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Pirates de tous les pays - Marcus Rediker

Figure emblématique des mouvements libertaires, la confrérie des pirates n'a cessé depuis des siècles, d'alimenter les imaginaires collectifs. Ces bandits, irrémédiablement représentés avec un bandeau, une jambe de bois, une boucle à l'oreille ou un perroquet sur l'épaule, ont fasciné des générations d'écrivains tant pour leur esprit rebelle que pour leur quête de liberté. Bête noire des flottes marchandes ou militaires, ces scélérats des mers (cf. titre original de l'ouvrage : Villains of all nations) ont semé la terreur sur tous les océans du monde au XVIIe et début du XVIIIe siècle (principalement aux Caraïbes, dans le Golfe de Guinée et à Madagascar). Pillant les navires et vivant au jour le jour de leur butin, ces Robins des bois des mers d'abord instrumentalisés par les couronnes d'Angleterre, de France et de Hollande pour contrer l'expansion coloniale portugaise et espagnole, ont fini par devenir indésirables : navigant sous les couleurs du macabre "Jolly Roger", les flibustiers dérangeaint par leurs moeurs dissolues et leur sauvagerie. Mais ce qui leur était reproché avant tout, était leur contrôle indiscutable des axes maritimes stratégiques de la marine marchande et de la traite négrière. Si les grands empires européens sont parvenus à mettre fin à leur activité en 1726, date de la fin de l'âge d'or de la piraterie, ces marins mutins souvent saoulés au rhum, ont laissé une empreinte durable héritée de leur code d'honneur : témérité et intégrité ne sont-ils pas leur mot d'ordre? N'ont-ils d'ailleurs pas été les premiers à instaurer un système social et égalitaire ? N'ont-ils pas été les premiers à revendiquer la non-appartenance à une nation ? N'ont-ils pas choisi une vie certes périlleuse mais placée sous le signe de la solidarité et de la liberté ? N'ont-ils pas enfin été des centaines à perdre leur vie pour défendre l'honneur du drapeau à tête de mort ? C'est à ces quelques questions que Markus Rediker, en tant que spécialiste du sujet, se propose de répondre...

Charles Bellamy résume très clairement l'esprit pirate par les mots suivants : "Maudit sois-tu, tu n'es qu'un lâche, comme le sont tous ceux qui acceptent d'être gouvernés par les lois que des hommes riches ont rédigées afin d'assurer leur propre sécurité. Ils nous font passer pour des bandits, ces scélérats, alors qu'il n'y a qu'une différence entre eux et nous, ils volent les pauvres sous couverts de la loi tandis que nous pillons les riches sous la protection de notre seul courage." (extrait de la quatrième de couverture). Que ce soit Barbe noire (Edward Teach), Batholomew Roberts, Calico Jack Rackham ou William Fly, qu'il s'agisse d'Anne Bonny ou Mary Read, tous ces célèbres pirates se sont démarqués par leur courage et leur ténacité face aux autorités impériales. Obéissant uniquement à leur code déontologique et oeuvrant sans relâche à la gloire du drapeau noir, ces assoiffés de la vie, ainsi que nous le montre Rediker, se plaisaient paradoxalement à défier la mort elle-même. Si l'image qu'ils véhiculent dans la culture populaire actuelle a encore tant d'impact (cf. les livres, les films, les jeux, les pirates informatiques ou le mouvement politique pirate), c'est bien le signe de leur influence durable. Ces scélérats n'étaient certes pas des enfants de coeur mais ils agissaient dans un souci de fraternité et d'égalité dont peu de communautés peuvent se targuer. Leur fierté mais aussi parfois leur cruauté n'est pas toujours bienveillante. Markus Rediker transmet toutefois une fascination et un respect contagieux pour les pirates malgré leurs travers et leur excès : symbole incarné et prégnant du contre-pouvoir à la sauce boucanier, les bandits des mers racontés par le spécialiste américain donnent à voir un idéal élevé auquel on se prend tous à croire. Dommage que l'étude s'enlise parfois dans de fastidieux chiffrages ou énumérations qui enlèvent un peu de la magie du récit. Dommage également que l'auteur reste enfermé dans un style par trop académique qui ternit un peu l'histoire brûlante des pirates. Mais ne vous arrêtez pas à cet infime détail qui vous priverait d'une lecture captivante : battez donc pavillon noir et partez à l'abordage de cette sympathique étude !

