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Les bienveillantes - Jonathan Littell

Dans la 4ème de couverture, l'éditeur souligne qu'à travers Les Bienveillantes, "Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire." C'est vrai, l'officier SS Maximillien Aue est un personnage comme on en rencontre peu dans la littérature : sa personnalité clivante voire schizophrénique, sa pathétique suffisance/indifférence et son incompréhensible complaisance habitent à travers les vicissitudes insensées de son épouvantable carrière, le parcours invraisemblable d'un bourreau nazi. Participant au "Front de l'Est" et aux campagnes d'extermination de la Shoah confiées aux Einsatzgruppen (en Ukraine et Crimée), à la "Bataille de Stalingrad" et à la "Chute de Berlin", Aue prend part activement à l'abominable odyssée de l'ère nazie. Ses mémoires s'inscrivent ainsi dans un récit fictif qui se rapprocherait selon Jonathan Littell, plus d'une démarche de réflexion littéraire inédite sur le processus de déshumanisation des bourreaux en général que sur une simple fiction basée sur des faits historiques exclusivement liés à l'Holocauste. Objet hybride s'il en est, ce roman qu'à l'instar de certains, je considère comme une "fiction critique", questionne et dérange. Pour preuve, les nombreuses distinctions littéraires qu'il a reçu de même que les innombrables critiques qu'il a suscité montrent qu'il ne laisse pas indifférent. Pour ma part, Les bienveillantes constituent un roman certes original et bien documenté, mais dont la prolixité et le mélange des genres n'est pas toujours le bienvenu. En effet, à force de citer l'histoire au service d'un travail fictionnel dans un rapport presque trop tendancieux (la personnalité très singulière de Aue manque à mon sens cruellement de cohérence tout comme d'autres des personnages comme Thomas Hauser), Jonathan Littell a fini par produire un pavé de littérature non identifié (1400 pages pour la version de poche qui font un peu l'étalage des riches connaissances de l'auteur) qui hésite entre nihilisme pour son narrateur et voyeurisme pour son lecteur. Pour autant, cet ouvrage ne manque pas d'intérêt mais si vous êtes amateur de fictions historiques plus conventionnelles traitant de la Shoah sous l'angle des bourreaux, préférez plutôt d'autres titres comme par exemple La mort est mon métier de Robert Merle ou Le Nazi et le barbier de Edgar Hilsenrath...

Ceci dit, si vous souhaitez vous faire votre propre idée de cette lecture, notez que le livre est disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Les Bienveillantes.


Détails bibliographiques

 

  • Titre : Les bienveillantes
  • Auteur : Jonathan Littell
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2008
  • Nombre de pages : 1408 p.
  • ISBN : 978-2070350896
  • Photo de couverture : © Lucio Fontana, Concetto spaziale, 1995 (détail), ADAGP, 2008, Collection particulière, Roma


Un si fragile vernis d'humanité - Michel Terestchenko

A propos des origines du totalitarisme, David Rousset déclarait « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » (L’univers concentrationnaire, 1946, p. 181) et rien ne parait aussi vrai qu’après cette lecture. Car comment expliquer autrement les mécanismes de déshumanisation mis à l'oeuvre à travers les régimes totalitaires ? Revenant sur les processus de décision qui guident le choix de chaque personne en vertu de son sens moral (mais pas seulement et c’est tout là l’intérêt son argumentaire), Michel Terestchenko, en évoquant « Un si fragile vernis d’humanité », repose la question du « Héros ou Salaud » déjà débattue par Hannah Arendt (cf. Les origines du totalitarisme, 1951 et Eichmann à Jerusalem, 1963). Entre « Banalité du bien » et « Banalité du mal », le professeur de philosophie questionne notre "humanité grise" en introduisant le nouveau paradigme selon lequel nos actes ne seraient pas exclusivement motivés par des intérêts égoïstes mais également conditionnés par notre présence ou notre absence à soi. L’idée n’étant pas de fustiger ni de s’indigner des horreurs commises au nom de telle ou telle idéologie, la démonstration de Michel Terestchenko participe d’une démarche de compréhension dont l’objectif n’est certainement pas de trouver des excuses à l’impensable mais bien d’identifier les raisons qui mènent aux conduites de destructivité pour mieux se prémunir des dangers de l’endoctrinement. Aussi, à la question de savoir ce qu’on aurait fait à la place des uns ou des autres, Michel Terestchenko n’apporte pas de réponses catégoriques : ce qu’il faut retenir de ce brillant et passionnant essai, c’est qu’il appartient à chacun d’agir ou de ne pas agir en fonction de sa présence à soi... Une oeuvre humble mais magistrale qui vaut bien 5 étoiles !

Le paradigme de l’égoïsme psychologique : un système de pensée occidental qui peine à renouveler le débat sur les conduites destructives des régimes totalitaires


    Gitta Sereny interviewant Franz Stangl, commandant du camp de Sobibor et de Treblinka après son arrestation au Brésil, 1970, inconnu

