ge copyright Les embuscades littéraires d'Alcapone: Essai banni
Bienvenue sur la bibliothèque virtuelle d'Alcapone
Derniers Billets
Affichage des articles dont le libellé est Essai. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Essai. Afficher tous les articles

Faites vous-même votre malheur - Paul Watzlawick

"Vivre en conflit avec le monde et, en particulier avec les autres hommes, voilà qui est à la portée du premier venu ; mais sécréter le malheur tout seul, dans l'intimité de son for intérieur, c'est une autre paire de manches. On peut toujours reprocher son manque d'humour à son partenaire, attribuer les pires intentions à un patron, ou mettre sa propre humeur sur le compte du temps qu'il fait - mais comment s'y prendre pour faire de soi-même son pire ennemi?" (p.17-18). Voilà la raison d'être de ce manuel parodique et plein d'humour proposé par le psychologue autrichien Paul Watzlawick pour faire de sa vie un bel enfer. Les moyens pour y parvenir sont multiples et parfois bien... insidieux... Citons par exemple la glorification nostalgique du passé : "Cette manière de vivre dans le passé présente un avantage annexe : elle ne laisse guère de temps pour s'intéresser au présent. Car c'est seulement en rivant son attention sur le passé qu'on est assuré d'échapper à ces changements de perspectives involontaires et occasionnels qui risquent parfois de faire opérer des virages à 90 quand ce n'est pas à 180 degrés, permettant de découvrir que le présent ne renferme pas seulement de nouvelles possibilités de malheur mais aussi de non-malheur, pour ne rien dire des possibilités absolument nouvelles." (p.23). Citons encore le concept de la "clé perdue" qui introduit l'idée qu'il n'existe qu'une seule solution pour chaque problème et que si elle n'a pas encore produit l'effet désiré, "il suffit d'insister". Ainsi, les techniques d'autosuggestion, de conduites d'évitement, du "gardez-vous d'y arriver", d'"alternative illusoire", de "sois spontané" ou de collusion, sont selon l'ironique et enjoué Paul Watzlawick, autant de modèles à suivre pour tous les candidats au malheur...

A cette lecture, on sourit, on rit un peu jaune, on s'étonne, on se questionne... mais surtout, on se rend compte que l'on a besoin de personne pour se mettre des bâtons dans les roues et on... relativise. Et rien que pour cela, ce petit livre facile d'accès et sans prétentions est à lire et à relire par les pessimistes, superstitieux et fatalistes... de tout poil ! D'ailleurs, avec tout le respect que je dois à Jean-Paul Sartre, je suis plus que jamais convaincue après cette lecture, que l'enfer ce n'est pas les autres, c'est nous-même et notre incompréhensible mais désormais appréhendable appétence au malheur... 

Enfin, si vous souhaitez à votre tour "faire vous-même votre malheur", n'hésitez pas à vous procurer ce passionnant livre via Amazon en cliquant sur le lien suivant : Faites vous-même votre malheur.

Citations

"A proprement parler, la vengeance n'existe pas. La vengeance est un acte que l'on brûle de commettre alors que l'on est impuissant et parce que l'on est impuissant : dès que le sentiment d'impuissance disparaît, le désir de vengeance s'évapore avec lui." (p.65)
"Pour le pur, tout est pur ; mais le pessimiste, au contraire, saura découvrir le pied fourchu, le talon d'Achille, ou tout autre métaphore dans le champ de la podiatrie." (p.96)
"Le croire, ce serait non seulement savoir que nous sommes les artisans de notre propre malheur, mais comprendre que nous pourrions tout aussi bien construire notre bonheur." (p.113, extrait de l'épilogue)
"Tout est bien... Tout. L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux. Ce n'est que cela. C'est tout, c'est tout ! Quand on le découvre, on devient heureux aussitôt, à l'instant même..." (p.114, extrait des Possédés de Dostoïevski)

Détails bibliographiques

  • Titre : Faites vous-même votre malheur
  • Auteur : Paul Watzlawick
  • Traducteur : Jean-Pierre Carasso
  • Éditeur : Seuil
  • Collection : Points
  • Date de parution : Novembre 2009
  • Nombre de pages : 116 p.
  • ISBN : 978-2-7578-1574-8
  • Photo de couverture : © François Guizot (1787-1874), homme politique et historien français, Caricature de Beyle, 1867
  • Photo de 4ème : © Roger Viollet

Un si fragile vernis d'humanité - Michel Terestchenko

A propos des origines du totalitarisme, David Rousset déclarait « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » (L’univers concentrationnaire, 1946, p. 181) et rien ne parait aussi vrai qu’après cette lecture. Car comment expliquer autrement les mécanismes de déshumanisation mis à l'oeuvre à travers les régimes totalitaires ? Revenant sur les processus de décision qui guident le choix de chaque personne en vertu de son sens moral (mais pas seulement et c’est tout là l’intérêt son argumentaire), Michel Terestchenko, en évoquant « Un si fragile vernis d’humanité », repose la question du « Héros ou Salaud » déjà débattue par Hannah Arendt (cf. Les origines du totalitarisme, 1951 et Eichmann à Jerusalem, 1963). Entre « Banalité du bien » et « Banalité du mal », le professeur de philosophie questionne notre "humanité grise" en introduisant le nouveau paradigme selon lequel nos actes ne seraient pas exclusivement motivés par des intérêts égoïstes mais également conditionnés par notre présence ou notre absence à soi. L’idée n’étant pas de fustiger ni de s’indigner des horreurs commises au nom de telle ou telle idéologie, la démonstration de Michel Terestchenko participe d’une démarche de compréhension dont l’objectif n’est certainement pas de trouver des excuses à l’impensable mais bien d’identifier les raisons qui mènent aux conduites de destructivité pour mieux se prémunir des dangers de l’endoctrinement. Aussi, à la question de savoir ce qu’on aurait fait à la place des uns ou des autres, Michel Terestchenko n’apporte pas de réponses catégoriques : ce qu’il faut retenir de ce brillant et passionnant essai, c’est qu’il appartient à chacun d’agir ou de ne pas agir en fonction de sa présence à soi... Une oeuvre humble mais magistrale qui vaut bien 5 étoiles !

Le paradigme de l’égoïsme psychologique : un système de pensée occidental qui peine à renouveler le débat sur les conduites destructives des régimes totalitaires


    Gitta Sereny interviewant Franz Stangl, commandant du camp de Sobibor et de Treblinka après son arrestation au Brésil, 1970, inconnu

Constatant que la théorie de l’égoïsme psychologique qui a gouverné la pensée occidentale pendant près de trois siècles (cf. La Rochefoucault, Mandeville ou Bentham) peine à émuler un débat nouveau sur la moralité du sens commun, Michel Terestchenko pose la problématique des conduites de destructivité sous un angle différent : s’appuyant notamment sur des exemples historiques concrets (entretiens de Franz Stangl par Gitta Sereny, cas des déportations et massacres de masse de juifs polonais par le 101eme bataillon de réserve de la police allemande rapporté Christopher Browning) et sur des travaux de psychologie sociale américains, l’auteur tente une approche nouvelle en analysant les phénomènes de soumission à l’autorité (expérience de Stanley Milgram, Université de Yale), de conformisme de groupe (expérience de la prison de Philipp Zimbardo, Université de Stanford) et de passivité face à des situations de détresse (exemple de l’affaire Kitty Genovese et autres expériences). Sans réfuter complètement les intérêts égoïstes qui régissent les décisions de chaque individu, Michel Terestchenko démontre en premier lieu l’existence du sens moral et de la fragilité de l’humanité. Ensuite, bien que conscient que la psychologie sociale n’apporte pas de réponses parfaitement satisfaisantes à sa problématique, l’auteur fait la lumière sur les constats suivants : 1) l’obéissance à l’autorité ne constitue pas à elle seule un motif suffisant pour justifier des actes abominables perpétrés par les nazis (elle doit par exemple être conjuguée à la négation de l’humanité des juifs dans le cas de la Shoah). 2) le conformisme de groupe peut s’expliquer par la structure environnementaliste de l’obéissance à l’autorité (contextes sociaux aliénants comme le milieu carcéral ou militaire). 3) la personnalité des sujets est un facteur décisif car d’elle dépend la capacité de certains d’être présents à soi (conscience, principes, sentiments d’empathie éprouvés à l’égard des victimes). Pour autant, ces éléments, s’ils sont susceptibles d’apporter un éclairage sur les raisons (in)conscientes qui motivent nos décisions, ne déterminent pas nécessairement à l’avance une « idéologie du bien » ou une « idéologie du mal » car au final « C’est toujours une décision initiale, à peine perceptible, qui décide du côté duquel, une fois engagé, on se retrouvera in fine. » (extrait de la 4ème de couverture).

