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Une bibliothèque, la nuit - Alberto Manguel

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La bibliothèque, la nuit est le résultat des questionnements d'Alberto Manguel sur notre besoin immémorial et irrépréssible de conserver toutes les informations du monde de façon exhaustive. Il sait bien que cela est impossible et l'histoire le prouve à maintes reprises, mais alors pourquoi continuons-nous à vouloir croire à cette chimère ? L'auteur renonce à apporter des réponses mais il tente de comprendre au travers de multiples exemples, cette entreprise d'emblée vouée à l'échec. Ponctuant son ouvrage de références et d'anecdotes passionnantes, l'auteur nous fait voyager dans l'histoire des bibliothèques du monde. Ainsi, qu'elle soit publiques ou privées, circulaires ou rectangulaires, anciennes ou modernes, composées de livres de poche ou de livres de collection, physiques ou virtuelles, les bibliothèques sont le fidèle reflet de nos préoccupations. Lieu de mémoire, temple du savoir, symbole de prestige, ou encore gage de richesse, les bibliothèques outrepassent pourtant toutes ces fonctions réunies et incarnent véritablement "notre expérience indirecte du monde."p.30. Aussi, ne nous méprenons pas : les bibliothèques ont bien plus de choses à nous apprendre sur nous que ce que nous ne voulons bien le croire...

Nous invitant dans l'intimité de sa bibliothèque personnelle, Alberto Manguel nous confie que cet ouvrage aurait dû s'intituler Voyage autour de ma chambre, titre déjà été trouvé par Xavier de Maistre. Il décide alors d'intituler son essai La bibliothèque, la nuit en référence à son plaisir de se retrouver la nuit dans sa bibliothèque. Misant sur notre intérêt commun pour les bibliothèques et leurs univers secrets, Manguel nous initie avec érudition aux arcanes de la bibliothéconomie. Passant en revue les plus grands de ce monde qui ont contribué à l'édification de cette institution tels que Callimaque, Dewey, Carnegie ou encore Zumarraga, l'auteur étudie le sujet avec méthode. Obéissant aux caprices de l'homme, les bibliothèques se sont forgées d'après l'auteur, une identité fondée sur différents concepts : la bibilothèque envisagée comme un mythe, un ordre, un espace, un pouvoir, une ombre, une forme, un hasard, un cabinet de travail, une intelligence, une île, une survie, un oubli, une imagination, une identité, une demeure...
Un mythe
Citant l'exemple de la tour de Babel et la Bibliothèque d'Alexandrie, Manguel montre comment l'une et l'autre apportaient respectivement une réponse à notre désir de conquérir l'espace et à notre espoir de vaincre le temps.

Un ordre
"Si une bibilothèque est un miroir de l'univers alors un catalogue est un miroir de ce miroir." p.61. Callimaque et Dewey ont proposé des catégorisations dont le mérite est de délimiter l'illimité. C'est regrettable pense l'auteur, mais nécessaire à notre bonne santé mentale.

Un espace
"Comme la nature, les bibliothèques ont horreur du vide, et le problème de l'espace est inhérent à la nature même de toute collection de livres. Tel est le paradoxe que présente toute bibliothèque générale : si dans une plus ou moins large mesure, elle vise à accumuler et à conserver un compte-rendu de l'univers, sa tâche doit au bout du compte devenir redondante puisqu'elle ne peut être accomplie que lorsque les limites de la bibliothèque coïncident avec celles de l'univers." p.76 L'auteur cite par exemple, le cas de la bibliothèque de San Francisco qui dans les années 1900, a retiré des centaines de milliers de livres pour les transférer sur un site d'enfouissement, faute de place. "Les livres étant sélectionnés en fonction du temps écoulé depuis la dernière fois qu'on les avait empruntés, afin d'en sauver le plus possible, des bibliothécaires héroiques s'introduisirent nuitamment dans les réserves et marquèrent au tampon sur les volumes menacés de fausses dates de retrait." p. 82 Si les bibliothèques virtuelles constituent un bon compromis à ces considérations d'espaces, Manguel rappelle que "les deux bibliothèques - celle de papier et l'électronique - peuvent et devraient coexister." p. 86 Pour conclure sur cette idée d'un personnage de Borges, que "L'encyclopédie mondiale, la bibliothèque universelle existe, et c'est le monde même." p. 97

Un pouvoir
"Bien que Leibniz soutînt que la valeur d'une bibliothèque devait être estimée strictement en fonction de son contenu, on a souvent prêté au livre en tant qu'objet une autorité imméritée et considéré comme supersticieusement l'édifice d'une bibliothèque comme un monument symbolisant cette autorité." p. 103
Non plus temples du savoir, les bibliothèques sont "des temples érigés en hommage à un bienfaiteur, fondateur ou pourvoyeur." p. 105 Voir l'exemple d'Andrew Carnegie, l'un des premiers fondateurs de bibliothèques publiques en Angleterre au 19e siècle.