Si vous souhaitez à votre tour embarquer sous les couleurs du Jolly Roger, notez que ce livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : Pirates de Tous les Pays! Deuxième édition.


  • Titre : Pirates de tous les pays
  • Sous-titre : L'âge d'or de la piraterie atlantique (1716-1726)
  • Titre original : Villains of all nations
  • Auteur : Markus Rediker
  • Traducteur : Fred Api
  • Préface : Julius Van Daal
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : Novembre 2011 (pour cette 2e édition)
  • Nombre de pages : 197 p.
  • Illustrations : Thierry Guitard
  • ISBN : 978-2-952-8292-7-4
  • Crédits photographiques : Visuels créé à partir des différentes images de drapeaux pirates sur Wikipédia (images libres de droits)


La cité du sang - Éric Fournier

Quel est le lien entre les garçons bouchers de la Villette et l'affaire Dreyfus ? Comment la "droite révolutionnaire" a t-elle instrumentalisé les membres de la "Cité du sang" au profit de l'antisémitisme ? Pourquoi cet engouement pour les tueurs des échaudoirs ? Quel fût leur rôle dans cette crise politique qui frappe alors la France ? Quel dénouement pour cette crise qui prend des allures de farce ? Qu'en est-il des anarchistes de Sébastien Faure et autres antidreyfusards ? Et la police du préfet Lépine ? Et les journaux ? Alors que Paris traverse une période particulièrement troublée de son histoire, les tensions politiques qui couvent depuis la fin de la Commune et la restauration de la 3e République, trouvent dans ces années 1890 une occasion rêvée de s'exprimer. Comme toujours, il y a les instigateurs, les opportunistes et les suiveurs... Parmi les grandes figures du mouvement antisémite, se distingue le Marquis de Morès. Dans son sillage, s'illustre avec zèle Jules Guérin. Durant cette folle période de surenchère à la haine, les bouchers de la Villette, fort de leur virilité, de leur pouvoir et de leur grande gueule, investissent le pavé en scandant "mort aux juifs". La fascination qu'ils inspirent aux nationalistes et autres curieux les propulsent sur le devant de la scène mais l'histoire montre que leur arrogance n'est qu'une coquille vide. Grâce à cette passionnante étude d'Éric Fournier, c'est un épisode assez mal connu de l'histoire de Paris que l'on découvre.

Comment les bouchers de la Villette entrent dans l'arène politique française dans les années 1890 ?

Dans les années 1890, les nouveaux abattoirs de la Villette ont relégué depuis peu les bouchers à l'orée de la ville. Ces derniers sont confinés dans des espaces clos (échaudoirs) et contrôlés par les autorités administratives. Alors que les tensions sociales et politiques alimentées par l'esprit revenchard de certains ex-communards et la frustration des nationalistes et autres libertaires se multiplient, le Marquis de Morès, piètre politique mais bon connaisseur du métier de boucher, profite du chaos régnant pour rallier la corporation à sa cause : fiers de leur métier qu'ils considèrent à la fois symbole de mort et de vie, les garçons bouchers manipulés par le marquis, veulent reconquérir leur influence d'antan. L'année 1892, marquée par "l'affaire des viandes à soldats", précipite les événements et donne à Morès un excellent prétexte pour mobiliser les travailleurs des abattoirs : la peur, le respect et la fascination qu'ils inspirent sont de parfaits arguments pour en faire ses sbires. Au sein même de la Cité du sang, l'abattage rituel du bétail pratiqué par les bouchers israélites participe encore de la montée de la haine. Morès organise ses premières conférences. Avec l'affaire Dreyfus qui éclate en 1894, le bouc émissaire est tout trouvé. En 1896, Jules Guérin prend le relais du marquis et crée dans la foulée la Ligue antisémite de France (LAF) pour mener ses actions et diffuser sa propagande antidreyfusarde. En 1897, les bouchers sont de nouveaux sollicités pour jouer les gros bras mais face aux anarchistes, aux allemanistes et aux forces de police, ils se révèlent n'être que des pantins à la solde de Guérin. Les groupuscules politiques qui jusqu'alors se tenaient en retrait, entrent dans la danse lorsque la condamnation du Capitaine Dreyfus est révisée par la cour de justice. Le siège du "Fort Chabrol" qui dure quelques semaines, se conclue par la capitulation du leader antisémite et le retour des bouchers à leur échaudoirs...