Des réflexions sibyllines sur l’altruisme et la présence à soi


  Photo de source inconnue montrant l’un des participants à l’expérience de la prison initiiée par Philipp Lombardo, Université de Stanford, 1971

Pour étayer ses réflexions sur la présence ou l’absence à soi, Michel Terestchenko consacre la 2ème partie de son ouvrage aux théories de l’altruisme. Réfutant l’axiome de l’égoïsme psychologique, l’auteur démontre l’existence d’un altruisme désintéressé pour expliquer par exemple les actes de résistance au totalitarisme nazi. Selon lui, la présence à soi qui est cette faculté d’agir en accord avec ce que l’on est, est conditionné par l’altruisme (aussi multiples que puissent revêtir ses formes). C’est ce qui expliquerait qu’en dépit des risques encourus, certaines personnes auraient sauvé des nombreux juifs du pire. Est-ce à dire que les gens qui ont agi en l’absence d’eux-mêmes, l’aient forcément fait de façon égoïste ? Est-ce à dire que les gens qui ont participé à l’holocauste (peu importe qu’ils l’aient fait de façon active ou passive) étaient forcément absents à eux-mêmes et dénués de toute empathie ? Est-ce à dire que les gens qu’on pouvaient qualifier d’altruistes au regard des arguments de l’auteur, aient forcément été plus enclins à faire acte de résistance à l’encontre du régime totalitaire ? Est-ce à dire que... ? Si l’auteur apporte des réponses claires à certaines de ces questions, j’avoue que ses démonstrations parfois sibyllines parce que (trop) abondamment alimentées par arguments et contre-arguments, m’ont perdue. Aussi, si cette 2ème partie de l’ouvrage est largement moins accessible que la première, on y puisera tout de même de nombreuses références et éléments de réflexion qui ne manqueront pas d’initier de nouveaux questionnements...

    August Landmesser refusant d'effectuer le salut nazi, 13 juin 1936, inauguration du voilier-école Horst Wessel, Hambourg, Allemagne

Enfin, pour ceux que le sujet intéresse, je vous recommande chaudement la lecture de cet ouvrage, disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Un si fragile vernis d’humanité.  


Quelques ressources documentaires passionnantes sur des expériences de psychologie sociale


Afin de vous donner un aperçu des travaux menés dans le cadre d’expériences de psychologie sociale, je vous propose ci-dessous une sélection de vidéos à (re)découvrir absolument.

  • Expérience de Stanley Milgram à propos de la soummission à l’autorité

L'expérience de Milgram est une expérience de psychologie réalisée entre 1960 et 1963 par le psychologue américain Stanley Milgram. Cette expérience cherchait à évaluer le degré d'obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. La date de l’expérience est importante, car quelques années plus tard, 1967-1968, s’installeront au contraire des formes de méfiance envers l’autorité (source : Wikipédia)


  • Expérience de la prison de Philipp Zombardo, Université de Stanford, 1971 sur le conformisme de groupe

L’expérience de Stanford (effet Lucifer) est une étude de psychologie expérimentale menée par Philip Zimbardo en 1971 sur les effets de la situation carcérale. Elle fut réalisée avec des étudiants qui jouaient des rôles de gardiens et de prisonniers. Elle visait à étudier le comportement de personnes ordinaires dans un tel contexte et eut pour effet de montrer que c'était la situation plutôt que la personnalité autoritaire des participants qui était à l'origine de comportements parfois à l'opposé des valeurs professées par les participants avant le début de l'étude. Les 18 sujets avaient été sélectionnés pour leur stabilité et leur maturité, et leurs rôles respectifs de gardiens ou de prisonniers leur avaient été assignés ostensiblement aléatoirement. En d'autres termes, chaque participant savait que l'attribution des rôles n'était que le simple fruit du hasard et non pas de prédispositions psychologiques ou physiques quelconques. Un gardien aurait très bien pu être prisonnier, et vice-versa.



  • Le jeu de la mort

« Le jeu de la mort » (2009), Documentaire coproduit par France Télévisions et la Radio Télévision Suisse 1 en 2009, diffusé pour la première fois en mars 2010, et mettant en scène un faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) durant lequel un candidat doit envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un autre candidat, jusqu'à des tensions pouvant entraîner la mort. La mise en scène reproduit l'expérience de Milgram réalisée initialement aux États-Unis dans les années 1960 pour étudier l'influence de l'autorité sur l'obéissance : les décharges électriques sont fictives, un acteur feignant de les subir, et l'objectif est de tester la capacité à désobéir du candidat qui inflige ce traitement et qui n'est pas au courant de l'expérience. La différence notable avec l’expérience originelle est que l'autorité scientifique est remplacée par une présentatrice de télévision, Tania Young.




Détails bibliographiques


  • Titre : Un si fragile vernis d'humanité
  • Sous-titre : Banalité du mal, Banalité du bien
  • Auteur : Michel Terestchenko
  • Éditeur : La Découverte
  • Collection : Le Découverte/Poche
  • Date de parution : Octobre 2007
  • Nombre de pages : 308 p.
  • ISBN : 978-2707153-26-5
  • Photo de couverture : © Yvan Terestchenko

La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement - Svetlana Alexievitch

Élue Prix Nobel de Littérature 2015 pour l’ensemble de son oeuvre, Svetlana Alexievitch a travaillé tout au long de sa carrière sur la mémoire de l’ère soviétique en collectant de nombreux entretiens auprès de témoins « ordinaires ». Plus littéraire qu’historiographique, son travail s’intéresse davantage à l’âme humaine qu’aux faits purement historiques : «  J’ai toujours été tourmentée par le fait que la vérité ne tient pas dans un seul esprit. Qu’elle est en sorte morcelée, multiple, diverse, et éparpillée de par le monde. (...) Qu’est-ce que je fais ? Je recueille les sentiments, les pensées de tous les jours. Je recueille la vie de mon époque. Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire de l’âme. Ce dont la grande histoire ne tient pas compte d’habitude, qu’elle traite avec dédain. Je m’occupe de l’histoire laissée de côté. (...) Il n’y a pas de frontières entre les faits et la fiction, les deux se chevauchent. Même un témoin n’est pas impartial. Quand l’homme raconte, il crée, il lutte avec le temps comme le sculpteur avec le marbre. Il est un acteur et un créateur. » (p. 663-664, extrait du discours de Stockholm lors de la remise du prix Nobel à Svetlana Alexievitch). La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement réunit ainsi des dizaines d’entretiens collectés depuis les années 1980 après le démantèlement de l’URSS sous l’ère Gorbatchev.

De la consolation par l’apocalypse ou de la fascination du vide ?


    © Nous luttons pour la paix : calicot pour défilé, Spiridon Ion Cepleanu, 2008

De la fin de l’Homo Sovieticus dont il est ici question, il existe autant d’interprétations qu’il y a de témoins. Parmi les riches entretiens retranscrits par Svetlana Alexievitch, il y a par exemple ceux des fidèles au Parti et ceux qui croyaient à la nouvelle Russie de Gorbatchev. Il y a les témoignages des victimes et ceux des bourreaux. Il y a les témoignages de ceux qui ont choisi. Et de ceux qui n’ont pas choisi. Il y a les récits sur l’utopie communiste et ceux sur la Perestroïka et la Glasnost. Dans cette Fin de l’homme rouge, il est aussi question des goulags, des komsomols, de bonheur perdu mais aussi d’espoirs contrariés, de craintes légitimes ou encore de trahisons infâmes. Entre regrets, colère, révolte, tristesse, nostalgie, amertume et parfois remords, tous ces récits qui ont pour point commun la souffrance, démontrent que l’Homme n’est pas exclusivement conditionné par le Bien OU le Mal mais qu’il est confronté aux deux toute sa vie : qu’il ait (eu) ou non le choix d’arbitrer ses décisions, le « petit homme » auquel s’intéresse Svetlana Alexievitch est « un grand petit homme (...) car la souffrance le grandit. (...) Il raconte lui-même sa petite histoire et, en même temps que sa propre histoire, il raconte la grande histoire » (p. 664). Lecture difficile s’il en est, cette Fin de l’homme rouge a ceci de puissant en ce qu’elle interpelle en chacun de nous. Il ne s’agit donc nullement de visions romantiques exclusivement guidées par l’amour des lettres ou le besoin de création littéraire mais de témoignages concrets dont la collecte n’a été possible que grâce à l’instauration d’une relation de confiance. Aussi, parce que lire est un acte militant, se pencher sur les travaux de Svetlana Alexievitch, c’est faire preuve d’ouverture d’esprit : cela offre d’intéressantes pistes de réflexion sur ce processus qui dicte la mainmise d’une minorité agissante sur la majorité passive. Une lecture éprouvante qui ne manque pas de questionner nos façons de penser et qui doit bousculer nos convictions...

Pour découvrir ce titre de Svetlana Alexievitch au format de poche, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement : Suivi de À propos d’une bataille perdue.


Feuilleton radiophonique sur «  La fin de l’homme rouge », Maison de la Radio


Pour aller plus loin au sujet de cet essai, je vous invite à écouter la création radiophonique réalisée par Laure Ergorff (2014) initialement proposée à l’écoute sous forme de feuilleton au Studio 114 de la Maison de la Radio. Il s’agit d’une sélection de 5 textes opérée par Jean-Pierre Thibaudat.