Une ombre
"Toute bibliothèque évoque son propre fantôme ténébreux ; tout agencement suscite à sa traîne, telle une ombre, une bibliothèque d'absent." p. 117. "Toute bibliothèque est par définition un choix, et son envergure est par nécessité limitée. Tout choix en inclut un autre, celui qui n'a pas été fait. La lecture coexiste de toute éternité avec la censure." p.118 Peut-être alors que les bibliothèques virtuelles pourraient résister à cette contrainte ? Mais rien n'est sûr.

Une forme
La salle de lecture dessinée par Michel-Ange, "rend hommage à la beauté équilibrée  d'un temple grec ou d'une cour romaine et réduit les admirables proportions de notre vaste univers à une mesure qui plaît à nos yeux humains. Les fenêtres strictes et les volutes répétées, l'escalier complexe et dynamique illustrent parfaitement la nature paradoxale d'une bibliothèque. Les premiers suggèrent qu'il peut s'agir d'un lieu ordonné, contenu, où notre connaissance de l'univers peut être entreposé avec grâce ; le deuxième, que nul ordre, nulle méthode, nulle élégante conception ne pourront jamais l'embrasser entièrement."p 165

Un hasard
"Une bibliothèque n'est pas seulement un endroit où règnent l'ordre et la chaos ; c'est aussi le royaume du hasard."p. 170

Une intelligence
Ce qui fait d'une bibliothèque un reflet de son propriétaire, c'est non seulement le choix des titres, mais aussi le réseau d'associations qui impliquent ce choix." p. 201 (voir l'exemple d'Aby Warburg).

Une île
"Les bibliothèques ne sont pas, et ne seront jamais le domaine de tout le monde". p.250
"L'internet ne sera pas, à l'instar du livre, le réceptacle de notre passé cosmoplite parce que ce n'est pas un livre et que ce ne sera jamais un livre, quels que soient les innombrables gadgets et apparences inventés pour le forcer à jouer ce rôle."p.233 (voir aussi les Biblio-Bourricots de Colombie rurale).

La survie
Exemple du camp de Birkenau où une bibliothèque clandestine de 8 à 10 avait été créée. "Bien que matériellement, la collection de la bibliothèque ne consistât qu'en huit ou dix livres, il y en avait d'autres qui circulaient uniquement de vive voix. Chaque fois qu'ils réussissaient à échapper à la surveillance, les conseillers récitaient aux enfants des livres appris par coeur en des temps plus anciens, chaun à son tour de lanière que des conseillers différents fassent chaque fois la lecture à des enfants différents ; ils appelaient cette tournante échanger des livres dans la bibliothèque."p. 248 
"La lecture, avec ses rituels, devint un acte de résistance ; ainsi que l'a observé le psychologue italien Andrea Devoto, tout pouvait être considéré comme de la résistance puisque tout était interdit."p.249

Une imagination
"Les livres rêvés au cours des âges par des raconteurs aussi libres de toute gêne composent une bibliothèque bien plus vaste que celles qui résultent de l'intention de la presse à imprimer - sans doute parce que le domaine des livres imaginaires offre la possibilité qu'un livre, encore non écrit, échappe à toutes les maladresses et imperfections auxquelles nous nous savons condamnés. Dans l'obscurité, sous mes deux arbres, nous avons, mes amis et moi, ajouté sans vergogne aux catalogues d'Alexandrie de pleines étagères d'ouvrages parfaits qui disparaissaient au matin sans laisser de traces." p.295

Une identité
"Il se peut que de par sa nature kaléidoscopique, n'importe quelle bibliothèque, si personnelle qu'elle soit, offre à qui l'explore un reflet de ce qu'il cherche, une fascinante lueur d'intuition de ce que nous sommes en tant que lecteurs, un bref aperçu des aspects secrets de l'âme." p.310

Une conclusion
"Si la bibliothèque d'Alexandrie était l'emblême de notre ambition d'omniscience, la Toile est l'emblême de notre omniprésence ; la bibliothèque qui contenait tout est devenue la bibliothèque qui contient n'importe quoi. Alexandrie se voyait avec modestie comme le centre d'un cercle limité par le monde connaissable ; la Toile, telle la première définition de Dieu imaginée au XIIe siècle, se voit comme un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part." p.330

Cet essai est un extraordinaire voyage au coeur de la mémoire collective et individuelle de l'homme. Truffé de références en tous genres, La bibliothèque, la nuit se lit pourtant comme un roman. Malheureusement il tellement dense qu'il est difficile d'en retranscrire toute la richesse. Appréciable pour sa clarté et ses sources documentées, cet ouvrage n'est ni élitiste, ni pédant. Il est à lire par tous ceux qui s'intéressent au sujet.

Auteur : Alberto Manguel
Titre : La bibliothèque, la nuit
Traducteur : Christine Le Boeuf
Titre original : The library at night
Editions : Babel
Date de parution : Janvier 2009
Date de parution original : 2006 chez Actes Sud
Nombre de pages : 375 p.
Couverture : Illustration de Félix Valloton
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