La cité du sang d'Éric Fournier, une étude originale sur la propagande antisémite et anti-dreyfusarde à travers le théâtre de la rue

L'auteur de La Commune n'est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, propose pour son premier ouvrage un voyage captivant dans le temps. A travers son étude richement documentée, on découvre étonné les événements historiques de l'époque : en effet, l'implication des bouchers de la Villette et leur instrumentalisation par les nationalistes a été relativement peu étudiée et relayée. Si cette période de grande agitation politique marquée par l'Affaire Dreyfus a suscité de nombreuses analyses, rares sont les travaux qui ont envisagé le sujet du point de vue des gens de la rue. Pourquoi s'être intéressé aux bouchers de la Villettte ? A cette question posée par W. Blanc du site Goliards, les humanités populaires, Éric Fournier répond : "La plupart des historiens travaillant sur l’affaire Dreyfus ou sur la montée de la « droite révolutionnaire », pour reprendre l’expression de Zeev Sternhell, évoquaient rapidement l’agitation et les violences antisémites des bouchers de La Villette. Mais ceux-ci étaient réduits à un élément incongru, un détail détonnant. Or, cherchant un sujet de maîtrise en 1996, je voulais étudier les liens entre les faits sociaux et les représentations d’une part et les pratiques de la violence politique urbaine d’autre part. Je cherchai un objet au « ras du sol » ou plus précisément au « ras du pavé » parisien. Ces bouchers, qui constituaient l’élite des services d’ordre antisémites, étaient donc un morceau de choix." 

Cette piste d'étude est d'ailleurs d'autant plus intéressante si l'on prend en considération la dimension comique qu'Éric Fournier donne à son analyse : "Plus d'une fois, le lecteur est invité à sourire ou à rire, aux dépens des bruyants matamores des abattoirs. Condamner l'antisémitisme, après tout, est un acte de salubrité publique élémentaire. Mais en rire ? L'affaire n'est-elle pas un sujet grave et l'antismémistisme une bête immonde avec laquelle on ne badine pas ? Sans doute. Mais le rire a sa place dans l'écriture de cette histoire, qu'il répond à des méthodes et à des objectifs." (p.12). La situation frise en effet parfois le grotesque. Pourquoi donc s'empêcher d'en rire même si le sujet ne s'y  prête pas au départ ? Pour finir, on soulignera le louable parti pris de l'auteur : "Si l'analyse donne parfois des airs de réquisitoire, c'est pour réduire des groupuscules antifreyfusards à leur force réelle, percer l'écran des représentations, ne pas être dupe de leur propagande. Certes l'historien doit comprendre, non juger. Mais ici, la frontière est mince. Tant de médiocrité et de haine ne peuvent laisser froid." (p.12). Pour les raisons développées plus haut, on concèdera que La cité du sang est une étude originale largement susceptible d'alimenter les recherches sur le sujet. C'est donc avec enthousiasme que je vous invite à vous plonger dans la découverte de ce passionnant épisode de l'histoire de Paris.

Pour aller plus loin

Je vous recommande vivement la lecture complète de cet entretien d'Éric Fournier avec W. Blanc du site Goliards, les humanités populaires qui vous en apprendra plus sur la démarche de l'auteur.

Notez qu'un extrait du livre est également consultable sur le site de l'éditeur Libertalia dont je ne saurais que vous recommander la découverte.

Je vous partage également la référence suivante : Vincent Chambarlhac, « Éric Fournier, La Cité du sang. Les bouchers de La Villette contre Dreyfus », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique. URL : http://chrhc.revues.org/336. Elle apporte un regard différent sur l'ouvrage.

Enfin, si vous souhaitez vous procurer cette captivante étude qui se lit comme un roman et dont le prix est très accessible, notez que vous pouvez l'acheter sur Amazon via le lien suivant : La cité du sang.