Entretien avec Svetlana Alexievitch pour Mediapart


Pour en savoir plus sur la démarche de l’auteure au sujet de La fin de l’homme rouge, je vous invite à découvrir cet entretien réalisé par Dominique Conil et Lorraine Kihl pour Mediapart (octobre 2014).



Détails bibliographiques


  • Titre : La fin de l’homme rouge
  • Sous-titre : Ou le temps du désenchantement
  • Auteur : Svetlana Alexievitch
  • Traducteur : Sophie Benech
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Babel
  • Date de parution : Septembre 2013
  • Nombre de pages : 675 p. 
  • ISBN : 978-2330066840
  • Couverture et illustrations :  © Andrei Liankevich


La vraie vie : appel à la corruption de la jeunesse - Alain Badiou

Ainsi que l'indique Alain Badiou en note terminale de l'ouvrage, l'idée de ce livre qui repose sur différentes conférences qu'il a donné, est "d'ouvrir entre la jeunesse contemporaine et la philosophie, une discussion sur ce qu'est la vraie vie, d'abord en général, puis selon qu'on est un garçon ou une fille" (p. 117). Mais qu'appelle t-on la "vraie vie" au sens du philosophe ? Une vie qui laisse derrière l'argent, les plaisirs et le pouvoir. Une vie fondée sur des valeurs déconnectées de la puissance de marché. Et ce qu'entend plus précisément Socrate par la corruption de la jeunesse, revient à montrer aux jeunes que la course à l'argent et au pouvoir comme précepte de vie à des fins de satisfaire des pulsions immédiates, ne vaut pas le désintéressement qui ouvre la voie à cette vraie vie. Conscient que l'obstacle principal à ce désintéressement réside dans la passion (souvent inhérente aux jeunes), Alain Badiou convient que l'absence d'initiation de nos sociétés modernes conduit à la fois au culte d'une jeunesse infinie et à une puérilisation de l'adulte, tous deux étant synonymes de désorientation. Aussi, son appel à la corruption de la jeunesse se veut-il le symbole d'un acte militant ayant pour objectif la réconciliation des jeunes et des vieux au bénéfice de la vraie vie... 

Telle une image d'Épinal à laquelle on aimerait s'abandonner, cet appel opportun à la corruption de la jeunesse d'Alain Badiou, laisse songeur : si je soutiens la démarche de l'auteur et que je rejoins son avis notamment sur les principales idées de sa conférence sur ce qu'est "Être jeune aujourd'hui", je reste en revanche sceptique concernant ses exposés sur le devenir contemporain des garçons et particulièrement sur celui des filles... Ne faisant toutefois pas partie des jeunes, ni d'ailleurs des vieux qu'Alain Badiou souhaite rallier à sa cause militante, je serais curieuse d'avoir l'avis des principaux intéressés. C'est donc avec un sincère plaisir que je relaie cet appel à la corruption... A vous lire...

Pour finir, je voudrais encore remercier les Éditions Fayard et NetGalley pour la découverte de ce titre dont je recommande évidemment la lecture aux jeunes mais aussi aux autres...





  • Titre : La vraie vie
  • Sous-titre : Appel à la corruption de la jeunesse
  • Auteur : Alain Badiou
  • Éditeur : Fayard
  • Collection : Ouvertures
  • Date de parution : Janvier 2016
  • Nombre de pages : 117 p.
  • ISBN : 978-2-213-40077-1
  • Photo de couverture :  © Librairie Arthème Fayard, 2016


L'existentialisme est un humanisme - Jean-Paul Sartre

Aux chrétiens qui taxent les existentialistes d'être des désespérés, Jean-Paul Sartre répond que c'est faux parce que "même si Dieu existait, cela ne changerait pas grand chose (...) Il faut que l'Homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même; fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action." (p.77). Aux communistes qui reprochent aux existentialistes de n'être pas matérialistes, Jean-Paul Sartre veut prouver que sa recherche philosophique "ne contredit pas la conception de la détermination de l'homme par l'économique" (p.13). Par le biais de cette conférence donnée en 1945, Jean-Paul Sartre dont l'essai L'être et le néant a divisé l'opinion, tente de justifier son positionnement en déclarant que "l'existentialisme est un humanisme". Ainsi subjectivité (réalité humaine), angoisse (décision) et délaissement (absence de déterminisme/liberté) fondent-ils les principaux concepts de l'existentialisme athée de Sartre. De mon point de vue, si l'existentialisme peut se concevoir comme une doctrine d'action, il me semble par contre hasardeux de croire que l'homme est condamné à être libre en l'absence de déterminisme. Surtout que le discours est confus et la démonstration peu convaincante. Alors pour sûr, je n'adhère pas à l'existentialisme sartrien. Et vous ?

Je le sais, ma chronique n'est pas vraiment engageante mais si vous voulez vous faire votre propre idée, vous pouvez acheter le livre sur Amazon via le lien suivant : L'existentialisme est un humanisme.
 
  • Titre : L'existentialisme est un humanisme
  • Auteur : Jean-Paul Sartre
  • Éditeur : Folio
  • Collection : Essai
  • Date de parution : Janvier 1996
  • Nombre de pages : 108 p.
  • ISBN : 978-2-07-032913-7
  • Illustration : © Gary Waters/Illustration Source

La généalogie de la morale - Friedrich Nietzsche

"Nous avons besoin d'une critique des valeurs morales, il faut commencer par mettre en question la valeur même de ces valeurs, et cela suppose la connaissance des conditions et des circonstances de leur naissance, de leur développement, de leur modification (la morale comme conséquence, comme symptôme, comme masque, comme tartuferie, comme maladie, comme malentendu; mais aussi la morale en tant que cause, remède, stimulans, entrave ou poison), bref, une connaissance telle qu'il n'en a pas existé jusqu'à présent et telle qu'on ne l'a même pas souhaitée. Car on a considéré la valeur de ces valeurs comme donnée, comme réelle, comme au delà de toute mise en question; jusqu'à présent on n'a pas hésité le moins du monde à donner à l'homme "bon" une valeur supérieure à celle du "méchant", une valeur supérieure dans le sens du progrès, de l'utilité, de la prospérité de l'homme en général (y compris l'avenir de l'homme). Et si le contraire était vrai ? Et s'il n'y avait chez le "bon" aussi un symptôme de régression de même qu'un danger, une séduction, un poison, un narcotique, qui permettrait au présent de vivre en quelque sorte aux dépens de l'avenir, peut-être avec plus de confort, moins de risques, mais aussi dans un style plus mesquin, plus bas?... De sorte que ce serait la faute de la morale si l'espèce humaine n'atteint jamais le plus haut degré de puissance et de splendeur auquel elle puisse prétendre? De sorte que la morale serait le danger des dangers ?" (extrait de l'Avant-propos, p. 14-15). Voilà, ce qui résumerait le mieux l'objet de cet essai de Friedrich Nietzsche...

Prolongeant sa réflexion sur Par delà bien et mal, cet "écrit polémique" met en lumière l'art de la rhétorique du philosophe allemand. Invitant ses semblables à reconsidérer les valeurs morales contemporaines, Nietzsche par une pirouette bien sentie, renverse la donne et interroge sur le bien-fondé de la morale occidentale. Délaissant cette fois-ci ses habituels aphorismes au profit d'un développement sous forme de dissertations, Nietzsche décline sa "Généalogie de la morale" en trois essais :"le bon et le mauvais" (ou la morale des maîtres contre celle des esclaves), "le ressentiment" (ou la mauvaise conscience ou la culpabilité qui forge la morale des esclaves) et "les idéaux ascétiques" (critique de l'ascétisme qui se nourrit de la morale des esclaves)...

    Crédit photo : Friedrich Nietzsche, yourbest100.com

Je ne m'étendrai pas sur l'interprétation de cette Généalogie de la morale car le web fourmille de pistes qui se rejoignent (ou pas). D'ailleurs, mon avis peu éclairé ne serait d'aucune utilité. Mon compte-rendu portera plutôt sur mon expérience de lecture. Nietzsche en est conscient, sa pensée est tortueuse et l'interprétation de ses textes exige un effort, une compétence que ne possède pas à priori l'homme moderne : "savoir ruminer". Certes, il n'a pas tort mais en même temps avouons que le style pamphlétaire du philosophe, ses écrits sibyllins et son esprit d'escalier sont assez éloignés de la pensée systématique généralement associée aux philosophes. En effet, Nietzsche fait plus figure d'un écorché vif que d'un philosophe. Alors c'est vrai, comme le souligne le philosophe allemand : "pour pouvoir pratiquer la lecture comme un art, une chose avant toute autre est nécessaire, que l'on a parfaitement oubliée de nos jours - il se passera encore du temps avant que mes écrits ne soient lisibles -, une chose qui nous demanderait presque d'être de la race bovine et certainement pas "un homme moderne", je veux dire : savoir ruminer..." (extrait de l'avant-propos, p. 17). Mais pas seulement aurais-je envie de dire car si on retourne la question, n'incombe t-il pas aux philosophes (qui se considèrent souvent éclairés) de savoir transmettre clairement les concepts qu'ils ont eux-mêmes élaboré ? Hum... La question est lancée et moi, je retourne à mes ruminations...