Constatant que la théorie de l’égoïsme psychologique qui a gouverné la pensée occidentale pendant près de trois siècles (cf. La Rochefoucault, Mandeville ou Bentham) peine à émuler un débat nouveau sur la moralité du sens commun, Michel Terestchenko pose la problématique des conduites de destructivité sous un angle différent : s’appuyant notamment sur des exemples historiques concrets (entretiens de Franz Stangl par Gitta Sereny, cas des déportations et massacres de masse de juifs polonais par le 101eme bataillon de réserve de la police allemande rapporté Christopher Browning) et sur des travaux de psychologie sociale américains, l’auteur tente une approche nouvelle en analysant les phénomènes de soumission à l’autorité (expérience de Stanley Milgram, Université de Yale), de conformisme de groupe (expérience de la prison de Philipp Zimbardo, Université de Stanford) et de passivité face à des situations de détresse (exemple de l’affaire Kitty Genovese et autres expériences). Sans réfuter complètement les intérêts égoïstes qui régissent les décisions de chaque individu, Michel Terestchenko démontre en premier lieu l’existence du sens moral et de la fragilité de l’humanité. Ensuite, bien que conscient que la psychologie sociale n’apporte pas de réponses parfaitement satisfaisantes à sa problématique, l’auteur fait la lumière sur les constats suivants : 1) l’obéissance à l’autorité ne constitue pas à elle seule un motif suffisant pour justifier des actes abominables perpétrés par les nazis (elle doit par exemple être conjuguée à la négation de l’humanité des juifs dans le cas de la Shoah). 2) le conformisme de groupe peut s’expliquer par la structure environnementaliste de l’obéissance à l’autorité (contextes sociaux aliénants comme le milieu carcéral ou militaire). 3) la personnalité des sujets est un facteur décisif car d’elle dépend la capacité de certains d’être présents à soi (conscience, principes, sentiments d’empathie éprouvés à l’égard des victimes). Pour autant, ces éléments, s’ils sont susceptibles d’apporter un éclairage sur les raisons (in)conscientes qui motivent nos décisions, ne déterminent pas nécessairement à l’avance une « idéologie du bien » ou une « idéologie du mal » car au final « C’est toujours une décision initiale, à peine perceptible, qui décide du côté duquel, une fois engagé, on se retrouvera in fine. » (extrait de la 4ème de couverture).

Des réflexions sibyllines sur l’altruisme et la présence à soi


  Photo de source inconnue montrant l’un des participants à l’expérience de la prison initiiée par Philipp Lombardo, Université de Stanford, 1971

Pour étayer ses réflexions sur la présence ou l’absence à soi, Michel Terestchenko consacre la 2ème partie de son ouvrage aux théories de l’altruisme. Réfutant l’axiome de l’égoïsme psychologique, l’auteur démontre l’existence d’un altruisme désintéressé pour expliquer par exemple les actes de résistance au totalitarisme nazi. Selon lui, la présence à soi qui est cette faculté d’agir en accord avec ce que l’on est, est conditionné par l’altruisme (aussi multiples que puissent revêtir ses formes). C’est ce qui expliquerait qu’en dépit des risques encourus, certaines personnes auraient sauvé des nombreux juifs du pire. Est-ce à dire que les gens qui ont agi en l’absence d’eux-mêmes, l’aient forcément fait de façon égoïste ? Est-ce à dire que les gens qui ont participé à l’holocauste (peu importe qu’ils l’aient fait de façon active ou passive) étaient forcément absents à eux-mêmes et dénués de toute empathie ? Est-ce à dire que les gens qu’on pouvaient qualifier d’altruistes au regard des arguments de l’auteur, aient forcément été plus enclins à faire acte de résistance à l’encontre du régime totalitaire ? Est-ce à dire que... ? Si l’auteur apporte des réponses claires à certaines de ces questions, j’avoue que ses démonstrations parfois sibyllines parce que (trop) abondamment alimentées par arguments et contre-arguments, m’ont perdue. Aussi, si cette 2ème partie de l’ouvrage est largement moins accessible que la première, on y puisera tout de même de nombreuses références et éléments de réflexion qui ne manqueront pas d’initier de nouveaux questionnements...

    August Landmesser refusant d'effectuer le salut nazi, 13 juin 1936, inauguration du voilier-école Horst Wessel, Hambourg, Allemagne

Enfin, pour ceux que le sujet intéresse, je vous recommande chaudement la lecture de cet ouvrage, disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Un si fragile vernis d’humanité.  


Quelques ressources documentaires passionnantes sur des expériences de psychologie sociale


Afin de vous donner un aperçu des travaux menés dans le cadre d’expériences de psychologie sociale, je vous propose ci-dessous une sélection de vidéos à (re)découvrir absolument.

  • Expérience de Stanley Milgram à propos de la soummission à l’autorité

L'expérience de Milgram est une expérience de psychologie réalisée entre 1960 et 1963 par le psychologue américain Stanley Milgram. Cette expérience cherchait à évaluer le degré d'obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. La date de l’expérience est importante, car quelques années plus tard, 1967-1968, s’installeront au contraire des formes de méfiance envers l’autorité (source : Wikipédia)


  • Expérience de la prison de Philipp Zombardo, Université de Stanford, 1971 sur le conformisme de groupe

L’expérience de Stanford (effet Lucifer) est une étude de psychologie expérimentale menée par Philip Zimbardo en 1971 sur les effets de la situation carcérale. Elle fut réalisée avec des étudiants qui jouaient des rôles de gardiens et de prisonniers. Elle visait à étudier le comportement de personnes ordinaires dans un tel contexte et eut pour effet de montrer que c'était la situation plutôt que la personnalité autoritaire des participants qui était à l'origine de comportements parfois à l'opposé des valeurs professées par les participants avant le début de l'étude. Les 18 sujets avaient été sélectionnés pour leur stabilité et leur maturité, et leurs rôles respectifs de gardiens ou de prisonniers leur avaient été assignés ostensiblement aléatoirement. En d'autres termes, chaque participant savait que l'attribution des rôles n'était que le simple fruit du hasard et non pas de prédispositions psychologiques ou physiques quelconques. Un gardien aurait très bien pu être prisonnier, et vice-versa.



  • Le jeu de la mort

« Le jeu de la mort » (2009), Documentaire coproduit par France Télévisions et la Radio Télévision Suisse 1 en 2009, diffusé pour la première fois en mars 2010, et mettant en scène un faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) durant lequel un candidat doit envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un autre candidat, jusqu'à des tensions pouvant entraîner la mort. La mise en scène reproduit l'expérience de Milgram réalisée initialement aux États-Unis dans les années 1960 pour étudier l'influence de l'autorité sur l'obéissance : les décharges électriques sont fictives, un acteur feignant de les subir, et l'objectif est de tester la capacité à désobéir du candidat qui inflige ce traitement et qui n'est pas au courant de l'expérience. La différence notable avec l’expérience originelle est que l'autorité scientifique est remplacée par une présentatrice de télévision, Tania Young.