  • Titre : La cité du sang
  • Sous-titre : Les bouchers de la Villette contre Dreyfus
  • Auteur : Éric Fournier
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : 1er trimestre 2008
  • Nombre de pages : 147 p.
  • Illustrations : Gil
  • Couverture : Yann Levy
  • ISBN : 978-2-952-8292-5-0
  • Crédits photographiques : Illustrations de Gil


La vie des forçats - Eugène Dieudonné

Réédités pour la première fois depuis 1935 par les Éditions Libertalia, les récits d'Eugène Dieudonné (ex-membre de la Bande à Bonnot) rappellent au cruel souvenir de cette administration pénitentiaire française qui se débarrassait de ses indésirables en les envoyant aux bagnes d'outre-mer. C'est à la demande d'Albert Londres, que l'ancien anarchiste, après avoir été gracié, met en mots ses souvenirs. Ses témoignages ainsi que ceux du journaliste et de Paul Roussenq concordent : cette expérience traumatisante transforme les hommes et ne laisse aucun indemne. L'égalité n'y est pas de mise. Seule domine la loi de la jungle. Car à l'école de la Tentiaire, seuls les plus forts, les solides, les plus intègres ou les plus malins peuvent caresser l'espoir de s'en sortir. Comme le montre  Dieudonné avec pertinence, outre le facteur caractère, il y a aussi la chance. Il y a en effet autant de destins que de bagnards. Comme certains, Dieudonné a donné des années de sa vie (14 ans) pour des crimes qu'il n'a pas commis. C'est cher payé au nom de la Patrie. Pas de pathétisme pourtant dans le discours de l'auteur : la simplicité et la distance avec lesquelles il met en scène ses souvenirs accusent intelligemment les faits en même temps qu'elles donnent de la force au témoignage...

Avec la justesse qui marque ses propos, Dieudonné fait passer l'idée que le bagne ne s'arrête pas aux travaux forcés et à la vie dans les cases. Celui-ci s'inscrit géographiquement dans une contrée dont on ne peut ignorer le lien qu'elle a avec la France. La Guyane française dont la IIIe République avait décidé d'autorité qu'elle serait la terre de souffrance de ses éléments corrompus, cette même France qui voulait exploiter la main d'oeuvre de ses truands pour participer à la construction et l'expansion de ses colonies, Dieudonné en dénonce l'injustice en ces quelques phrases : "Mais une gangrène profonde, faite de tous les vices des hommes de toutes les races et de tous les pays, après s'être étendue sur tout le bagne, après avoir fait parfois contaminé des agents et leur enfants - je l'ai vu, j'ai des preuves - se faufile sournoisement au dehors, dans la population libre, surtout chez les plus pauvres d'entre les Noirs. Les meilleurs des Guyanais protestent contre le danger du bagne. Qu'avons-nous fait disent-ils, pour que la métropole nous envoie ses déchets ?" (p. 137). Voici un questionnement que je n'ai pas trouvé dans L'enfer du bagne de Paul Roussenq ou même dans le célèbre reportage Au bagne d'Albert Londres. Excepté Dieudonné, qui se soucie du sort des Guyanais ?

Et parce qu'il lève également le voile sur une partie occultée des conséquences subies par les populations colonisées, La vie des forçats est un témoignage perspicace qui apporte un point de vue critique intéressant. Au nom de la politique colonialiste, on oublie souvent les dommages colatéraux infligés aux autochtones. Dieudonné leur rend justice par ces quelques mots : "Et on voit un pays merveilleux, riche et presque vierge, mourir de la présence du bagne. Pour tout le monde, le nom de Cayenne est synonyme de bagne. Les Guyanais portent cette croix, semble t-il, pour racheter les péchés des Français. Ainsi, dit-on, le Christ portait la sienne pour racheter les péchés des hommes." (p.137). Déclaration gênante quand on y pense. Mais si pertinente. Rien ne se passe comme il faut en Guyane coloniale : on marche sur la tête. Il existe pourtant des moyens de réhabiliter les détenus (cf. les systèmes de détention américains de l'époque). Encore faut-il s'en donner la peine...