Pour aller plus loin sur le sujet, je vous invite enfin à lire cet excellent billet du Petit Vagabond et si vous êtes tentés par cette lecture, notez que vous pouvez l'acheter sur Amazon via le lien suivant : La généalogie de la morale.

  • Titre : La généalogie de la morale
  • Sous-titre : Un écrit polémique
  • Titre original : Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift
  • Auteur : Friedrich Nietzsche
  • Traducteur : Isabelle Hildenbrand et Jean Gratien
  • Éditeur : Folio
  • Collection : Folio Essai
  • Date de parution : Mars 1994 (date de parution originale : 1887)
  • Nombre de pages : 212 p.
  • ISBN :2-07-032327-7
  • Couverture : La croix, Eugen Schönbeck, Musée de la ville de Strasbourg

Lovecraft : le dernier puritain - Cédric Monget

A la simple évocation du nom de Lovecraft, nous viennent en tête une foule de représentations aussi oniriques que monstrueuses. La mythologie lovecraftienne que l'on célèbre pour sa singularité a marqué les esprits autant que son auteur pour la complexité de sa pensée. Le cosmos, la genèse des astres, la religion, la civilisation, la place de l'homme dans l'univers, la science, tous ces thèmes chers à l'auteur, sont disséqués dans cet essai passionné de Cédric Monget. Ce dernier entend démontrer que le puritanisme de Lovecraft tire son origine d'une réflexion philosophique puisée dans l'athéisme et le matérialisme. Cette étude se veut en effet, une "fenêtre ouverte sur ce point particulier de la pensée d'un auteur qui a tant donné à ses lecteurs." (extrait de l'introduction, p.7). S'appuyant sur les oeuvres de Lovecraft, ses essais mais aussi sur ses correspondances et pour une grande part sur les études de S.T. Joshi (H.P. Lovecraft : a life et I am Providence the life and times of H.P. Lovecraft), Cédric Monget précise que son livre "ne s'attarde pas à condamner de façon anachronique, et pour se donner le beau rôle, certains traits jugés aujourd"hui déplaisants de la personnalité et de la pensée de Lovecraft." (p.7). Non : celui qu'il décrit comme étant Le dernier puritain avait développé, n'en déplaise à ses lecteurs, une philosophie très personnelle qui méritait certains approfondissements...

Toute subjective qu'elle soit, cette analyse érudite s'intéresse à une facette méconnue de la pensée du gentleman de Providence. Ainsi, la "philosophie lovecraftienne" définie par Cédric Monget repose t-elle sur quatre idées principales : primo, le matérialisme de Lovecraft est l'un des fondements de son athéisme. Deuxio, son matérialisme n'est pas la raison unique de son athéisme (son rejet des religions en est aussi la cause). Tertio, Lovecraft est un "puritain athée" (malgré son refus de la religion, il se soumet à la tradition). Quarto, l'attrait pour la fiction lovecraftienne découle de cet athéisme qui imprègne toute son oeuvre. Souhaitant par ailleurs mettre un terme à la légende tenace selon laquelle Lovecraft aurait abandonné son conservatisme raciste en faveur du socialisme, Cédric Monget s'efforce de rendre justice à l'écrivain américain en replaçant "l'athéisme de Lovecraft dans son contexte biographique et sa dynamique intellectuelle." (extrait de la conclusion, p. 71). Court mais dense, Lovecraft, le dernier puritain se destine particulièrement à un public initié : les multiples références aux correspondances et aux récits de Lovecraft ainsi que les thèses étayées par Cédric Monget (ex. le darwinisme lovecraftien inspiré de Haeckel ou le nitezschéisme lovecraftien) exigent de bonnes connaissances sur Lovecraft et son oeuvre mais aussi quelques notions en philosophie pour une bonne appropriation de texte. Si ce n'est pas mon cas, cette lecture m'a tout de même apporté un regard différent sur l'homme et sa création, notamment par rapport au recueil Les autres dieux et autres nouvelles que je n'avais probablement pas apprécié à sa juste valeur. L'univers et la philosophie de Lovecraft étant complexes, l'athéisme de HPL ici démontré, participe pour beaucoup selon moi d'une meilleure compréhension de son travail. Contrairement à Masques dans le miroir de William Schnabel qui m'avait agacé puis ennuyé malgré une thématique d'étude prometteuse (le double lovecraftien), l'ambition de cet essai me parait louable et le regard de Cédric Monget apporte une réflexion éclairée sur la philosophie lovecraftienne. Lecture recommandée aux inconditionnels de Lovecraft et autres curieux.

Si vous faites partie de la grande famille des fans de HPL et que vous souhaitez lire ce livre, notez qu'il est en vente sur Amazon via le lien suivant : Lovecraft : Le dernier puritain.


  • Titre : Lovecraft, le dernier puritain
  • Auteur : Cédric Monget
  • Éditeur : La Clef d'Argent
  • Collection : KhThOn
  • Date de parution : Septembre 2011
  • Nombre de pages : 81 p.
  • Couverture : Goomi
  • ISBN : 978-2-908254-92-1


Les origines du totalitarisme : sur l'antisémitisme - Hannah Arendt

Hannah Arendt déclare en introduction de son livre que "Comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu'ait pu être cette réalité." Défi ambitieux que celui d'étudier les origines du totalitarisme par le biais de l'antisémitisme. Il est vrai que le cas de la communauté juive se prête particulièrement bien par ses spécificités à ce genre de rapprochement : de l'antisémitisme (porté à son apogée par l'affaire Dreyfus) à la Shoah, il est indéniable que la façon dont les nazis ont instrumentalisé la discrimination juive ait abouti au totalitarisme. Si l'on trouve dans l'histoire du peuple juif, quelques raisons à l'avènement du totalitarisme, l'exposé de Hannah Arendt n'explique pas tout : sa tentative de théoriser le concept de totalitarisme n'est pas convaincante. Les exemples exposés et les comparaisons faites avec le nazisme et le stalinisme ne sont pas toujours pertinents. Les innombrables références et notes de bas de page noient malheureusement le message principal. Le développement parfois confus, perd le lecteur. Si l'approche reste intéressante, l'ouvrage est difficile à comprendre. La pensée de Hannah Arendt manque de clarté. Elle est parfois naïve, alambiquée. Probablement que je n'ai pas saisi toute la subtilité du raisonnement mais c'est sans regrets que je referme les pages de ce livre...

Pour vous faire votre propre idée, notez que le livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : Sur l'antisémitisme : Les origines du totalitarisme.

  • Titre : Sur l'antisémitisme : Les origines du totalitarisme (tome 1)
  • Auteur : Hannah Arendt
  • Traducteur : Micheline Pouteau (révisé par Hélène Frappat)
  • Éditeur : Points
  • Collection : Essai
  • Date de parution : 2002 pour la nouvelle édition
  • Nombre de pages : 272 p.
  • Photo de couverture : Juif de Croatie portant l'étoile jaune après l'invasion de la Yougoslavie en 1941. Archives Roger-Viollet
  • ISBN : 978-2-02-068732-4

Un anthropologue sur Mars - Oliver Sacks

Oliver Sacks fait partie de ces médecins qui pensent que pour aider un patient, il faut aller plus loin que l'observation extérieure. Parce que chaque malade est un individu doté de ses mécanismes de défense conscients ou inconscients propres, le neurologue considère qu'il est difficile de traiter un cas sans s'attacher à sa personnalité et son mode de pensée : "Le médecin ne peut étudier la maladie sans étudier l'identité, les mondes intérieurs que ses patients créent sous la pression de la maladie. Mais les réalités des patients, ou les mondes qu'eux-même et leur cerveaux construisent, restent largement incompréhensibles tant que l'on se contente de l'étudier de l'extérieur. En plus de l'approche objective du scientifique ou du naturaliste, il faut donc employer une méthode intersubjective en bondissant comme Foucault l'écrit dans, "à l'intérieur de la conscience morbide, (afin de) chercher à voir le monde pathologique avec les yeux du malade même." (p.20). Parce que les patients traités ont bien plus à partager que leurs souffrances et les seuls symptômes de leurs pathologies, les sept études cliniques ici rapportées constituent autant de riches enseignements pour le médecin que de curiosités pour le lecteur. Dix ans après le succès de L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1985 pour la version originale), le neurologue revient sur de nouvelles études de cas : achromatopsie, amnésie, syndrôme de Dostoeivski, autisme, syndrôme de la Tourette, le "neuro-anthropologue" témoigne d'histoires et de drames explorant des univers inimaginables...