Détails bibliographiques


  • Titre : Un si fragile vernis d'humanité
  • Sous-titre : Banalité du mal, Banalité du bien
  • Auteur : Michel Terestchenko
  • Éditeur : La Découverte
  • Collection : Le Découverte/Poche
  • Date de parution : Octobre 2007
  • Nombre de pages : 308 p.
  • ISBN : 978-2707153-26-5
  • Photo de couverture : © Yvan Terestchenko

Hitler - Shigeru Mizuki

Hitler a tant fasciné les foules qu’on ne compte plus tous les ouvrages qui lui sont consacrés : études, biographies, romans et même bande-dessinées, la personnalité despotique, mégalomane mais aussi charismatique du Führer interroge et effraie autant qu'elle ne passionne. Et si le véritable "Empire germanique" qu'Hitler avait tant fantasmé était finalement celui de sa propre légende à travers le temps et la littérature ? Si on ne peut pas encore le confirmer de façon catégorique, tout pousse à le croire. La preuve : avec cette bande-dessinée publiée pour la 1ère fois au Japon en 1971, Shigeru Mizuki, l’un des plus grands mangakas d’horreur dont la plupart des œuvres s'intéressent principalement au folklore japonais, avait dans l'idée de sensibiliser la jeunesse japonaise au parcours édifiant de ce dictateur nazi qui avait bouleversé l'ordre du monde et précipité la chute de l'Empire du Soleil Levant. Remontant à la jeunesse misérable de Hitler dont le double échec au concours d'entrée aux Beaux-Arts de Vienne a ruiné la carrière mais non les "ambitions artistiques", le dessinateur japonais dresse ici un portrait dépassionné du Führer en mettant en perspective les événements marquants de sa carrière avec ses actes déments. A la fois bien documentée, informative et didactique, cette biographie illustrée, si elle ne nous apprend rien d’inédit sur Hitler par rapport à nos connaissances actuelles, a pourtant ceci de remarquable qu'elle nous livre un regard extrême-oriental précieux sur le dictateur le plus adulé et le plus haï de tous les temps...

Hitler de Mizuki : quand le manga d’horreur se fait tragi-comique


     © Hitler, Shigeru Mizuki

Mêlant détails insolites (les origines de la moustache du Führer ou ses frasques frisant parfois la farce) et séquences dramatiques (le suicide de la nièce de Hitler ou celui de la famille Goebbels par exemple), Shigeru Mizuki confère à sa bande-dessinée un ton tragi-comique accentué par la superposition de ses personnages comiques sur des tableaux macabres et gothiques réalisés à partir d'images d'archives. C'est vrai que le personnage de Hitler est tellement caricatural et caricaturable qu'on ne peut s'empêcher de sourire aux mimiques grotesques du personnage ou aux propos grandiloquents que lui prête le mangaka : " Je ne serais pas allé jusqu'à me démettre l'épaule pour un titre de ministre ! Pensée mesquine de pisse-froids méprisables ! " (p.106). Mais toujours en filigrane derrière cette trogne truculente, se tapit l'horreur de la Shoah à travers les planches aux décors cauchemardesques. Si ce Hitler de Mizuki n'est pas un manga d'horreur à proprement parler, il en a quelques beaux atouts. Pour cette raison mais aussi parce que cette biographie est rigoureuse, concise et factuelle et qu'elle est servie par un travail graphique unique et original, Hitler mérite largement sa place dans vos bibliothèques... D'autant que les éditions Cornélius ont joué le jeu en proposant une édition lisible de droite à gauche à la japonaise...


    © Hitler, Détail de la 1ère de couverture américaine, Shigeru Mizuki

Enfin, si vous souhaitez découvrir ce superbe ouvrage de Shigeru Mizuki ainsi que le beau travail des éditions Cornelius, je vous invite à vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : Hitler.  

Détails bibliographiques


  • Titre : Hitler
  • Auteur : Shigeru Mizuki
  • Éditeur : Cornélius
  • Date de parution : Octobre 2011
  • Date de parution originale : 1972 (Japon)
  • Nombre de pages : 296 p.
  • ISBN : 978-2-36081-022-2
  • Couverture : © Shigeru Mizuki

Le nazi et le barbier - Edgar Hilsenrath

A votre avis, qui de Max Schultz ou d'Itzig Finkelstein est le nazi ou le barbier ? L'un est juif, l'autre allemand. L'un est blond aux yeux bleus et au nez droit, l'autre a le nez crochu et des yeux de grenouille. Tous deux sont amis et apprentis-coiffeurs au salon de L'Homme moderne jusqu'en 1933, date de l'accession au pouvoir de Hitler. Des deux compères alors complices comme deux frères, un seul survivra à l’holocauste... Ce sinopsis évoque un scénario somme toute assez classique. D'ailleurs, certains se surprendraient même à penser : "Encore une horrible histoire de nazis !" Et pourtant, aussi fictif qu'il soit, ce roman écrit par Edgar Hilsenrath, survivant des ghettos juifs d'Ukraine, a suscité bien de polémiques à sa sortie en 1968-1969. Qualifiée de pornographique, cette violente satire du nazisme a été boudée par les éditeurs allemands jusqu'en 1977 ! Ce sont les éditeurs américains qui les premiers, ont révélé au monde la verve sans pareille d'Edgar Hilsenrath. Bien leur en a pris, pourrons-nous affirmer : nous serions sans quoi passés à côté d'une plume aussi truculente qu'imaginative...

Le nazi et le barbier ou l'histoire invraisemblable d'un bourreau qui tuait en ricanant...

