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Mémoire de mes putains tristes - Gabriel Garcia Marquez

A ce singulier bâtonneur de dépêches du Diario de La Paz, rien n'est moins légitime que de vouloir s'offrir à une pucelle pour son quatre-vingt-dixième anniversaire. Mais que peut donc motiver un tel désir au crépuscule d'une vie ? Cherche t-il à retrouver sa jeunesse perdue ? A t-il une revanche à prendre sur la vie ? Ou est-ce seulement une lubie de vieux ? Peut-être les 3 à la fois ? Grâce à sa prose unique ancrée dans un réel imaginaire, Gabriel Garcia Marquez, grande figure du réalisme magique (cf. l'incontournable Cent ans de solitude), explore encore avec ce Mémoire de mes putains tristes, deux de ses thèmes de prédilection : la solitude et la mort (cf. par exemple L'amour au temps du choléra). Prêtant à son attachant vieillard une singulière jeunesse articulée autour de ses "putains", "Gabo" comme à son habitude, envisage avec tendresse et poésie les vieux jours de son héros nonagénaire... Mais il n'en oublie pas pour autant ses caractères féminins toujours très habités à l'image de Rosa Cabarcas, cette mère maquerelle qui, bon gré, mal gré sera au final, la putain des putains tristes du vieux bâtonneur... Ce texte n'est assurément pas le texte le plus marquant de l'auteur colombien mais pour qui aime sa verve et son flot, ce mémoire à la fois nostalgique et plein d'amour, saura divertir un instant les esprits les plus chagrins...

Enfin, si vous vous laissez tenter par cette lecture légère, vous pouvez vous procurer le livre sur Amazon via le lien suivant : Mémoire de mes putains tristes


  • Titre : Mémoire de mes putains tristes
  • Titre original : Memoria de mis putas tristes
  • Auteur : Gabriel Garcia Marquez
  • Traducteur : Anne Morvan
  • Éditeur : Le livre de poche
  • Date de parution : Août 2006
  • Nombre de pages : 157 p.
  • ISBN : 978-2253-116844
  • Couverture : Photographie de Gueorgui Pinkhassov (détail). Magnum Photo

Le problème Spinoza - Irvin Yalom

De même que pour Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom a imaginé dans son dernier roman Le problème Spinoza (2012) une rencontre improbable entre des personalités qui ont marqué l'histoire de la pensée. Après la naissance de la psychothérapie qui aurait pu naître du pacte de Nietzsche et Breuer, voilà que le psychothérapeute-romancier se plait à confronter la philosophie athée et inspirée du panthéisme de Spinoza à l'idéologie nazie d'Alfred Rosenberg. Mais par quel tour de passe-passe Irvin Yalom parvient-il à réunir ces deux théoriciens ? Utilisant Goethe comme dénominateur commun, Yalom met en exergue la fascination de Rosenberg pour le romancier allemand qui lui-même admirait la pensée du philosophe juif. Or, Rosenberg ne comprend pas comment Goethe, grand écrivain allemand adulé des aryens, puisse vouer un quelconque intérêt pour le penseur juif. Et c'est justement à partir de cela que Yalom décide de construire son intrigue. Chargé de  la confiscation des oeuvres culturelles volées aux juifs, Rosenberg ordonne la perquisition de la bibliothèque de Spinoza et cherche à compendre la raison pour laquelle Goethe s'intéressait à l'oeuvre du penseur juif. Retraçant la philosophie de Spinoza dans ses grandes lignes, Yalom plonge ses lecteurs dans la Hollande du 17e siècle en leur dévoilant le développement de sa pensée. En parallèle, il improvise le parcours intellectuel du Reichsleiter en remontant aux origines de son éducation...

