vous, Péchard ? Dites-nous clairement, mais clairement, n'est-ce pas, pourquoi vous avez tué votre femme ? - Clairement, monsieur le docteur, je l'ai tuée à cause de la côte droite. - Qu'avait-elle, la côte droite de votre femme ? - Elle était à gauche. Alors, vous comprenez, c'était une insulte à la divinité. La côte droite à gauche ! Alors, monsieur le docteur, alors, où irait-on ? (p.120). Oui, parce que des fous, il y en existe de toutes sortes. D'ailleurs, "La maison de M. Psychiatre est une boutique de bric-à-brac. C'est la foire aux puces : on y trouve de vrais fous, d'anciens fous, de futurs fous. Il y a l'authentique, le probable, le douteux, le récalcitrant et la victime." (p.151). Il y a effectivement les fous à domicile, ceux qu'on dit fous mais qui ne le sont pas. Il y a aussi les furies, les persécutés, les fous assassins, les drogués... Bref, la variété des fous est infinie et le devoir de la société selon Albert Londres "n'est pas de nous débarasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie." (p.162).

Cette fois-ci encore, Albert Londres tape fort. Il dénonce l'internement, les mauvais traitements, les traitements de faveur et tout le reste. Près de 90 ans ont aujourd'hui passé. Son discours est toujours valable : "La loi de 38 n'a pas pour base l'idée de soigner et de guérir des hommes atteints d'une maladie mentale, mais la crainte que ces hommes inspirent à la société. C'est une loi de débarras. Ce Monsieur est-il encore digne de demeurer chez les vivants ou doit-il être rejeté chez les morts ? (...) C'est quelque chose dans ce genre que nous faisons avec nos fous. Peut-être est-ce même un peu plus raffiné. On leur ôte la vie sans leur donner la mort." (p.157-158). Et cette fameuse loi de juin 1838 sur les aliénés est restée valable jusqu'en 1990 ! A lire donc et à méditer. Un bon 4 étoiles pour Chez les fous !

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Extraits


Si ce malade l'eût été du foie, des bronches, du ventre, sitôt guéri, il serait sorti de l'hôpital. C'est que la chose est dans les habitudes et que la médecine générale est plus vieille que la psychiatrie. Dans plusieurs siècles, la psychiatrie aura assuré ses bases. En l'an 2100, le guéri aura le droit d'être guéri. Présentement, il doit attendre son heure; la science, elle, attend bien la sienne ! Le fou est né trop tôt ! (p.142)
Une science qui tâtonne s'arroge de prérogatives qui ne devraient appartenir qu'à la justice. (p.144)
Les malades, docteurs, ne manquent pas d'asiles, ils manquent de soins. Les asiles font des fous. (p.147) 
Comment savoir qu'un fou n'est plus fou puisqu'on ne le soigne pas. (p.159)

Détails bibliographiques


  • Titre : Chez les fous
  • Auteur : Albert Londres
  • Éditions : Le serpent à plume
  • Collections : Motifs
  • Date de parution : Janvier 2002
  • Nombre de pages : 161 p.
  • Couverture : Karen Petrossian, Olivier Mazaud, Bernard Perchey
  • ISBN : 2-84261-033-4