Tout, dans ce roman satirique tend aux extrêmes : entre blasphème et ironie, peu d'auteurs (juifs en l'occurrence) avaient osé le registre de l'humour noir pour évoquer la Shoah. Avec ce titre, au diable le politically correct et à bas le pathos ! Edgar Hilsenrath dans une langue crue et sans tabous offre une lecture parfaitement grinçante. Le récit est déjanté, cocasse et a le mérite d'aborder différemment le thème de l'antisémisme. Point de rancœurs ou d'amertume, Le nazi et le barbier distrait le lecteur des témoignages larmoyants comme le poignant Si c'est un homme de Primo Levi. Il se distingue également d'autres récits de bourreaux de l'Holocauste comme le terrible La mort est mon métier de Robert Merle. Ainsi que le souligne Jörg Stickan en postface : "Brisant un tabou, Edgar Hilsenrath s'est permis d'écrire l'histoire d'un bourreau qui tuait en ricanant. A sa manière, avec un humour féroce et une langue ébouriffante, Sûr, le nazi et le barbier, ce n'est pas de la littérature pour couilles molles". (p. 478). En effet, Le nazi et le barbier ne relève pas d'une littérature pour couilles molles. Au contraire, il y est question d'assumer des choix, aussi extrêmes, absurdes ou invraisemblables qu'ils puissent être. Alors oui, ça dérange, ça met mal à l'aise, mais ça rappelle qu'il est parfois bon d'être brusqués... Lisons-donc Edgar Hilsenrath et laissons-nous emporter par cette voix joyeusement subversive...

Pour vous procurer l'édition chroniquée de l'ouvrage (aux éditions Attila), rendez-vous sur Amazon à l'adresse suivante : Le Nazi et le Barbier.

Si vous préférez le format poche, notez que le roman est également disponible chez Points sur Amazon via le lien suivant : Le nazi et le barbier.

  • Titre : Le nazi et le barbier
  • Sous original : Der Nazi und der Friseur
  • Auteur : Edgar Hilsenrath
  • Traducteur : Jörg Stickan & Sacha Zilberfarb
  • Éditeur : Attila
  • Date de parution : Printemps 2010
  • Nombre de pages : 506 p.
  • ISBN : 978-2-917084-17-5
  • Couverture :  © Henning Wagenbreth

Dans le jardin de la bête - Erik Larson

La bête évoquée dans le titre fait référence à Hitler. S'appuyant pour partie sur le journal intime et les notes personnelles de William Dodd (ambassadeur américain à Berlin entre les années 1933 et 1937) et les échanges épistolaires de Martha Dodd (sa fille), Erik Larson retranscrit l'atmosphère pesante qui régnait à Berlin à l'époque. C'est presque par hasard que William Dodd, humble professeur d'histoire de province, est nommé à l'ambassade américaine par Roosevelt. Alors que les tensions politiques sont au plus haut entre les états européens, la réticence des gouvernements britannique et français à s'imposer face au dictateur allemand contraint les États-Unis à s'impliquer dans le conflit. Roosevelt alors préoccupé par les enjeux du New Deal et soucieux de récupérer les crédits de la dette allemande, confie à Dodd la lourde mission de préserver la paix entre les états en évitant tout parti pris. Tout d'abord enthousiasmés par le prestige de l'Allemagne nouvelle, William Dodd et sa fille déchantent au fur et à mesure que la répression des communautés juives progresse. William Dodd qui n'a décidemment pas les épaules pour endosser de telles responsabilités, emploiera toutes ses forces à instaurer un climat de confiance  mais son honnêteté et intégrité n'auront pas l'effet voulu : taxé d'incompétence, Dodd est considéré par ses pairs comme un bouseux incompétent. Pendant ce temps, Hitler prépare son ascension et dévoile son vrai visage. Malgré les alertes lancées par Dodd dès son entrée au corps diplomatique, la situation s'enlise. Martha qui, en insatiable séductrice fréquente les hauts gradés de tous bords, finit par se rendre à l'évidence : l'Allemagne nazie n'est pas celle que l'on laisse entendre. Faisant preuve d'intégrité et de témérité, Dodd s'élève seul contre la majorité pour tirer la sonnette d'alarme : dissuadant par exemple les ambassades française et britannique de participer aux défilés nazis organisés à la gloire de Hitler, il se heurte à la passivité de son propre gouvernement. Déclarant lors de son discours d'adieu à Berlin que les leçons de la Grande Guerre n'ont servi à rien, William Dodd persiste à convaincre les alliés du bien-fondé de ses sentiments. Ses déclarations visionnaires mais fâcheuses ("L'humanité se trouve en grand danger, mais on dirait que les gouvernements démocrates ne savent pas comment agir. S'ils ne font rien, la civilisation occidentale, les libertés religieuses, privées et économiques seront en grand danger." Extrait du discours donné par Dodd lors d'un dîner organisé en son honneur à son retour aux États-Unis en janvier 1938. p. 512) seront réduites au silence par l'Allemagne... Nous connaissons la suite de l'Histoire...

Comment Hitler parvient-il à réarmer l'Allemagne sans quasi-résistance des alliés ? Pourquoi cette inertie de la part de la France et la Grande-Bretagne ? Pourquoi cet isolationnisme entêté de Washington ? Voilà quelques pistes de réflexions suggérées par ce livre. Si les ouvrages sur le sujet abondent, on notera le caractère inédit de l'ouvrage qui traite le sujet du point de vue des diplomates et autres hauts dignitaires. On retiendra notamment la 4e partie de l'ouvrage (Un squelette qui grelottait de froid) qui revient avec force détails truculents sur la doctrine de la pureté raciale avec le projet du nouveau code pénal allemand, le procès fantoche des nazis suite à l'incendie du Reichstag ou la "pseudo" pébliscitation de la population allemande pour le retrait de l'Allemagne des Nations Unis... mais on se souviendra surtout des épisodes relatifs à l'élimination des hauts dignitaires SA (Nuit des longs couteaux du 29 au 30 juin 1934) qui dévoilent les coulisses du régime nazi et qui révèlent les macabres desseins politiques du Führer...