Maîtrisant son style didactique à la perfection, Yalom rend accessible la pensée d'un des plus grands philosophes hollandais du 17ième siècle. Cette fois-ci encore (tout comme pour Et Nietzsche a pleuré), les dialogues sont captivants et la construction romanesque géniale. Yalom expose en substance les principaux concepts évoqués dans l'Éthique de Spinoza et les confronte brillament aux théories de Rosenberg qui reposent sur l'opposition entre race juive et race aryenne (cf. l'essai Le mythe du vingtième siècle de Rosenberg). Ce que Yalom désigne par Le problème Spinoza fait sans doute référence à l'excommunication de Spinoza par la communauté juive d'Amsterdam et à la mise au ban par sa propre famille pour 3 siècles après sa mort. L'idée de Spinoza selon laquelle Dieu n'est pas transcendant ("Dieu est la nature. La nature est Dieu." p.168) en fait un athée qui a aussi bien séduit Nietzsche que Goethe ("- Jamais. Je souhaite mener une vie de piété sans l'interférence d'aucune religion Je suis convaincu que toute religion - qu'il s'agisse du catholiscisme, du protestantisme, de l'islam ou du judaïsme - ne fait que nous dissimuler les vérités essentielles. J'espère voir un jour un monde débarrassé des religions, un monde dont la religion universelle permettrait à l'individu d'user de sa raison pour connaître et vénérer Dieu. - Cela veut-il dire que vous souhaitez la fin du judaïsme ? - La fin de toutes les traditions qui interfèrent avec le droit de chacun de réfléchir par lui-même." p. 298). Comment donc opposer des arguments à un esprit aussi perspicace que celui de Spinoza ? C'est aussi cela que nous montre Yalom à travers le cheminement idéologique de Rosenberg. Pour ceux qui comme moi lisent peu de philosophie, ce roman est excellente initiation à la pensée de Spinoza dont le style est réputé pour être inabordable. Pour finir, c'est encore un pari réussi haut la main pour Irvin Yalom dont je recommande vivement la lecture. Et si vous ne deviez lire qu'un seul de ses romans, optez pour ce titre. A lire et à relire !

Enfin, si je vous ai convaincu de découvrir cette lecture, notez que vous pouvez acheter le livre sur Amazon via le lien suivant : Le Problème Spinoza 

Extrait
- J'ai envie de vous parler d'Épicure, ce sage penseur de la Grèce antique. Il était convaincu, comme tout être doué de raison, qu'il n'y a pas de vie dans l'au-delà et qu'il nous faut mener la seule et unique existence qui est la nôtre dans la paix et la joie autant qu'il est possible. Quel but donner à sa vie ? La réponse se trouve selon lui, dans la quête de l'ataraxie, ce que l'on pourrait traduire par "tranquilité" ou l'"absence des désordres liés aux émotions". Épicure estime que les besoins d'un homme sage sont peu nombreux et faciles à satisfaire, alors que ceux qui ont un désir insatiable de pouvoir et de richesse, comme peut-êre votre oncle, n'accèderont jamais à l'ataraxie car le désir est sans fin. Plus on possède de biens, plus ces biens vous possèdent." (p.304)

  • Titre : Le problème Spinoza
  • Titre original : The Spinoza problem
  • Auteur : Irvin Yalom
  • Traducteur :  Sylvette Gleize
  • Éditeur : Livre de Poche
  • Date de parution : Janvier 2014
  • Nombre de pages : 546 p.
  • ISBN : 978-2-253-16868-3
  • Couverture : ©AKG-images / Schütze / Rodemann