Synonyme d'iniquité que le bagne pour Dieudonné : "C'est l'envers de la vie. Les pas de chance, les gosses abandonnés, les mal-doués par la nature, les victimes de leur psychologie morbide, les détraqués y coudoient les crapules finies. Tous ces gens vivent pêle-mêle, enfermés dans les mêmes cases. A ce régime, un saint homme deviendrait un enragé. Qu'on ne s'étonne pas alors des assassinats, des viols, des priapées, des délations ou des révoltes des forçats. Qu'on s'étonne plutôt que de telles institutions existent encore à notre époque (...) Et que les hommes de bonne volonté, ceux qui sont favorisés par la nature ou par la chance, tendent une main secourable à leurs frères malheureux. Car les forçats, eux aussi, sont des hommes." (p.190-191). Heureusement, cette administration est aujourd'hui abolie. Mais se souvenir, c'est se rappeler de ne pas retomber dans l'erreur et c'est essayer de faire mieux à l'avenir (situation alarmante de nos prisons actuelles ?). La vie des forçats rapporte avec impartialité, les souvenirs lucides d'un ancien bagnard gracié et chose qui parait impossible... réhabilité... Une lueur d'espoir dans l'enfer du bagne. A lire absolument.

Si vous le souhaitez, le livre est disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : La vie des Forçats.
  • Titre : La vie des forçats
  • Auteur : Eugène Dieudonné
  • Préface : Jean-Marc Rouillan
  • Éditions : Libertalia
  • Date de parution : 2007
  • Illustrations : Thierry Guitard
  • Nombre de pages : 210 p.
  • ISBN : 978-2-952-8292-2

L'enfer du bagne - Paul Roussenq


Réédité pour la première fois depuis 1957, L'enfer du bagne raconté par Paul Roussenq ressemble beaucoup à celui dénoncé par Albert Londres dans son reportage Au bagne publié en 1923 dans le journal le Petit Parisien : magouilles, système D, vols, meurtres, délations, homosexualité... La vie au bagne est une question de survie. Là où sévissent la faim, la maladie et la damnation, commence la déshumanisation. Témoin de cet enfer, Paul Roussenq dit l'Inco, condamné à 20 ans de travaux forcés (il en fera 14), détient le record de jours de cachot, soit 3779 jours, l'équivalent de 10 ans de sa vie ! Celui qui avait toujours prédit qu'il finirait dans un requin, avait pourtant pour lui son intégrité. Même la Tentiaire n'aura pas réussi à le corrompre et ses idées anarchistes l'accompagneront toujours dans son combat contre l'autorité. Incorrigible, il l'était dans la provocation à outrance : ne brûlait-il pas ses effets systématiquement ? Ne se tailladait-il pas le corps pour exacerber l'agacement des gardiens ? Ne demandait-il pas ironiquement des jours de cachot supplémentaires par effronterie ? N'a t-il pas traité le gouverneur de m... lorsque pour le punir, le directeur du bagne refusait justement de le punir ? Et lorsque de passage à l'ïle du Salut, Albert Londres lui demande pourquoi ce combat du pot de terre contre le pot de fer, le matricule 37664 a simplement justifié ses actes par son amour de la justice. Les correspondances qu'il entretenait avec les autorités supérieures ayant droit de contrôle et d'inspection sur l'administration pénitentière et ses réclamations traduisaient son horreur de l'injustice. Devenu la bête noire des autorités, on taisait souvent sa fureur par ... des jours de cachots. Ainsi qu'il le rapporte dans son témoignage : "On me disait souvent : vous avez tort d'avoir raison; la lutte que vous menez, c'est celle du pot de terre contre le pot de fer. Un jour ou l'autre, vous serez brisé." (p.98). Mais il ajoute encore : "On me disait aussi : nous ne vous demandons qu'une chose, de briser votre plume. En échange de quoi, vous aurez une place de tout repos où vous aurez votre nécessaire. En somme, on ne me demandait que d'être neutre, de ne plus me faire l'avocat des autres. Mais pouvais-je me résoudre à laisser se commettre tant de déni de justice sans intervenir ? Non ! A ces offres de capitulation, je répondais par la lutte à outrance." (p.98). L'Inco finira en effet brisé mais pas sans avoir résisté...

C'est lors de son séjour au bagne guyanais qu'Albert Londres fait la rencontre de Paul Roussenq. Ému par le témoignage de ce personnage haut en couleur, le journaliste prend sa défense : suite à son réquisitoire de 1923, le cachot est supprimé en 1925 même si le bagne n'est pas complètement aboli. C'est grâce à l'intervention d'Albert Londres à qui Paul Roussenq déclarait lors de leur entretien : "Je finirai dans un requin mais je veux revoir le soleil. " (p. 119) et à la mobilisation du "S.R.I" (Secours Rouge International), que le champion du cachot est libéré en 1929. Il reverra le soleil mais fidèle à la formule "Ni Dieu, ni Maître", il ne succombera pas suite à ses années d'enfermement. Il décidera lui-même de sa mort...