Le travail d'Érik Larson compile une masse impressionnante d'informations puisées dans des sources variées : notes personnelles des protagonistes, extraits de rapports, journal intime de l'ambassadeur, correspondances, extraits d'entretiens..., ce livre qui se lit comme un roman (et non "comme un thriller palpitant" ainsi que c'est annoncé en 4e de couverture), s'appuie sur un appareil critique solide et une riche bibliographie (une centaine de pages en fin d'ouvrage) qui a nécéssité à l'auteur 3 années de recherches et de travail. Alliant savamment récit romanesque (lecture facile) et reconstitution historique (sources vérifiées et documentation minutieuse), Dans le jardin de la bête mérite le succès dont il a fait l'objet ne serait-ce pour sa forte valeur documentaire. Les faits exposés bénéficient par ailleurs du double témoignage des Dodd (père et fille) qui apportent des éclairages nouveaux sur les versions officielles des événements : le premier exposant des enjeux diplomatiques insoupçonnés, le second complétant le premier par une approche sentimentale complexe (relations de Martha avec les hauts dignitaires politiques de toutes nationalités et de tous bords). On pardonnera donc à ce livre son style parfois inégal pour privilégier la qualité du travail de reconstitution historique. A lire donc pour parfaire vos connaissances et/ou découvrir le sujet autrement...

Pour la peine, je me lancerai bien dans la lecture du roman "Le diable dans la ville blanche" qui a fait la notoriété d'Érik Larson. L'avez-vous lu ? Qu'en avez-vous pensé ?

Si vous êtes tentés par ce livre, pourquoi ne pas vous le procurer ? Il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Dans le jardin de la bête.

  • Titre : Dans le jardin de la bête
  • Titre original : In the garden of beats
  • Éditeur : Le livre de poche
  • Traducteur : Édith Ochs
  • Date de parution : Septembre 2013
  • Date de parution originale : 2012 aux éditions du Cherche Midi
  • Nombre de pages : 627 p.
  • ISBN : 978-2-253-16485-2
  • Couverture : Rémi Pépin 2012
  • Photo : © Ullstein Bild /akg-images

Les origines du totalitarisme : sur l'antisémitisme - Hannah Arendt

Hannah Arendt déclare en introduction de son livre que "Comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu'ait pu être cette réalité." Défi ambitieux que celui d'étudier les origines du totalitarisme par le biais de l'antisémitisme. Il est vrai que le cas de la communauté juive se prête particulièrement bien par ses spécificités à ce genre de rapprochement : de l'antisémitisme (porté à son apogée par l'affaire Dreyfus) à la Shoah, il est indéniable que la façon dont les nazis ont instrumentalisé la discrimination juive ait abouti au totalitarisme. Si l'on trouve dans l'histoire du peuple juif, quelques raisons à l'avènement du totalitarisme, l'exposé de Hannah Arendt n'explique pas tout : sa tentative de théoriser le concept de totalitarisme n'est pas convaincante. Les exemples exposés et les comparaisons faites avec le nazisme et le stalinisme ne sont pas toujours pertinents. Les innombrables références et notes de bas de page noient malheureusement le message principal. Le développement parfois confus, perd le lecteur. Si l'approche reste intéressante, l'ouvrage est difficile à comprendre. La pensée de Hannah Arendt manque de clarté. Elle est parfois naïve, alambiquée. Probablement que je n'ai pas saisi toute la subtilité du raisonnement mais c'est sans regrets que je referme les pages de ce livre...

Pour vous faire votre propre idée, notez que le livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : Sur l'antisémitisme : Les origines du totalitarisme.

  • Titre : Sur l'antisémitisme : Les origines du totalitarisme (tome 1)
  • Auteur : Hannah Arendt
  • Traducteur : Micheline Pouteau (révisé par Hélène Frappat)
  • Éditeur : Points
  • Collection : Essai
  • Date de parution : 2002 pour la nouvelle édition
  • Nombre de pages : 272 p.
  • Photo de couverture : Juif de Croatie portant l'étoile jaune après l'invasion de la Yougoslavie en 1941. Archives Roger-Viollet
  • ISBN : 978-2-02-068732-4

Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag II B - Jacques Tardi

Lire Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B sans penser au célèbre Maus d'Art Spiegelman est impossible. Tout comme Art Spiegelman, Jacques Tardi a recueilli le témoignage de son père et a mis en images ses souvenirs de la seconde guerre mondiale. L'un (René Tardi) a été prisonnier de guerre et l'autre (Vladek Spiegelman) interné en camp de concentration. De ces deux figures paternelles aux traumatismes indélébiles, il restait les souvenirs. Et un fils pour les faire connaître au public. Inspiré des cahiers et croquis de son père, Jacques Tardi, en témoin bavard, accompagne René Tardi de bulle en bulle tout au long de son récit. C'est suite à l'échec d'une mission que René Tardi est déporté dans un des Stalags allemands de Poméranie. Les conditions de vie bien que déjà désastreuses à son arrivée, se détériorent avec la montée en puissance du régime nazi. La faim, le froid, les parasites et les maladies emportent les plus faibles. Une lutte amère pour la survie s'engage. Et les prisonniers ont beau s'habituer à tout, il est une chose qui anéantit même les plus forts : la faim. Comme si la faim était l'attribut par excellence des prisonniers. Seuls les plus acharnés et surtout les plus malins réussiront à tenir jusqu'à la défaite du régime nazi. En tout, ce sont 5 ans de sa vie que René Tardi aura sacrifié au Stalag II B. Après des années, sa haine contre les SS mais aussi sa colère contre l'absurdité de la guerre l'habitaient encore. Les dialogues entre père et fils qui ponctuent la bande-dessinée, révèlent sans surprise un homme au caractère endurci, aigri...