Dans le jardin de la bête - Erik Larson

La bête évoquée dans le titre fait référence à Hitler. S'appuyant pour partie sur le journal intime et les notes personnelles de William Dodd (ambassadeur américain à Berlin entre les années 1933 et 1937) et les échanges épistolaires de Martha Dodd (sa fille), Erik Larson retranscrit l'atmosphère pesante qui régnait à Berlin à l'époque. C'est presque par hasard que William Dodd, humble professeur d'histoire de province, est nommé à l'ambassade américaine par Roosevelt. Alors que les tensions politiques sont au plus haut entre les états européens, la réticence des gouvernements britannique et français à s'imposer face au dictateur allemand contraint les États-Unis à s'impliquer dans le conflit. Roosevelt alors préoccupé par les enjeux du New Deal et soucieux de récupérer les crédits de la dette allemande, confie à Dodd la lourde mission de préserver la paix entre les états en évitant tout parti pris. Tout d'abord enthousiasmés par le prestige de l'Allemagne nouvelle, William Dodd et sa fille déchantent au fur et à mesure que la répression des communautés juives progresse. William Dodd qui n'a décidemment pas les épaules pour endosser de telles responsabilités, emploiera toutes ses forces à instaurer un climat de confiance  mais son honnêteté et intégrité n'auront pas l'effet voulu : taxé d'incompétence, Dodd est considéré par ses pairs comme un bouseux incompétent. Pendant ce temps, Hitler prépare son ascension et dévoile son vrai visage. Malgré les alertes lancées par Dodd dès son entrée au corps diplomatique, la situation s'enlise. Martha qui, en insatiable séductrice fréquente les hauts gradés de tous bords, finit par se rendre à l'évidence : l'Allemagne nazie n'est pas celle que l'on laisse entendre. Faisant preuve d'intégrité et de témérité, Dodd s'élève seul contre la majorité pour tirer la sonnette d'alarme : dissuadant par exemple les ambassades française et britannique de participer aux défilés nazis organisés à la gloire de Hitler, il se heurte à la passivité de son propre gouvernement. Déclarant lors de son discours d'adieu à Berlin que les leçons de la Grande Guerre n'ont servi à rien, William Dodd persiste à convaincre les alliés du bien-fondé de ses sentiments. Ses déclarations visionnaires mais fâcheuses ("L'humanité se trouve en grand danger, mais on dirait que les gouvernements démocrates ne savent pas comment agir. S'ils ne font rien, la civilisation occidentale, les libertés religieuses, privées et économiques seront en grand danger." Extrait du discours donné par Dodd lors d'un dîner organisé en son honneur à son retour aux États-Unis en janvier 1938. p. 512) seront réduites au silence par l'Allemagne... Nous connaissons la suite de l'Histoire...

Comment Hitler parvient-il à réarmer l'Allemagne sans quasi-résistance des alliés ? Pourquoi cette inertie de la part de la France et la Grande-Bretagne ? Pourquoi cet isolationnisme entêté de Washington ? Voilà quelques pistes de réflexions suggérées par ce livre. Si les ouvrages sur le sujet abondent, on notera le caractère inédit de l'ouvrage qui traite le sujet du point de vue des diplomates et autres hauts dignitaires. On retiendra notamment la 4e partie de l'ouvrage (Un squelette qui grelottait de froid) qui revient avec force détails truculents sur la doctrine de la pureté raciale avec le projet du nouveau code pénal allemand, le procès fantoche des nazis suite à l'incendie du Reichstag ou la "pseudo" pébliscitation de la population allemande pour le retrait de l'Allemagne des Nations Unis... mais on se souviendra surtout des épisodes relatifs à l'élimination des hauts dignitaires SA (Nuit des longs couteaux du 29 au 30 juin 1934) qui dévoilent les coulisses du régime nazi et qui révèlent les macabres desseins politiques du Führer...

Le travail d'Érik Larson compile une masse impressionnante d'informations puisées dans des sources variées : notes personnelles des protagonistes, extraits de rapports, journal intime de l'ambassadeur, correspondances, extraits d'entretiens..., ce livre qui se lit comme un roman (et non "comme un thriller palpitant" ainsi que c'est annoncé en 4e de couverture), s'appuie sur un appareil critique solide et une riche bibliographie (une centaine de pages en fin d'ouvrage) qui a nécéssité à l'auteur 3 années de recherches et de travail. Alliant savamment récit romanesque (lecture facile) et reconstitution historique (sources vérifiées et documentation minutieuse), Dans le jardin de la bête mérite le succès dont il a fait l'objet ne serait-ce pour sa forte valeur documentaire. Les faits exposés bénéficient par ailleurs du double témoignage des Dodd (père et fille) qui apportent des éclairages nouveaux sur les versions officielles des événements : le premier exposant des enjeux diplomatiques insoupçonnés, le second complétant le premier par une approche sentimentale complexe (relations de Martha avec les hauts dignitaires politiques de toutes nationalités et de tous bords). On pardonnera donc à ce livre son style parfois inégal pour privilégier la qualité du travail de reconstitution historique. A lire donc pour parfaire vos connaissances et/ou découvrir le sujet autrement...

Pour la peine, je me lancerai bien dans la lecture du roman "Le diable dans la ville blanche" qui a fait la notoriété d'Érik Larson. L'avez-vous lu ? Qu'en avez-vous pensé ?

Si vous êtes tentés par ce livre, pourquoi ne pas vous le procurer ? Il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Dans le jardin de la bête.