Publiés une première fois en 1934, ces mémoires sont réécrits par Paul Roussenq en 1942 et parus aux éditions F. Pucheux. Après le tapage médiatique du reportage d'Albert Londres de 1923, cette nouvelle édition passe inaperçue. Il donc est intéressant de redécouvrir ces mémoires maintenant que le bagne est définitivement supprimé mais surtout de pouvoir les appréhender à la lumière du travail du grand reporter : on ne retrouve pas dans ces mémoires le "côté sensationnel" relayé par Albert Londres (qui a on doit l'applaudir, remis en cause le système judiciaire français et contribué à démanteler l'administration pénitentière des bagnes coloniaux). Toutefois, ce qu'a pu entrevoir le journaliste pendant un mois, Paul Roussenq l'a vécu 21 ans. Alors, son témoignage prend une dimension toute différente : c'est avec beaucoup de distance et presque de froideur que l'ancien bagnard revient sur les conditions de détention des condamnés. Les raisons de sa révolte s'y découvrent dans toute leur factualité. Pas de rancoeurs, le temps a coulé et Paul Roussenq ne cherche pas à émouvoir les lecteurs par ses mémoires. D'ailleurs, il est maintenant mort depuis longtemps (1949). Son témoignage est intéressant mais plus que cela, ce que j'ai beaucoup apprécié dans cette lecture, ce n'est pas tant ce que Paul Roussenq donne à lire, mais ce qu'il donne tout court. Et s'il a été tenté d'enjoliver ses souvenirs (ne dit-on pas que se souvenir, c'est changer le passé ?), L'incorrigible est à mon sens un monument d'intégrité dont on gagnerait tous à s'inspirer...

Cette fois-ci encore, les éditions Libertalia tiennent leurs engagements. Découvrez cette maison d'édition militante qui proposent vraiment un travail de qualité.

Si vous souhaitez vous procurer ce titre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : L'enfer du bagne.

  • Titre : L'enfer du bagne
  • Auteur : Paul Roussenq
  • Éditeur : Libertalia
  • Illustrateur : Laurent Maffre
  • Préfacier : Jean-Marc Delpech
  • Postface : Albert Londres
  • Date de parution : Mars 2009
  • Nombre de pages : 129 p.
  • ISBN : 978-2-918059-02-8

La Commune n'est pas morte - Éric Fournier

La Commune de Paris relève t-elle de l'histoire ou de la mémoire ? Représente t-elle l'aube ou le crépuscule des révolutions du 19e siècle ? Quels usages politiques sont-ils faits depuis cet événement majeur de l'Histoire de France, dont Éric Fournier déclare que non, "La Commune n'est pas morte" ? Argumentant en partie son étude sur les travaux de Jacques Rougerie, spécialiste de la question, Éric Fournier propose une approche critique rendue possible grâce au recul par rapport au passé. Si Jacques Rougerie considère dans les années 1960 La Commune comme le crépuscule des révolutions du 19e siècle, cela n'a pas toujours été le cas : appropriés par les uns et instrumentalisés par les autres, les événements survenus après La Commune ainsi que le montre Éric Fournier à travers l'étude des usages politiques de 1871 à nos jours, traduisent bel et bien une "discordance entre l'histoire et les mémoires de La Commune" (p.8). Aujourd'hui, près de 150 ans après les épisodes sanglants, les études historiques sur la question commencent à prendre un nouveau tour. Comme en témoignent les travaux et réflexions initiés à l'occasion du colloque international Regards sur La Commune de Narbonne pour les 120 ans (2011), le sujet connait un certain regain d'intérêt qui nécessite une approche renouvelée. Maintenant qu'est venu le temps de l'apaisement, le "mythe indéracinable" peut enfin s'envisager comme un sujet d'étude scientifique et non plus comme un levier politique cent fois actionné...