Émouvante et révoltante, cette bande-dessinée témoigne d'une expérience douloureuse qui telle une sorte de malédiction de famille, avait déjà frappé Jean, le grand-père de Jacques Tardi. Drôle de coïncidence en effet, lorsque l'on pense que père et grand-père ont combattu sur le même champ de bataille de la Somme. A 25 ans d'écart et au même endroit, les deux hommes ont tous deux participé aux grandes guerres. Mais à part de cet "héritage familial", plus qu'un hommage, Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B a permis à Jacques Tardi de se réconcilier avec son propre père : "J'ai compris, donc, à quel point ces années terribles avaient compté pour lui, dont la jeunesse avait été confisquée, volée, pourrait-on dire... (...) Un vaincu, un perdant revenu de tout... Ce n'était pas très épanouissant pour le gamin que j'étais alors, d'évoluer aux côtés d'un type en pétard du matin au soir." C'est d'ailleurs avec un peu de tristesse qu'il avoue regretter "de ne pas lui avoir posé certaines questions alors qu'il en était encore temps. Des questions qui resteront sans réponse." A ces dernières remarques, je répondrais juste : "Que Jacques Tardi se rassure, son entreprise est une réussite et quoique certaines de ses questions ne trouveront jamais de réponses, il est certain que ses lecteurs ne sauront qu'apprécier sa démarche."


D'un point de vue esthétique, cette première partie est remarquable. Et comme si chez les Tardi, tout était une question de famille, on notera que le beau travail de colorisation de Rachel, la fille de Jacques a été primé au Festival de Solliès-Ville en 2012. Bref, il s'agit bien là d'une "affaire familiale" à découvrir et à suivre bien évidemment.

Enfin, comme vous pouvez vous en douter, la bande-dessinée est disponible à l'achat chez amazon, via le lien suivant : Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B.

  • Titre : Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag II B
  • Auteur : Jacques Tardi
  • Éditeur : Casterman
  • Couleur : Rachel Tardi
  • Date de parution : Novembre 2012
  • Nombre de pages : 188 p.
  • ISBN : 978-2-203-04898-0


Maus. Et c'est là que mes ennuis ont commencé - Art Siegelman


Dans ce second, tome, Artie continue pour documenter son travail, d’interroger son père. Comme dans Maus. Mon père saigne l'histoire, le récit se déroule dans un double cadre temporel : 1975-1980 pour les entretiens d’Artie et son père, et les années 1940 pour les souvenirs de Vladek. L'histoire reprend donc au moment de la déportation de Vladek à Auschwitz. Alors qu’ils pensaient être à l’abri, Vladek et sa femme Anja, sont trahis par le neveu de Mandelbaum, qui sous la contrainte, leur a conseillé de rejoindre la Hongrie. Commence alors pour chacun des époux, un véritable plongeon dans l’enfer de l’Holocauste... Si Vladek a survécu aux camps de concentration, Artie se demande parfois au regard du traumatisme subi, s'il n’aurait pas mieux valu que Vladek meure. Le sentiment de culpabilité qui l’accable le pousse pourtant à finir sa bande-dessinée. Encore une fois, l’hommage rendu est poignant...

Comme dirait Vladek : C’est là que mes ennuis ont commencé. En effet, de toutes les brimades et humiliations relatées dans le premier tome, rien n’est comparable à ce que vivra Vladek lors de ses déportations à Auschwitz et à Dachau. Nous touchons là du doigt, toute l’horreur des camps de concentration : froid, faim, maladie, mort, rien n’est épargné au narrateur. Et si Vladek s’en est sorti, on se demande si ce n’est pas plus mort que vivant : pingre, teigneux, aigri, susceptible, voire raciste mais aussi de santé fragile, Vladek n’est pas dépeint sous son meilleur jour. Mais on ne peut s’empêcher de penser à la force de caractère qui habitait l’homme. Encore une fois, le récit est percutant et le témoignage bouleversant. Ce travail de mémoire m’est clairement apparu dans ce second tome, comme une entreprise de déculpabisation de la part d’Artie : honte de ne pas être fort comme son père, honte de ne pas être à la hauteur, honte de n’être pas le frère que ses parents ont perdu... La seule chose dont il s’est senti capable (et cet exercice a dû exiger de lui beaucoup de travail et de recul), c’était de mettre l’histoire de son père mais aussi celle de l’Holocauste, en images. On imagine aisément que ce fût un travail de longue haleine dont Art Spiegelman s’est acquitté avec intelligence. Pour preuve, référons-nous au succès de Maus, qui demeure une bande-dessinée de référence. Personnellement, j’ai préféré ce deuxième tome...
Mickey Mouse est l’idéal le plus lamentable qui ait jamais vu le jour... De saine intuitions incitent tous les jeunes gens indépendants et toute la jeunesse respectable à penser que cette vermine dégoûtante et couverte de saletés, le plus grand porteur de bactéries du règne animal, ne peut êre le type animal idéal... Finissons-en avec la tyrannie que les juifs exercent sur le peuple ! A bas mIckey Mouse ! Portez la croix gammée !
Article de journal, Poméranie, Allemagne, milieu des années 30.


Pour aller plus loin dans l’oeuvre de Spiegelman et son processus créatif, découvrez MetaMaus.