Ces études accessibles aux lecteurs néophytes, montrent la nécessité de remettre en question les méthodes d'observation cliniques : même si les patients peuvent présenter des troubles pathologiques communs, Oliver Sacks insiste sur le fait que chaque cas est unique car il est profondémment lié à la personnalité de chaque patient. Le défi du neurologue se situe donc au delà de la simple observation. Selon Oliver Sacks, les études cliniques doivent en effet s'intéresser à chaque individu non pas comme un simple objet d'étude mais elles doivent aussi "revenir aux sujets concrets, aux individus qui les ont inspirées et dont elles traitent." (p.13). Cette approche humaniste déjà remarquée dans L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau et respectueuse du serment d'Hippocrate, fait honneur au neurologue anglais dont les publications sont susceptibles de renouveller le champ de recherches des neurosciences. De mon humble point de vue, ces études portant sur des cas plus que troublants, prouvent qu'il n'existe pas de généralités lorsque l'objet d'étude se rapporte à la construction cognitive des individus. Aussi vrai que la médecine est une science inexacte, elle se doit de tenir compte du facteur humain d'autant plus lorsqu'elle s'intéresse aux troubles neurologiques... Abondamment documenté par diverses sources, Un anthropologue sur Mars met le doigt sur certains mystères encore irrésolus de ce fabuleux organe que représente le cerveau...

Le peintre qui ne voyait plus les couleurs

Suite à un accident de voiture, M.I., artiste peintre de son métier, devient aveugle aux couleurs : s'adaptant peu à peu à un nouveau monde visuel, M.I. subit une transformation intérieure lui permettant de percevoir un monde de formes pures non détectables par les personnes à la "vue normale". Ce que le patient considérait dans les premiers temps comme un handicap se mue en un don étrange que l'artiste s'est approprié au fil du temps. D'abord conscient de son amnésie des couleurs, l'artiste évolue peu à peu vers un nouvel univers visuel dans lequel les couleurs sont complètement occultées. D'un point de vue neurologique, le cas de M.I. soulève de nouvelles pistes de recherches car il montre que "si des systèmes entiers de représentations et de significations s'étaient éteints en lui, de nouveaux systèmes totalement différents des précédents, étaient nés aussi, parallèlement à cette extinction." (p.80).

Le dernier hippie

A la fin des années 70, Greg F. après s'être adonné à la prise de LSD pour atteindre l'état de "conscience supérieure", s'enthousiasme pour une doctrine plus codifiée en rejoignant le rang des adorateurs de Krishna. Au sein de la communauté, il commence à souffrir de troubles de la vision et d'une certaine apathie/béatitude que les membres du groupe considéraient comme un signe d'éveil. Après quelques années passées au temple, l'état physique et psychologique du jeune homme se dégrade. Il perd la vue et souffre d'un grave handicap neurologique et mental. Il est alors envoyé à l'hôpital où on lui enlève une tumeur de la taille d'un pamplemousse. Suite à son opération, Greg F. souffre de divers problèmes : altération de la mémoire immédiate, altération de la personnalité, amnésie qui l'enferme dans un moment unique, le syndrôme du lobe frontal qui affecte Greg F. semble intraitable...

Une vie de chirurgien

"Toute maladie introduit une dualité dans la vie de celui qu'elle atteint, créant un "ça"qui a ses propres besoins, exigences et limitations. Or, dans le cas du syndrôme de la Tourette, ce "ça" prend la forme d'une compulsion explicite, d'une multitude d'impulsions et de compulsions explicites : on est amené à faire ceci, à faire cela, contre sa volonté, ou selon la volonté étrangère de ce "ça". Un conflit, un compromis ou une collusion surviennent donc entre ces volontés : c'est pourquoi l'expression "être possédé" constitue plus qu'une figure de style dès lors qu'elle est rapportée à un trouble de type de ceux qui s'observent chez les tourettiens" (p.126) Atteint du syndrôme de Gilles de la Tourette, le docteur Benett exerce brillament son métier de chirurgien. Par quel incroyable processus le docteur est-il capable d'abandonner ses tics pour opérer ses malades ? Sacks qui constate qu'une "transformation instantanée de tics désunis et saccadés en mouvements cohérents et harmonieusement orchestrés peuvent s'observer en effet chez les tourettiens qui sont exposés à (ou mobilisés par) une musique ou une action convenablement rythmée." (p.150), rappelle que la disparition du tourettisme ne se réduit pourtant pas à une simple résonance purement rythmique ou automatique de schémas moteurs. Elle tient aussi compte de la personnalité qui est liée à des transformations assimilées à des remémorations ou des oublis...

Voir et ne pas voir

Où l'on perçoit que la construction d'un monde visuel au détriment de son monde originel peut être destructeur : après avoir passé 45 ans de sa vie sans voir, Virgil recouvre la vue grâce à une opération chrirugicale. Apprendre à voir après tant d'années de cécité est un travail laborieux dont nous ne soupçonnons pas les difficultés. Alors que nos univers mentaux fondés sur la vue nous ont appris à appréhender notre environnement par la distance, les non-voyants se basent eux sur le temps. Impossible donc pour Virgil de reconnaitre les choses sans les toucher car ils ne les a jamais vues. Une sphère ou un cube ne lui évoquent rien avant qu'il ne les éprouve par le toucher. La vue d'un escalier ne lui permet pas de comprendre s'il doit les monter ou les descendre. Toutes ces choses si simples que nous comprenons d'un simple coup d'oeil, n'ont pas de sens pour lui car "chez le nouveau voyant, donc, l'apprentissage de la vue implique un remaniement radical du fonctionnement neurologique accompagné d'une refonte tout aussi radicale du fonctionnement psychologique du soi et de l'identité, changement qui peuvent être vécus, au sens propre, en termes de vie et de mort." (p.208). 

Le paysage de ses rêves

Le syndrôme de Dostoïevski ou épilepsie temporale provoque chez Franco un dédoublement de conscience : constamment obsédé par des visions ou réminiscences de Pontito, son village natal, Franco a fait de son obsession son art. Il ne peut s'empêcher de peindre Pontito lorsque sous l'emprise de ses visions, ses souvenirs d'enfance le submergent. Compulsivement, il ressent le besoin de donner corps à ses flashs qui le transportent dans le passé. A tel point que sa vie présente perd son sens et que toute sa vie repose sur la représentation de ses souvenirs. Selon Edelman et je suis assez d'accord,"notre esprit ne fonctionne pas du tout comme une caméra ou une machine : toute perception est une création et tout souvenir est une re-création." (p.248). Oliver Sacks se demande toutefois si "certaines formes de mémoire - extraordinaires ou pathologiques - n'échappent pas à cette définition." (p.248)

Prodiges

L'autisme, maladie clairement identifiée depuis quelques dizaines d'années, se manifeste sous de nombreuses formes. Stephen est un exemple étonnant d'enfant prodige. Dès l'âge de 3 ans, il montre des talents exceptionnels dans la reproduction de monuments d'architecture. Son parcours singulier montre que chaque autisme dont les troubles sociaux et comportementaux affectent sérieusement le développement, peut se manifester de diverses manières. Au regard de l'étude du cas de Stephen, Oliver Sacks se demande s'il est réellement possible de parler d'un "art spécifiquement autistique" car la créativité à "à voir avec la vie intérieure - avec la réceptivité aux idées nouvelles et aux sensations fortes" (p.343), ce qui ne sera jamais le cas de Stephen. Quand bien même Stephen est un génie dans le domaine des représentations concrètes ou mimétiques...

Un anthropologue sur Mars

Temple Grandin, éminente ingénieur et biologiste, se considère comme un anthropologue sur Mars. L'autisme dont elle souffre ne l'a pas empêchée de mener à bien sa carrière professionnelle. Pour savoir comment se comporter en société, elle "s'était construite (...) une vaste bibliothèque d'expériences qui s'était enrichie au fil des années : c'était comme une bibliothèque d'enregistrements vidéo mentaux qu'elle pouvait consulter à n'importe quel moment  - des vidéos qui lui montraient comment les êtres humains avaient l'habitude de se comporter dans des circonstances données. Elle se repassait ces enregistrements encore et encore dans son esprit, scène après scène, puis le corrélait à ce qu'elle voyait pour deviner comment telle ou telle personne placée dans les circonstances similaires à ce qu'elle avait mémorisées allait probablement se conduire. Et elle avait complété cet apprentissage en lisant tout ce qui lui tombait sous la main (...) - toutes les lectures qui avaient élargi sa connaissance de l'espèce humaine?" (p.368). Le parcours incroyable de Temple Grandin pousse le neurologue à dire que "dans l'autisme, par conséquent, ce n'est pas l'affectivité générale qui est défaillante mais les affects liés aux expériences humaines complexes, sociales surtout et peut-être parasociales également - esthétiques, poétiques, symboliques, etc." (p.404). Voilà donc de quoi nourir largement les futures recherches sur l'autisme...