Rappelant que la frontière entre histoire et mémoire est poreuse, l'auteur part du principe que : "L'histoire est une science humaine et sociale oeuvrant à une lecture plus complète, objective et impartiale possible du passé. Elle est une construction critique. La mémoire est un usage partiel et partial du passé. C'est ce dont un groupe se souvient ou veut se souvenir. Elle est une construction sociale, affective et souvent politique du passé." (Introduction, p.8). "Mémoires vives", premier chapitre de cette étude, s'étend sur la période de 1871 à 1917. Éric Fournier y décrit le processus de la construction des mémoires : après la défaite des insurgés (cf. les massacres de la Semaine sanglante), la mémoire versaillaise se forge autour de l'humiliation infligée aux Communards. Mais peu à peu, les tensions politiques étant toujours aussi virulentes, la tendance s'inverse et les mémoires communardes en exil se mettent en action. La tentative des républicains de tempérer les ardeurs respectives des deux camps étant vouée à l'échec, se met en place le rituel de la montée au mur des fédérés dès 1880. Accaparé par les uns, exploité par les autres, le symbole de la Commune qui peine à faire le consensus, est récupéré par les forces révolutionnaires communistes après la première guerre mondiale.

Dans son pamphlet La guerre civile en France, Karl Marx reprend à son compte la lutte communarde. Son analyse un peu rapide qui considère que "la grande mesure sociale de la Commune fut sa propre existence" (p.85), donne naissance à la dictature du prolétariat, fondement même de l'idéologie communiste. Malgré les dissenssions entre les marxistes, le PCF puise dans le mouvement révolutionnaire de la Commune les références qui serviront également à Lénine pour justifier l'édification de son parti unique sous couvert du renforcement de la cohésion entre le bolchévisme russe et le socialisme européen. Encore une fois, cette appropriation du passé communard révèle que les mémoires sont à l'oeuvre. Dans les années 1930, le Front populaire qui "est certainement le moment où l'impact de la Commune sur la vie politique française, sa capacité mobilisatrice, est le plus fort, de 1871 à nos jours." (p.98), a du mal dans sa lutte contre le fascisme, à tourner l'usage politique de la Commune à son avantage. Les partis nationalistes sont de leur côté également séduits par la force symbolique héritée de la Commune mais avec les années 1970, l'engouement pour le phénomène s'essoufle, les usages politiques s'amenuisent et le "chant du cygne du centenaire" signe le début d'un "passé apaisé". La Commune n'est pas morte mais ses mémoires s'effacent et elle est enfin prête à entrer dans l'Histoire...

Thiers, Jules Valles, Jean-Jaures, Lissagaray, Marx, Lénine, tous ces grands noms rattachés à la mémoire de la Commune, ont tous participé à l'édification du mythe et entretenu son imaginaire. Partir aujourd'hui à la découverte de ces mémoires sous le regard de l'historien donne au lecteur l'occasion d'aiguiser son sens critique par rapport à une histoire désormais stabilisée. Alors non, la Commune n'est pas morte : elle continue de stimuler notre intérêt comme le prouve les oeuvres qu'elle continue d'inspirer (cf. les oeuvres fictives comme Une amie commune de Jérôme Sorre et Stéphane Mouret ou Le cimetière de Prague d'Umberto Eco) et elle atteste par là son appartenance à l'Histoire... Ce document passionnant qui illustre brillament les propos solidaires et libertaires des éditions Libertalia saura donc trouver sa place dans vos bibliothèques. A lire !

Enfin, si vous souhaitez à votre tour découvrir ce titre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : La commune n'est pas morte : Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours.

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Table des matières

Introduction

Chapitre I : Mémoires vives (1871-1917)
        La mémoire versaillaise (1871-1877)
        Mémoires communardes en exil (1871-1880)
        Les chemins du mur des Fédérés (1871-1880)
        La force du mur (1880-1908)

Chapitre II : Cette grande lueur à l'Ouest (1917-1971)
        Pourquoi Lenine embaumé est-il drapé d'un étendard de la Commune ?
        L'histoire s'écrit au mur (1920-1945)
        Le chant du cygne du centenaire

Chapitre III : Entre fantôme, sphinx et chimère (de 1971 à nos jours)
        Un passé apaisé
        Un mythe indéracinable

Conclusion : A quoi sert la Commune aujourd'hui ?

  • Titre : La Commune n'est pas morte
  • Sous-titre : Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours
  • Auteur : Éric Fournier
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : Février 2013
  • Nombre de pages : 174 p.
  • Illustration de couverture : Jacques Tardi
  • ISBN : 978-2-9528292