  • Titre : Dans le jardin de la bête
  • Titre original : In the garden of beats
  • Éditeur : Le livre de poche
  • Traducteur : Édith Ochs
  • Date de parution : Septembre 2013
  • Date de parution originale : 2012 aux éditions du Cherche Midi
  • Nombre de pages : 627 p.
  • ISBN : 978-2-253-16485-2
  • Couverture : Rémi Pépin 2012
  • Photo : © Ullstein Bild /akg-images

Un diable au paradis - Henry Miller

"Un diable au paradis, Miller ? Des années durant, cela ne fit aucun doute. Il fut le diable du paradis américain, l'écrivain par qui le scandale arrivait, le pourfendeur de toutes les hypocrisies, l'individualiste irrécupérable, l'ennemi juré du puritanisme, celui qui dénonça, en une expression et un livre de 1945 demeurés fameux depuis Le cauchemar climatisé de son pays natal (...). Mais il ne faut pas s'y tromper. Quand Miller écrit Un diable au paradis en 1956 (...), il ne songe pas du tout à se vouer aux enfers (...). Un diable au paradis est un petit livre (...). Mais s'il nous touche, c'est parce que Miller y raconte d'abord Miller. Parce qu'il y témoigne de cette étonnante liberté de ton et d'humeur. Parce que tour à tour, il médite, il imagine, il s'indigne, il digresse, il rêve, il s'emporte (...) Et parce que Miller n'est jamais aussi grave que quand il est léger. Ni aussi philosophe que quand il se veut simplement chroniqueur." A la lecture de ces quelques lignes extraites de la préface de Nicole Chardaire, on se demande bien qui est le fameux diable en question. En tous cas, il ne s'agit aucunement d'Henry Miller. Non, le diable est ici campé par Conrad Tericand, un astrologue dépressif et désargenté à qui Henry Miller et sa femme Anaïs Nin, offrent l'hospitalité...

Avec Un diable au paradis, nous sommes loin du génie de l'immense trilogie des Sexus, Plexus, Nexus. Il s'agit d'un titre discret qui dévoile un Henry Miller compatissant et d'une patience à toute épreuve. Conrad Tericand, l'odieux astrologue, n'est pas sans rappeler l'agaçant Ignatus Reilly de la Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole. Avec ses manières d'enfant gâté, son air toujours pitoyable et surtout son affreuse gale, Tericand est un ami "difficile à aider". On ne comprend d'ailleurs pas bien l'indulgence dont Miller fait preuve à l'égard de son "alter-égo capricorne". Comme bien de ses amis, on aurait juste envie de dire à Miller d'envoyer balader ce diable qui ne se plait finalement pas au paradis qu'il lui sert sur un plateau (Big sur). Avec ses exigences en talc de marque, en cigarettes françaises et en pilules de codéine, Tericand est un personnage détestable... Pourtant, en loyal ami, Miller forcera même son indulgence jusqu'au point de non retour : celui où il n'est même plus capable d'éprouver quelque pitié sensée pour l'astrologue galeux... Le livre commence dans une platitude désespérante. Il a d'ailleurs bien failli me tomber des mains et si je n'avais pas insisté sur la lecture, je serais probablement passé à côté du livre. Il faut en effet attendre le milieu du livre pour que Miller exprime enfin toute la philosophie et je dirais presque l'abnégation dont il est capable. Alors seulement à ce moment-là, on retrouve un peu du Miller des Tropiques...