Pour vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Maus : un survivant raconte. 2, Et c'est là que mes ennuis ont commencé

Dédicace de l’auteur :
Pour Richieu et Nadja

  • Auteur : Art Spiegelman
  • Titre : Maus. Et c’est là que mes ennuis ont commencé
  • Editeur : Flammarion
  • Date de parution : Novembre 1992
  • Date de parution originale : 1986
  • Traducteur : Judith Ertel
  • Lettrage : Anne Delobel
  • Couverture : Illustrations d’Art Spiegelman. Random House, Inc. 1991

Maus. Un survivant raconte - Art Spiegelman

Maus. Un survivant raconte d'Art Spiegelman raconte la vie de Vladek Spiegelman, rescapé juif des camps nazis polonais durant la seconde guerre mondiale et de son fils auteur de bande-dessinée. Artie enquête auprès de son père pour comprendre les raisons du suicide de sa mère. Mais au fur et à mesure de ses questions, il découvre un passé lourd d'épreuves. Biographie ou fiction, il est difficile de démêler la réalité de la fiction. Toujours est-il que cette histoire emprunte clairement à la biographie dees Spiegelman père et fils. La vision de la Shoah exposée dans cette BD est d’ailleurs originale : nous sommes loin du témoignage de certains livres dont le devoir de mémoire était le principal objectif (évidemment le premier titre qui vient spontanément à l’esprit est Si c’était un homme de Primo Levi). Au travers cette BD, Spiegelman règle à sa façon, des comptes avec ce père qu’il admire et déteste à la fois...

Navigant entre souvenirs et moments présents, ce récit propose un scénario des plus percutants. Malgré la période pessismiste évoquée, Art Spiegelman ne verse absolument pas dans le pathos et le dur Vladek en témoigne : son langage si particulier dénote un détachement étrange, comme si les événements racontés avaient eu lieu dans une autre vie. Artie est quant à lui partagé entre le respect pour son père et la rancoeur qu’il ressent envers lui : le portrait qu’on découvre dans Maus est d’ailleurs peu attachant. Et pourtant, l’on doit reconnaître que Vladek force le respect. En effet, des dénonciations, des rafles, du rationnement, de la faim et la peur, qu’il a subi sans exception, Vladek s’en est sorti avec dignité... Mais aussi avec amertume. Tout au long du récit, les sentiments d’Artie alternent entre admiration et colère. Et le lecteur est pris à parti malgré lui... C’est donc le signe d’une oeuvre passionante que je ne découvre que maintenant (merci d’ailleurs à ma copine Nath qui m’a offert les 2 tomes !) et que je recommande.

Par contre, pour ce qui est des graphismes, j’avoue ne pas accrocher avec le style. Les personnages campés par des animaux et le trait dur des dessins n’est pas pour me plaire. Ceci dit, c’est cette touche qui fait la notoriété de Spiegelman et reconnaissons-le, sa représentation de Hitler (voir ci-dessous) est des plus réussies.

Publiés aux USA par Pantheon Books, les chapitres 1 à 6 ont paru à l'origine sous une forme différente dans le magazine Raw de 1980 à 1985. 

Prisonnier en enfer (qui raconte le suicide de la mère d’Artie) a été publié dans le numéro 1 de Short Order Comix en 1973.


Enfin, pour découvrir Spiegelman et son oeuvre, rendez-vous sur son Facebook : http://www.facebook.com/ArtSpiegelman

Si vous souhaitez vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Maus : un survivant raconte. 1, Mon père saigne l'histoire

Hitler par Art Spiegelman

  • Auteur : Art Spiegelman
  • Titre : Maus. Un survivant raconte (Volume 1)
  • Sous-titre : Mon père saigne l'histoire
  • Traducteur : Judith Ertel
  • Texte introductif : Marek Halter
  • Lettrage : d'Anne Delobel
  • Editeur : Flammarion
  • Date de parution de l'édition : 2002
  • Nombre de pages : 159 p.
  • Couverture : Maquette et illustration d'Art Spiegelman - Random House Inc. 1991


La mort est mon métier - Robert Merle


Cette biographie romancée raconte la vie de Rudolph Höss (Rudolph Lang dans le livre) ou comment on devient un commandant nazi du camp de concentration d’Auschwitz. Le parcours de cet homme dont le dévouement sans bornes qu’il porte au Führer est tout simplement effrayant. L’ingéniosité dont fait preuve Rudolph Höss pour mettre au point les chambres à gaz et les techniques qu’il développe pour éliminer le maximum d’ "unités" font froid dans le dos. Et pourtant, le danger de ce récit réside bien dans le risque d’empathie que l’on peut ressentir pour le héros de l’histoire : Rudolph Lang compense ses frustrations en s’investissant plus que de mesure dans une carrière militaire qu’il consacre entièrement au national-socialisme.

L’horreur de ce récit raconté à la première personne, est accentué par la froideur et l’absence totale d’émotion du narrateur. La précision des descriptions (calculs et statistiques à l’appui), le sens du devoir hors du commun dont il fait preuve et la fidélité aveugle qu’il voue au régime, tout concourt à faire de Rudolph Höss, l’un des acteurs les plus ignobles du génocide juif. Mais aussi paradoxal que celui puisse paraître, je me risque à penser sans chercher à le dédouaner, que Rudolph Lang fait partie de ces gens pour qui la loyauté a un sens. Il a choisi son camp et il l’assume jusqu’à la fin, si je peux me permettre l’expression. Comment un homme peut-il ainsi aller jusqu’au bout de ses convictions sans jamais faillir, est quelque chose qui dans son cas, ne s’explique pas. Même s’il a souffert d’une enfance malheureuse marquée par l’autorité d’un père excessif et qu’il a perdu la foi en la religion le jour où il s’est senti trahi par son confesseur, rien ne présageait un tel destin. Il faut croire que cette force qu’il a entrepris pour détruire la population juive le dépassait complètement comme si endosser le rôle de commandant de camp d’extermination était un travail que personne d’autre que lui ne pouvait mieux faire.