Enfin, si vous souhaitez vous procurer ce livre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Un anthropologue sur Mars  

  • Titre : Un anthropologue sur Mars
  • Sous-titre : Sept histoires paradoxales
  • Auteur : Oliver Sacks
  • Traducteur : Christian Cler
  • Éditeur : Points
  • Collection : Essai
  • Date de parution : Janvier 2003
  • Nombre de pages : 460 p.
  • Couverture : Gergor Schuster / zeta / Corbis
  • ISBN : 978-2-02-049095-5

Eloge de la folie - Érasme

Lorsqu'Érasme alias Desiderius Erasmus Roterdamus campe pour se distraire le rôle de la folie, on obtient ce bel Éloge de la folie (1509). Moria pour les Grecs ou Stultitia pour les Latins (cf. p.7), cette entité déifiée par l'auteur rivalise sans complexes avec les Dieux de l'Olympe. Espiègle et même moqueuse, la folie est bien consciente que sans elle, le monde serait d'une morosité à toute épreuve. Partout où la raison n'est pas, nous affirme Érasme, sévit la folie. D'ailleurs, n'est-il pas vrai que tout ce qui touche à l'irrationnel relève de son emprise ? Fantaisie, frivolité, rire, euphorie, tels sont les attributs majeurs que lui reconnait volontiers Érasme et qui compensent largement ses aspects moins luisants tels la démence ou la démesure. Parce qu'il n'y a pas de folie sans hommes et pas d'humanité sans folie, cet éloge qui tire en réalité plus vers la satire que la farce, ne manque pas de piquant. Sujets privilégiés de la Moria, les femmes, les vieillards et les enfants ont  ainsi les faveurs de la déesse même si celle-ci se rend accessible à tous dans son immense générosité. Gare pourtant à ceux qui la dénient ou la raillent car son pouvoir est étendu pour ne pas dire omniprésent. Que ceux qui en doutent encore se souviennent de cette maxime de Cicéron (en 4e de couverture) : "La terre est pleine de fous"...


Qu'on ne s'y trompe pas : en dépit de son ton badin, cet éloge dresse entre autres, une joyeuse et acerbe caricature des théologiens, religieux, orateurs ou autres grammairiens qui se refusent à la dérision. Selon l'auteur, user de sa raison ou mimer la sagesse pour rester sain d'esprit est vain. Connu pour ses textes satiriques, l'auteur écorne méchamment au passage toutes les couches de la société. S'appuyant sur la personnification de la folie, Érasme, à force d'user de la langue de bois, s'égare parfois et ses digressions finissent par dissimuler maladroitement l'intention première du texte. Le ton change en effet au fur et à mesure que le discours avance et si le texte me semblait au premier abord loin du pamphlet, il en prend toutes les allures en seconde partie. Fondant son argumentaire sur de grands auteurs antiques comme Homère, Cicéron, Horace et bien d'autres, Érasme fait une apologie sans concessions de la folie ("S'il est un seul endroit sur la terre où je n'eusse point d'adorateurs, c'est que cet endroit ne serait point habité par des hommes." p.99). Sans pour autant adhérer complètement à ses théories (exemples et démonstrations parfois capillotractées et vision trop manichéenne), je conviendrai toutefois que l'humanisme d'Érasme est très louable. Et si le ton mais aussi le contenu du texte m'ont quelquefois surpris, je me dis que si l'on pense que le texte a été rédigé au début du 16e siècle, on ne peut qu'applaudir l'ouverture d'esprit et les éclairs de lucidité dont fait preuve Desiderius. Cette satire n'est-elle d'ailleurs pas encore très actuelle ? Sympathique découverte donc, servie dans une belle édition (Le Castor Astral), richement illustrée par les dessins ciselés de Hans Holbein (1523) et brillamment préfacée par Rufus sous la forme d'un truculent dialogue fictif entre Érasme et Vasco De Gama...

Sinon, pour le plaisir des yeux, rendez-vous sur la page dédiée aux dessins de Hans Holbein sur le site Spirit of the ages. L'éloge de la folie en comporte 205 !!!

Et comme vous le savez, ce titre est disponible sur Amazon. Si vous souhaitez vous le procurer, vous pouvez entre autres le trouver à l'adresse suivante : Eloge de la folie.

Citation de la 4e de couverture
L'humour comme mode de pensée.
Le nombre de fous est infini. Ecclésiaste

Notes
La traduction qui a servi de base au présent texte de L'éloge de la folie est la traduction publiée par Thibault de Laveaux à Bâle en 1780.
Les dessins que reproduit notre édition ont été exécutés par Hans Holbein vers 1523 sur les marges de l'exemplaire de L'éloge conservé au Musée de Bâle.

  • Titre : Éloge de la folie
  • Auteur : Érasme
  • Éditions : Le Castor Astral
  • Collection : Les inattendus
  • Préface : Rufus
  • Dessins : Hans Holbein
  • Date de parution : Octobre 2009
  • Nombre de pages : 204 p.
  • ISBN : 978-2-85920-804-2


Faites-le - Marek Halter

Lutte contre le racisme, l'antisémitisme, la guerre, la faim, Marek Halter est décidemment de toutes des nobles causes. Son parcours de vie lui a donné la chance de côtoyer les grands de ce monde et il en profite pour donner corps à ses rêves et ses envies. Par les mots d'abord parce qu'il est avant tout un écrivain. Par le cri ensuite, parce qu'il a toujours eu un mot à dire. Lorsqu'il nous invite à le faire (do it !), il fait bien sûr référence aux rêves et aux projets que l'on nourrit tous. Son audace, on la sent à travers les innombrables anecdotes distillées dans ce livre. Sa réussite, il la doit à cette audace. Faites-le apparaît donc comme une pressante invitation à aller au bout de ses convictions. Le message plein de bienveillance servi par Marek Halter dévoile un militantisme averti qui peut ressembler à une leçon de sagesse. Malgré cela, on pardonnera facilement à l'auteur son brin de moralisme car après tout, s'il est une chose que l'on doit retenir de ce livre, c'est qu'il faut apprendre à tirer le meilleur parti de toute situation pour faire avancer le monde (même si c'est bien sûr plus facile à dire qu'à faire)...

A travers ce livre, c'est tout un pan de l'histoire de Marek Halter que l'on découvre. De lui, on ne connaissait que peu de choses si ce n'est sa bibliographie ou ses interventions publiques. Grâce à ce titre, l'éternel militant pour le respect des droits de l'homme, se met en scène pour la première fois : connu et respecté par certaines grandes figures qui ont marqué notre époque (François Mitterand, Steven Spielberg, Bernard Kouchner, Yasser Arafat, Harlem Désir et bien d'autres encore), Marek Halter en appelle à notre bon jugement et démontre qu'il n'est pas de rêves irréalisables. Selon lui, il faut croire en nos idées et apprendre à les défendre. A la question de savoir si ce livre n'est pas une sorte d'écrit testamentaire et pourquoi il a souhaité publier cet ouvrage, Marek Halter répond sans ambages : "En écrivant ce livre, je me rends compte qu'il prend lentement la forme d'une autobiographie engagée. Telle n'était pas mon intention. Si le roman correspond à l'art de créer un homme, la biographie serait celui de le ressuciter. Pourquoi devrais-je me ressuciter, puisque je ne suis pas encore mort. Ce livre ne se veut ni un roman, ni une autobiographie, ni un essai philosophique qui proposerait une nouvelle vision de l'homme - même si j'y ai parfois songé. Pour l'instant, personne n'ose s'y risquer, ou peut-être personne ne s'en sent-il pas capable ? Nous nous vautrons toujours dans les idéologies de nos grands-pères, idéologies qui ont depuis longtemps échoué et dans lesquelles nous nous plaisons encore. Pour ma part, à défaut d'une nouvelle vision du monde, je voudrais proposer un nouveau comportement dans le monde. Voilà l'objet de ce livre. " p. 78-79. Pour certains, ce projet pourra paraître ambitieux, mais c'est justement le message que l'auteur essaie de faire passer : il n'est pas de rêves impossibles car nous avons tous le pouvoir de donner suite à nos idées. Encore faut-il y croire...

Au regard de ces quelques impressions, Faites-le est un ouvrage qui donne à réfléchir. Ce n'est certes pas le genre de titre que j'ai pour habitude de lire mais il m'a permis de m'adonner à une réflexion intéressante. En cela, il mérite le détour. Aussi, pour les lecteurs engagés qui ne connaissent pas l'auteur ou pour les autres lecteurs curieux, je recommande cette lecture agréable et largement accessible...

Enfin, je voudrais remercier chaudement les Éditions Kero de m'avoir témoigné leur confiance en me proposant ce partenariat.

Si vous souhaitez découvrir ce titre, il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Faites-le !