A y regarder de plus près, c'est vraiment lorsqu'il s'abandonne à sa colère et à son indignation contre Tericand que Miller donne le meilleur de son art : "L'homme potentiel ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'un homme actualise - ou réalise - de son potentiel. Et qu'est-ce que l'homme potentiel, en fin de compte ? N'est-ce pas la somme de tout ce qui est humain ? Divin, en d'autres termes ? Vous me croyez à la recherche de Dieu ? Non. Dieu est. Le Monde est. L'Homme est. Nous sommes. Ma réalité est pleine, c'est Dieu... et l'Homme et le Monde, et tout ce qui y est, y compris l'innommable. Je suis pour la réalité. Pour une réalité de plus en plus grande. Je suis un fanatique de la réalité, si vous vous voulez." (p.82). S'insurgeant contre l'astrologie dont Tericand se proclame, Miller déclare encore : "Le savoir alourdit, la sagesse attriste. L'amour et la vérité n'a rien à voir avec le savoir ou la sagesse : il est au delà de leur domaine. Quelque certitude que l'on possède, elle est au delà du royaume de la preuve." (p.87). Cela dit, Un diable au paradis est loin d'être un livre inoubliable. Ce qui m'a surtout interpellé, c'est la gale dont Miller se rend compte qu'il est atteint : "J'en étais là de mes réflexions lorsqu'une idée étrange me vint à l'esprit... c'est que j'étais moi aussi atteint de la gale. Mais d'une espèce de gale impossible à gratter, d'une gale qui ne se manifestait pas physiquement. Pourtant elle était bien là. Là où toute gale prend son origine et son aboutissement. L'ennui c'est que personne n'aurait pu me prendre en flagrant délit de grattage. Et cependant je ne faisais que cela jour et nuit. Fiévreusement, frénétiquement, sans répit." (p.141). Car en y réfléchisant bien, nous portons tous quelque part notre propre gale...

Pour finir, la lecture d'Un diable au paradis me parait adapté pour les inconditionnels de Miller. Pour ceux qui ne connaissent pas son oeuvre, découvrir plutôt la sulfureuse trilogie de la Crucifixion en rose : Sexus, Plexus, Nexus. Et bien sûr, pour ceux qui souhaitent aller plus loin, n'hésitez pas à consulter cet article de Nicolas Giorgi sur le site De nécessité vertu.

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Citations
Ce qui va mal ce n'est pas le monde, c'est notre manière de le regarder. p.135


  • Titre : Un diable au paradis
  • Titre original : A devil in paradise
  • Auteur : Henry Miller
  • Traducteur :Alex Grall
  • Préface : Nicole Chardaire
  • Éditions : Livre de poche
  • Collection : Biblio
  • Préface : Nicole Chardaire
  • Date de parution : Octobre 1990
  • Nombre de pages : 192 p.
  • Couverture : Dessin de Louis constantin
  • ISBN : 9782253 030874


Le cimetière de Prague - Umberto Eco

Partagé depuis sa plus tendre enfance par les idées antisémites et antimaçonniques de son grand-père et par le carbonarisme de son père, Le Capiston Simonini évolue dans un environnement familial politisé. La carrière de faussaire qu'il embrasse avec brio à Turin avec sa "brocante de couverture", l'initie peu à peu aux intrigues politiques pour lesquelles il possède un talent certain. Ses activités clandestines et son don de stratège le mènent naturellement vers une carriière d'espion pour les services secrets piémontais, français puis russes. Après avoir participé à la chute des carbonari en infiltrant les services garibaldiens, il se consacre en parallèle de ses activités d'espionnage, à l'écriture des "protocoles des Sages de Sion" (en russe : Протоколы сионских мудрецов ou Сионские протоколы, l'un des plus grands faux de l'histoire) dans l'idée de démontrer l'existence du complot judéo-maçonnique. La fin de l'Empire, la guerre franco-allemande de 1870, la Commune de Paris et l'Affaire Dreyfus qui servent entre autres, de toile de fond à l'intrigue du Cimetière de Prague, mêlent conspirations, espionnage, messes noires, dans un ensemble dense et chaotique qui ne laisse de brouiller le lecteur...

Avec son Cimetière de Prague, Umberto Eco livre un récit labyrinthique dont la complexité est accentuée par la double personnalité de Simonini : le journal intime par lequel le lecteur découvre l'histoire, est à la fois rédigé par Simonini et un certain Abbé Dalla Piccola. Ces deux personnages sont-ils la même personne ? Les troubles de mémoire de l'un sont compensés par les souvenirs de l'autre par le truchement des témoignages rapportés alternativement dans le même journal. L'intervention d'un narrateur externe faisant le point sur les récits de Simonini/Piccola alourdissent l'intrigue. Le cimetière de Prague confond donc le lecteur sur de nombreux points : dualité du héros, intervention d'un narrateur tiers, double-jeu des personnages, nombreuses digressions de Simonini, nombreux flash-backs, mélange histoire/fiction sur un sujet d'emblée polémique. On connait certes Umberto Eco pour ses intrigues alambiquées et ses références érudites mais le mélange histoire/fiction ici proposé, amène une confusion malheureuse des genres : le rôle et le degré d'implication des personnages fictifs ou réels dans l'intrigue, les alternances entre passé et présent, les troubles de mémoire de Simonini/Piccola font de ce roman riche et prolifique, un récit qui ne se laisse pas facilement dompter. Et Umberto Eco ne s'en cache pas : c'est même avec effronterie qu'il s'explique dans ses Inutiles précisions érudites en ces termes : "C'est la fatale dyscrasie entre story et plot, comme disent les Anglo-saxons, ou pire, comme disaient les formalistes russes (tous juifs), entre fabula et sjuzet ou intrigue. Le narrateur, à vrai dire, a souvent peiné pour s'y retrouver, mais il pense qu'un bon lecteur pourrait se passer de ces subtilités et jouir également de l'histoire." p.562. Selon les avis, on pourrait penser qu'Umberto Eco fait assez peu cas de ses lecteurs et que son plaisir a surtout résidé dans son travail d'écriture. Ce fut mon cas.