Comme l’explique Robert Merle dans la préface de son roman, La mort est mon métier a été rédigé entre 1950 et 1952 alors que la mode de la littérature sur les camps de concentration et le génocide juif était passée. Publié à l’époque, avec un peu de retard par rapport aux autres romans publiés sur ce sujet, ce témoignage apparaît aujourd’hui comme une leçon d’Histoire incontournable sur l’holaucauste de la seconde guerre mondiale. Sauf que cette fois, nous sommes à la place du bourreau : là où Si c’est un homme de Primo Levi nous plongeait dans la vie quotidienne des détenus d’Auschwitz, Robert Merle nous projette ici à la place du commandant d’Auschwitz. Si la première partie du livre, rédigée à partir des notes cédées par le psychologue américain Gilbert lors d’entretiens en prison, est assez romancée, Robert Merle a en revanche effectué un véritable travail d’historien en racontant l’édification du camp d’Auschwitz à partir des archives constituées lors du procès de Nuremberg.

Pour moi qui découvre ces lectures, avoir un aperçu des deux positions, constitue une brique essentielle dans la connaissance que j’ai de ce sombre épisode de l’histoire du 20ème siècle. Merci encore à Livraddict grâce à qui j’ai fait cette combien macabre mais nécessaire lecture.

A lire également l’autobiographie de Rudolph Höss, intitulée : Le commandant d’Auschwitz parle.

Enfin, si vous souhaitez vous lancer dans cette lecture, notez que vous pouvez vous procurer ce livre sur Amazon via le lien suivant : La mort est mon métier

Détails bibliograhiques


  • Titre : La mort est mon métier
  • Auteur : Robert Merle
  • Édition : Folio
  • Parution : 1976
  • Nombre de pages : 370 p.
 

Si c'est un homme - Primo Levi

Primo Levi, juif d’origine turinoise, a 24 ans lorsqu’il est déporté à Auschwitz en 1944. Profondément marqué par l’horreur et l’ampleur de l’extermination commandée par les nazis, il s’est fait un devoir de raconter la vie dans les camps d’épuration. Pour lui, sortir vivant d’un tel enfer, c’était mourir beaucoup et c’est la raison pour laquelle il a tenu à écrire ce livre. Non pas, comme il l’explique, pour porter de nouveaux chefs d’accusation contre le régime nazi mais pour le devoir de mémoire. Pour que l’histoire ne se répète pas et pour que l’on ne tombe pas dans les erreurs du passé. A Auschwitz, il sera tatoué du numéro 174 517. Oui, dans les camps, les hommes ne sont qu’un pauvre numéro tatoué sur un bout de bras. La vie ne tient à rien et pourtant, chacun à sa façon, lutte pour sa survie. Les uns vivent du trafic ou du vol, les autres refusent le laisser-aller et affichent malgré tout une apparence proprette. Certains s’abandonnent dans le travail. D’autres encore, trop faibles, malades ou handicapés disparaissent un jour sans crier gare. Chacun y va de sa façon, mais tous redoutent la sélection. Car si les exterminations arbitraires sont moins nombreuses en raison de la pénurie de main d’oeuvre, le combat pour la vie et la dignité est un combat quotidien : comment faire pour éviter la corvée ignoble du vidage des seaux la nuit, comment troquer sa chemise pour un bout de pain ou un bol de soupe, à quel endroit se placer dans la queue pour avoir la soupe la plus garnie, comment s’acoquiner avec les infirmiers pour récupérer du matériel à revendre, savoir quand se taire ou quand parler, tous ces menus détails auxquels nous ne pensons jamais, prennent tout leur sens dans les camps de la mort. La souffrance, puis l’espoir mais surtout le désespoir sont le lot quotidien de ces hommes dont le crime est d’être juif.

Primo Levi écrit avec simplicité, lucidité, sincérité et philosophie. Seules la souffrance et l’épreuve peuvent faire parler un homme comme il le fait. On a envie de pleurer. On voudrait juste que cela n’ait jamais eu lieu. On voudrait juste que cela ne se reproduise plus. Et on se doit de se rappeler cette histoire. Mais le plus bouleversant quand on y réfléchit, c’est que Primo Levi ait finalement réussi à choisir le moment de sa mort. Il l’a choisi.

Si c’est un homme :
"Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui, pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fût,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre coeur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-le à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous."

Extraits : 

"Ce n’est que beaucoup plus tard que certains d’entre nous se sont peu à peu familiarisés avec la funèbre science des numéros d’Auschwitz, qui résument à eux seuls les étapes de la destruction de l’hébraisme en Europe. Pour les anciens, le numéro dit tout : la date d’arrivée au camp, le convoi dont on faisait partie, la nationalité." p.36
"Déjà, sont apparues sur mes pieds les plaies infectieuses qui ne guériront pas. Je pousse des wagons, je manie la pelle, je fonds sous la pluie et je tremble dans le vent. Déjà mon corps n’est plus mon corps. J’ai le ventre enflé, les membres désséchés, le visage bouffi le matin et creusé le soir ; chez certains, la peau est devenue jaune, chez d’autres, grise ; quand nous restons trois ou quatre jours sans nous voir, nous avons du mal à nous reconnaître." p.51
"Ainsi, se traînent nos nuits. Le rêve de Tantale et le rêve du récit s’insèrent dans une trame d’images plus indistinctes : les souffrances de la journée où entrent la faim, les coups, le froid, la fatigue, la peur et la promiscuité, se muent la nuit en cauchemars informes, d’une violence inouïe, comme on n’en peut faire dans la vie courante, que pendant une nuit de fièvre. Nous nous éveillons à tout moment, glacés de terreur, encore sous le coup d’un ordre, crié par une voix haineuse, et dans une langue que nous ne comprenons pas." p.93

  • Auteur : Primo Levi
  • Titre original : Se questo è un uomo
  • Traducteur : Martine Schruoffeneger
  • Édition : Pocket
  • Date de parution : août 2008
  • Nombre de pages : 314 p.