  • Titre : Faites-le
  • Auteur : Marek Halter
  • Éditions : Kero
  • Date de parution : Mai 2013
  • Nombre de pages : 203 p.
  • Photo couverture : Jean-Marie Perier
  • Graphisme : Olo.éditions
  • ISBN : 978-2-36658-052-5

Héliogabale ou l'anarchiste couronné - Antonin Artaud

Emblématique figure de la Rome décadente, Héliogabale d'Émèse (l'actuelle ville de Homs en Syrie) est sans conteste pour Antonin Artaud, un personnage digne d'intérêt. L'espèce de fièvre avec laquelle l'auteur remonte les siècles pour composer ce documenté et poétique essai, est sans doute le signe de l'engouement obsessionel d'Artaud pour l'Empereur. Pourquoi cette fascination pour Héliogabale ? Qui était donc celui qu'Artaud dénomme sous le titre d'"anarchiste couronné" ? A quoi renvoie ce mystérieux surnom ? Qu'est-ce qui au delà de la réputation sulfureuse de l'Empereur a déclenché la passion d'Artaud ? Qu'est-ce encore qui chez Héliogabale a inspiré et nourri les questionnements de l'initiateur du "Théâtre de la cruauté"? Selon J.M.G. Le Clezio, l'Héliogabale d'Artaud est le livre "le plus construit et le plus documenté des écrits d'Artaud et aussi le plus imaginaire". Quoiqu'il en soit, ce texte n'en demeure pas moins un texte hybride et sybillin où se mêlent lyrisme, mysticisme et métaphysique...

Prêtre paien adorateur du Soleil et roi anarchiste, Héliogabale fascine Artaud par son règne tyrannique tissé de débauches et perversions sexuelles. Né dans le stupre, élevé au rang d'empereur par les femmes de sa famille et disparu dans le plus parfait anonymat, le controversé Héliogabale est partagé entre la culture gréco-romaine et la barbarie. Sa pédérastie religieuse n'a pas d'autre origine qu'une lutte obstinée et abstraite entre le Masculin et le Féminin." (p.67). Son anarchiste tyrannie ne souffre aucune entorse. Il "se conforme à la loi divine, à laquelle il a été initié, et il faut reconnaître qu'à part quelques excès ça et là, quelques plaisanteries sans importance, Héliogabale n'a jamais abandonné le point de vue mystique d'un dieu incarné, mais qui se conforme au rite millénaire de dieu." (p.107). Voilà grossièrement décrites les principales idées de ce texte. La pensée d'Artaud manque de limpidité et tend parfois aux digressions mais son travail documenté (cf. les appendices et les mutilples notes en fin d'ouvrage) mérite le détour. Le regret que j'ai, est de ne pas avoir su en apprécier toute la teneur. J'ai de loin préféré Van Gogh le suicidé de la société à Héliogabale ou l'anarchiste couronné.

Pour aller plus loin dans la découverte d'Héliogabale, je vous invite à lire l'article Héliogabale : la décadence ou le triomphe de la vie proposé sur le site Libération Paienne.

Si vous souhaitez vous procurer ce livre, il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Héliogabale ou l'anarchiste couronné.

Détails bibliographiques


  • Titre : Héliogabale ou l'anarchiste couronné
  • Auteur : Antonin Artaud
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : L'imaginaire
  • Date de parution : Septembre 2012
  • Nombre de pages : 154 p.
  • ISBN : 978-2-07-028472-6

Le soleil et l'acier - Yukio Mishima

Le soleil et l'acier est indéniablement le fruit d'un esprit torturé. Yukio Mishima invente avec ce titre ce qu'il a appelé la critique confidentielle : "J'y vois un genre crépusculaire à mi-chemin entre la nuit des confessions et le grand jour de la critique. Le "je" qui va m'occuper ne sera pas le "je" qui se rapporte strictement à l'histoire de ma personne, mais autre chose, ce qui reste après que tous les autres mots que j'ai proférés ont fait retour en moi, quelque chose qui ne se rapporte ni ne fait retour à mo-même." (p.9). Qu'entend donc Mishima par ces quelques explications, lui qui considère les mots comme "un moyen de réduire la réalité en abstraction afin de la transmettre à notre raison, et leur pouvoir d'attaquer la réalité dissimule inéluctablement le danger latent que les mots soient eux aussi attaqués." (p.11) ? C'est après avoir découvert le soleil et l'acier que lui vient cette étrange révélation qui mêle souffrance (sado-masochisme pourrait-on dire), esthétisme et mort. Mishima prend soudain conscience de son corps. De son enfance marquée par la tyrannie des mots, il comprend désormais que la culture physique est le moyen ultime d'échapper aux mots et de nourrir l'esprit. Mais pourquoi ? Chez Mishima, tout obéit à une impulsion romantique régie par la beauté de l'art et le penchant pour la tragédie. L'auteur déroule son discours, revient en arrière, se projette de nouveau dans le courant tourbillonnant de ses pensées. S'il a conscience que ses réflexions sont difficilement compréhensibles, il ne perd pas de vue son principal objectif et travaille consciencieusement à la mise en scène finale de son suicide par seppuku (1970). Signe d'un esprit irrémédiablement tourmenté et perfectionniste, la démarche toute personnelle de Mishima a durablement marqué les esprits. La lecture du Soleil et l'acier constitue une étape déterminante dans la compréhension de cette fascinante figure de la littérature japonaise...


Les concepts définis par Mishima sont difficiles à saisir : sa façon de les exprimer et de leur donner vie, dérouteront certainement le lecteur non averti. De Mishima, je n'avais lu que le recueil de nouvelles Dojoji et autres contes. J'y sentais déjà les signes d'un esprit complexe et tourmenté et cette lecture apporte un éclairage assez troublant sur la personnalité de Mishima. Malgré sa petite centaine de pages, Le soleil et l'acier mérite une seconde lecture. Si la traduction m'a parfois paru maladroite, le texte justifie largement l'intérêt porté à l'oeuvre de Mishima. Je pense pour ma part que l'auteur n'a pas fini de m'étonner. C'est donc avec enthousiasme que je me lancerai dans une découverte plus approfondie de son travail...

La superbe photo qui illustre la première de couverture est extraite de Rites d'amour et de mort. Pour les curieux, ce film de Mishima est visionnable librement sur Daily Motion en deux parties (Part. 1 et Part. 2).

Le livre est par ailleurs disponible sur Amazon via le lien suivant : Le Soleil et l'acier.

  • Titre : Le soleil et l'acier
  • Titre original : Sun and steel
  • Auteur : Yukio Mishima
  • Traducteur : Tanguy Kenec'hdu
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Avril 2009
  • Nombre de pages : 120 p.
  • Couverture : Yukio Mishima et Yoshiko Tsuruoka dans Rites d'amour et de mort, film de Yukio Mishima
  • Photo : Collection Cahiers du cinéma
  • ISBN : 978-2-07-038737-3

Race et histoire - Claude Levi-Strauss

Ainsi que se plaisait à le dire Claude Lévi-Strauss, "l'ethnologie représente un peu pour les sciences humaines ce que fut, à ses débuts, l'astronomie pour les sciences physiques encore à naître. Les sociétés que nous étudions sont comme des objets situés très loin de nous dans le temps et dans l'espace. De ce fait, nous ne pouvons apercevoir que leurs propriétés essentielles. A force d'étudier ainsi de loin en loin un grand nombre de sociétés, je crois que nous arrivons mieux à dégager certains caractères fondamentaux de la société humaine en général." En bon spécialiste qu'il était, le célèbre ethnologue a durablement inscrit sa pensée structuraliste (ou structuralisme) dans l'anthropologie sociale et culturelle. Le fait de se baser sur le modèle linguistique et de considérer les civilisations comme un ensemble formel de relations, permet à l'anthropologue de rapporter le problème de l'inégalité des races humaines à l'inégalité ou diversité des cultures humaines. Comprendre comment les cultures humaines diffèrent entre elles revient donc à accepter le fait qu'elles ne diffèrent pas de la même façon, ni sur le même plan (p.13) par exemple dans le temps et dans l'espace. Ainsi, l'ethnocentrisme, réaction naturelle qui consiste à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe auxquel on appartient, contribue selon Claude Lévi-Strauss à la différenciation "raciale" fondée sur un évolutionnisme biaisé (voir aussi la théorie de l'évolution de Darwin dans L'origine des espèces) : "l'homme ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans des cultures traditionnelles où les changements les plus révolutionnaires laissent subsister des pans entiers et s'expliquent eux-mêmes en fonction d'une situation strictement définie dans le temps et dans l'espace." (p.23). Appuyant son argumentaire sur des exemples précis, l'anthropologue se penche sur les cultures considérées comme archaïques et primitives en faisant le lien avec l'histoire (histoire stationnaire et histoire cumulative). Démontrant ensuite qu'il n'existe pas de civilisation mondiale au sens absolu du terme mais plutôt une coexistence de cultures diverses, l'auteur poursuit en disant que "la civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l'échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité." (p.77). et conclut en déclarant que "la tolérance n'est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou ce qui est. C'est une attitude dynamique qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chauqe individu des devoirs correspondants) est qu'elle se réalise sous des formes dont chacune doit une contribution à la plus grande générosité." (p.85).