Extraits

Au sujet de l'établissement des "Protocoles" : le lecture de cet extrait permet-elle de penser qu'Umberto Eco parle de son Cimetière ?
Il faut que les révélations soient extraordinaires, bouleversantes, romanesques. C'est alors qu'elles deviennent crédibles et suscitent l'indignation. p.262
Sur la façon dont Simonini a imaginé le Cimetière de Prague comme décor aux Protocoles des Sages de Sion :
L'endroit est sordide mais il m'a servi à imaginer le cimetière de Prague dont je n'ai vu que des images. J'ai été bon narrateur, j'aurais pu devenir un artiste : à partir de quelques traces, j'avais construit un lieu magique, le centre obscur et lunaire du complot universel. Pourquoi ai-je laissé échapper ma création ? J'aurais pu faire s'y dérouler tant d'autre choses... p. 552
Une question me vient à l'esprit à la lecture de cet extrait : Umberto Eco parle t-il de Simonini ou bien de lui-même ?

Enfin, on notera que le livre est abondamment illustré à la façon des feuilletons de l'époque par des archives iconographiques de l'auteur et quelques autres illustrations de Mary Evans, Honoré Daumier et des archives du Petit journal de 1895.

Pour vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Le Cimetière de Prague
 

  • Titre : Le cimetière de Prague
  • Titre original : Il cimeterre di Praga
  • Auteur : Umberto Eco
  • Traducteur : Jean-Noël Schifano
  • Éditions : Le Livre de Poche
  • Date de parution : Mai 2012
  • Nombre de pages : 566 p.
  • Couverture : Perluigi Butto
  • ISBN : 978-2-253-16283-4


J'ai tué - Mikhail Boulgakov

Toutes les nouvelles de ce recueil sont inspirées des expériences personnelles de Mikhaïl Boulgakov. Écrits entre 1916 et 1926, ces textes témoignent d'un esprit profondémment angoissé. Comme s'il n'avait retenu que l'absurdité et l'horreur des événements marquants de cette Russie alors en plein déclin (chute du tsarisme et guerre civile en Ukraine en 1919), Boulgakov traduit avec désarroi les doutes qui ne cessent de hanter son âme. Abandonnant son scalpel au profit de la plume, le médecin devenu auteur, livre dans ce recueil des récits sur lesquels plane dangereusement l'ombre de la folie. " Ainsi a pu naître, chez l'écrivain soviétique, ce que l'on a appelé son " fantastique noir ", c'est à dire la prolifération de formes sombres, insolites et déroutantes, parfois hallucinatoires et diaboliques, un monde de fantasmagories d'une angoissante absurdité que pourrait illustrer la célèbre phrase de Goya " le sommeil de la raison engendre les monstres " (extrait de la préface de Nicole Chardaire).