Le questionnement de Claude Lévi-Strauss sur la civilisation occidentale et son rapport à la civilisation dans son ensemble s'impose comme une lecture utile pour qui veut s'initier au structuralisme en anthropologie sociale et culturelle. Bien que le problème du racisme soit abordé indirectement (Claude Lévi-Strauss attaque par exemple le sujet par le biais de la philosophie en opposant nature et culture), la finalité de Race et histoire est bien de combattre les préjugés sur le racisme (cf. critique de la pensée raciale de Joseph-Arthur de Gobineau). Si j'ai parfois eu le sentiment que Lévi-Strauss avait tendance à s'éloigner du propos scientifique (cf. plus haut dernière phrase de l'essai correspondant à la p.85), ce texte reste toutefois à découvrir.

La présente édition propose en seconde partie une étude de L'oeuvre de Lévi-Strauss par Jean Pouillon (analyse pour une grande partie du texte de Tristes tropiques).

Note de l'éditeur
En 1952, l'Unesco publiait une série de brochures consacrées au problème du racisme dans le monde. Parmi celles-ci, Claude Lévi-Strauss donnait avec Race et histoire, un court essai qui dépassait de beaucoup son sujet pour introduire à une réflexion nouvelle sur la culture occidentale, le sens de la civilisation, le caractère aléatoire du temps historique, etc. En fait, c'était déjà quelques-uns des principes de la pensée actuelle de l'auteur qui, sans technicité exagérée et dans une langue toujours claire et précise, s'y trouvait formulés. Mais, à l'époque, Lévi-Strauss qui avait publié trois ans auparavant Les structures élémentaires de la parenté était connu des seuls spécialistes; il était encore le Professeur Claude Lévi-Strauss. Aujourd'hui, il est devenu le maître du structuralisme dont le nom est connu d'un large public.

Pour vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous vers le lien suivant : Race et histoire.

  • Titre : Race et histoire
  • Auteur : Claude Levi-Strauss
  • Suivi de : L'oeuvre de Lévi-Strauss de Jean Pouillon
  • Éditeur : Folio
  • Collection : Essais
  • Date de parution : Janvier 1989
  • Nombre de pages : 127 p.
  • Couverture : Peinture rupestre, Pech-Merle
  • ISBN : 2-07-032413-3

Profession de foi du vicaire savoyard - Jean-Jacques Rousseau

"Critiquant les religions révélées et refusant toute autorité aux églises, Rousseau en appelle à la religion naturelle, croyance raisonnable et raisonnée que chacun peut découvrir dans l'intimité de son coeur. Dans cette mesure, il exprime l'aspiration d'une bonne partie de ses contemporains à une religiosité tolérante. L'originalité de Rousseau consiste d'une part à attaquer l'institution ecclésiale au nom d'une foi authentique, d'autre part à aborder la question religieuse en se demandant moins à quel savoir qu'à quel espoir l'homme peut prétendre". Ainsi que le présente cet extrait de la 4e de couverture, La profession de foi du vicaire savoyard traite de la religion dans le sens large du terme. Rousseau montre plus qu'il ne démontre : son approche est en ceci novatrice qu'elle aborde la religion avec une sensiblité exempte de toute considération théologique. Sa profession de foi n'est pas passée inaperçue à sa sortie en 1762. Le texte intégré au livre IV de L'Émile a été interdit à sa sortie et Rousseau poursuivi. Pour le philosophe suisse, la foi ne peut se nourrir de dogmes. Elle trouve sa source en soi. Si ce principe déjà abordé par d'autres auteurs comme Voltaire ou Diderot n'a rien de nouveau, la polémique prend une tournure particulière avec l'analyse de Rousseau : d'après Bruno Bernardi "la problématique religieuse n'apparaît pas au premier plan dans l'oeuvre de Rousseau, parce que sa réflexion porte sur l'humanité, son histoire, la société et les effets qu'elle produit en l'homme. Il y a d'une part Dieu comme auteur de l'univers, de l'autre la religion civile ; entre les deux, rien, ou fort peu." (p.27). D'où le principe de la religion naturelle qui repose sur la morale universelle et qui se distingue clairement de la puissance divine.

Chez Rousseau, c'est le sentiment intérieur mu par l'amour de soi qui guide l'action et non la raison. Rousseau introduit sa réflexion par le récit de l'histoire d'un jeune calviniste converti au catholicisme par le vicaire savoyard. Analogie ou pas avec sa propre expérience, Rousseau appuie son argumentation sur la profession de foi que le vicaire fait à son jeune disciple. Misant sur l'intelligence propre à chacun, voilà ce qu'il déclare par l'entremise de son vicaire : "Je ne suis pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent et quoiqu'en dise la philosophie, j'oserai prétendre à l'honneur de penser. Je sais seulement que la vérité est dans les choses et non dans mon esprit qui les juge, et que moins je mets du mien dans les jugements que j'en porte, plus je suis sur d'approcher la vérité : ainsi ma règle de me livrer au sentiment plus qu'à la raison est confirmée par la raison même." (p.59-60). Étrange raisonnement lorsque l'on se borne à ces quelques mots. Sceptique, Rousseau va même jusqu'à affirmer que "loin de me délivrer des doutes inutiles, les philosophes ne feraient que multiplier ceux qui me tourmentaient et n'en résoudraient aucun."(p.55). Pas étonnant donc que le texte ait suscité l'indignation...

Début de La profession de foi du vicaire savoyard
Si je n'adhère pas forcément à tous les principes de Rousseau notamment parce qu'il accorde trop d'importance à la sensibilité au détriment de la raison, je reconnais volontiers sa sincérité. Il est vrai que notre sentiment ne peut être déconnecté de notre jugement et que par conséquent il convient à chacun de déterminer lui-même ce qui est bon de ce qui ne l'est pas. Même si ce dernier accorde que personne n'est à l'abri de porter un jugement faussé, Rousseau me semble faire une trop grande confiance dans l'intelligence de chacun : prétendant que c'est la bonne conscience qui guide nos choix parce que nous avons tous naturellement un amour universel du beau et donc du bien, il oublie que les gens n'ont pas sa sagesse ("il est donc au fond des âmes un principe inné et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience" p.87). Pour moi, il est des gens dont le dernier souci est de faire le bien. Ceci dit, il n'est pas impossible que je sois passé à côté de l'idée de Rousseau. En tous cas, c'est comme ça que je l'ai compris. Autre idée qui retient mon attention : ce n'est pas Dieu qui décide pour nous car nous sommes doués d'une conscience naturellement encline à la justice (pour lui, prier Dieu qu'il exauce des miracles est un "voeu téméraire qui mériterait d'être plutôt puni qu'exaucé" p.95). J'accorde par ailleurs volontiers au philosophe son humilité lorsqu'il accepte par exemple sans chercher à l'expliquer, l'existence de Dieu pour étayer le discours du vicaire. Ne pas avoir d'avis sur tout n'empêche pas d'avoir un avis tout court. Au contraire, il permet quelque part de juger avec pertinence. Et puisque l'homme dispose naturellement de son bon jugement pour répondre de ses actes, Rousseau condamne au passage les dogmes en ces termes : "Loin d'éclaircir les notions du grand Être, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent ; que loin de les ennoblir, ils les avilissent ; qu'aux mystères inconcevables qui l'environnent, ils ajoutent des contradictions absurdes ; qui rendent l'homme orgueilleux, intolérant, cruel ; qu'au lieu d'établir la paix sur la terre, ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela sans savoir me répondre. Je n'y vois que le crime des hommes et les misères du genre humain." (p.98).

Et pour cela mais aussi pour le principe de la religion naturelle, La profession de foi du vicaire savoyard me paraît sensé car elle s'appuie sur un travail introspectif intelligent (cf. la violente critique faite des dogmes et du fanatisme religieux et le principe de la "raison raisonneuse" avec le dialogue en fin de texte entre l'inspiré et le raisonneur). Sa lecture se mérite car sous ses airs faciles (le vicaire s'exprime en effet avec des mots simples), la rhétorique de Rousseau exige beaucoup d'attention. L'introduction et les nombreuses notes argumentées de Bruno Bernardi apportent d'ailleurs un éclairage intéressant sur le texte. Mon compte-rendu étant par ailleurs assez pauvre (je dois convenir que ce fut un exercice difficile), je recommande aux curieux qui souhaitent en savoir plus sur Rousseau de se référer aux innombrables sources sur internet dont Rousseau Studies.

Enfin, je voudrais remercier Christophe, qui grâce à un échange de livre via Babelio, m'a permis de découvrir ce texte.

Pour vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Profession de foi du vicaire savoyard

  • Titre : La profession de foi du vicaire savoyard
  • Auteur : Jean-Jacques Rousseau
  • Éditions : GF Flammarion
  • Présentations et notes : Bruno Bernardi
  • Date de parution : Janvier 1996
  • Nombre de pages : 179 p.
  • Couverture : Gravure de Moreau le Jeune (détail)
  • ISBN : 2-08-070883-X