De ces cinq nouvelles où la fiction le dispute au réalisme, celles que j'ai préféré sont La couronne rouge et L'éruption étoilée. J'imagine que ce ne sont pas les textes les plus significatifs du " fantastique noir " de Boulgakov mais ils m'ont semblé refléter les traumatismes et les tourments de l'auteur : culpabilibité, folie, désespoir pour La couronne rouge (publié en 1922) et solitude et maladie pour L'éruption étoilée (rédigé au début des années 1920 mais publié en 1926), ces deux textes marquent deux événements décisifs dans la carrière de Boulgakov. L'éruption étoilée qui évoque sa vie de jeune médecin à la campagne annonce en effet sa spécialisation dans la vénérologie (on notera cependant que contrairement à d'autres textes, cette nouvelle ne sera pas intégrée aux Récits d'un jeune médecin). La couronne rouge qui sera intégrée à un chapitre historique du roman Maître et Marguerite, signe quant à elle, la reconversion définitive de Boulgakov à l'écriture. Bien que ces textes soient courts, j'en ai apprécié le ton et la portée car ils se réfèrent implicitement à l'histoire d'une Russie alors minée par la Révolution bolchévique et divisée par la guerre civile (russes rouges contre russes blancs). Je n'ai pas trouvé ces nouvelles percutantes (peut-être Boulgakov s'est-il auto-censuré ?) mais à la manière d'une invitation timide, elles incitent à approfondir la lecture de l'écrivain russe qui venait de Kiev...

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Table
Le feu du Khan Tougaï
J'ai tué
Le raid
La couronne rouge
Psaume
L'éruption étoilée

Extraits :
C'est vrai. Je n'ai pas d'espoir. Dans l'angoisse brûlante des ténèbres, j'attends, mais en vain, que revienne le vieux r^ve de la pièce familière, des yeux rayonnant d'une lumière paisible. Rien de tout cela n'existe, rien ne sera jamais plus. p.81 (extrait de La couronne rouge)
Je découvris que la syphilis, ici, avait ceci d'effrayant qu'elle n'effrayait personne. Et c'est pourquoi, au début de ce récit, je me suis souvenu de cette femme au yeux noirs. Je me suis souvenu d'elle avec unee sorte de chaleureux respect - précisément parce qu'elle avait eu peur. Mais elle était la seule ! p.111 (extrait de L'éruption étoilée) 
  • Titre : J'ai tué
  • Auteur : Mikhaïl Boulgakov
  • Éditeur : Livre de poche
  • Collection : Biblio
  • Traducteur : Barbara Nasaroff
  • Commentaire : Nicole Chardaire
  • Date de parution : Janvier 1990
  • Nombre de pages : 115 p.
  • Couverture : Dessin de Rozier-Gaudriault
  • ISBN : 2-253-04774-0

Les possédés - Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Dans cette Russie de 1870, une province de libéraux devient le théâtre d'événements tragiques : Varvara Petrovna, la Générale, héberge depuis 20 ans Stepan Trofimovitch Verkhovenski, l'ancien précepteur de son fils. Mais la tranquillité de cette petite société bienséante est soudain troublée par l'arrivée de Nicolas Vselodovitch Stavroguine (fils de le Générale) et de Pitor Stepanovitch Verkhovenski (fils de l'ancien précepteur). Ce dernier, distillant des idées révolutionnaires afin de renverser le pouvoir établi, souhaite mettre à la tête de son mouvement Nicolas Vselodovitch dont l'étrange charisme, pense t-il, servira ses desseins. La ville est alors secouée de scandales : complots, manipulations, trahisons, Piotr Verkhovenski est prêt à tout pour parvenir à ses fins (mensonges, meurtres). Malheureusement pour lui tout ne se passe pas comme prévu car tous les protagonistes de l'histoire sont possédés...


La naissance de l’œuvre


Publié pour la première fois en 1871, Les possédés ou Les démons (selon les traductions) sont le résultat d'un processus d'écriture complexe : " L’œuvre naquit dans les affres d'une création douloureuse ; l'auteur était littéralement possédé par son idée qui lui commandait et le menait dans les directions les plus imprévues, lui faisant découvrir des horizons inconnus, des paysages terrifiants" (p.564). Les carnets de travail laissés par l'auteur témoignent de ses travaux de recherche et révèlent ses hésitations, ses doutes et ses contradictions. D'après les commentaires de l'éditeur, Dostoeïsvki, mu par son instinct nationaliste, souhaitait exprimer ses craintes sur le destin de la Russie en dénonçant les mouvements révolutionnaires influencés par le libéralisme de l'Europe occidentale et l'athéisme. S'inspirant de l'affaire de Netchaïev comme point de départ de son roman, Dostoïevski concerné par tous les courants d'opposition, défend l'idée d'une Russie portée par " un homme russe nouveau " entâchée par celle d'une Russie peu à peu gangrenée par le socialisme et le nihilisme. Ainsi, " Enclin à une vision apocalyptique et manichéenne de l'histoire, Dostoiesvki voyait donc proche le moment où allait s'ouvrir au grand jour le combat entre les forces positives de l'homme russe nouveau et les puissances ténébreuses de la révolution et de l'athéisme." p.563. Conscient que son oeuvre ne pouvait pas représenter les forces en opposition sur la seule base de son idée initiale, l'auteur décide au risque de soulever la colère, de développer son roman en " sacrifiant " son pamphlet à la polémique...


Dostoïesvski, un romancier de l'idée



L'affaire Netchaïev (cf. Le catéchisme du révolutionnaire du même Netchaïev) qui a servi d'intrigue au roman, n'a qu'une fonction secondaire dans le développement des Possédés. Si Dostoiesvski s'en est servi comme intrigue de départ, c'est parce qu'ayant lui-même été condamné à mort et envoyé au bagne en Sibérie (1849-1854) pour avoir fait partie du cercle de Petrachevski, il reconnaissait le danger du socialisme. Ainsi, ses personnages en proie à des conflits idéologiques, sont-ils possédés par des démons particulièrement capricieux. Le thème de la possession chez Dostoïevski est remarquable en ce sens que ses personnages souffrent tous d'une dualité parfois incompréhensible. A tel point, qu'ils peuvent parfois paraître caricaturaux ou qu'ils peuvent passer pour de vrais schizophrènes : Stepan Strofimovitch, Varvara Petrovna, Nicolas Vseledovitch, Piotr Stepanovitch, Ivan Chatov, Kirilov, Lipoutine, Chigalev, Virguinski, Liamchine, Fedka, Lebiadkine, le couple des Lembke... sont tous "victimes" de leur possession/idée. Démon du socialisme athée, nihisme révolutionnaire ou encore superstition religieuse, les Possédés sont déchirés par des forces destructrices dont ils ne soupçonnent pas toujours la portée. Les personnages représentés incarnent d'ailleurs un bon échantillon des pensées en vogue dans la Russie des années 1870. Et Dostoievski profitant que " La vie littéraire de la Russie du XIXe siècle était le théâtre de polémiques particulièrement violentes ; la critique littéraire était en effet l'un des moyens les plus fréquemment utilisés pour exprimer des opinions politiques en déjouant la surveillance de la censure. " p.568, embraye pour prévenir du destin tragique vers lequel court la Russie. Évidemment, la folie qui frappe tous les possédés de ce roman reflète non seulement un esprit conservateur et nationaliste mais elle s'avère également être une critique particulièrement cinglante de tous les endoctrinements (" Est-il possible que jusqu'à présent vous n'ayez pas compris Kirilov, avec votre intelligence que tous les hommes sont pareils, qu'il n'y a ni meilleur ni pire mais seulement plus intelligent et plus bête, et que si tous sont des crapules (ce qui est d'ailleurs faux), c'est donc qu'il ne doit même pas y avoir de non-crapule ? " p. 510). Les réflexions que soulèvent ce romans sont d'ailleurs si nombreuses qu'il est difficile pour moi de toutes les évoquer (il existe déjà en ligne d'innombrables chroniques sur le livre).

Pour conclure, je dirais donc simplement que Les Possédés est une lecture ardue qui exige une connaissance de la biographie de Dostoïevski, une compréhension du contexte social (réforme paysanne et abolition du servage des moujiks), politique (règne de l'empereur de Russie Alexandre II) et religieux (croyance en l'église orthodoxe) de la Russie de la fin du XIXe siècle. Cette lecture nécessite également une appropriation des techniques narratives de l'auteur : la multitude des personnages (dont les noms sont pour nous difficiles à retenir) ainsi que les nombreux scénarios catastrophe qui ponctuent la fin de chaque chapitre, demandent par exemple beaucoup d'attention mais une fois toutes ces contraintes surmontées, le plaisir de la lecture est sans conteste au rendez-vous... 

Pour aller plus loin, vous pouvez toujours lire cet intéressant article de la revue Chameaux sur une lecture nietzschéenne du suicide de Kirilov (un personnage que j'ai trouvé assez déconcertant). Sinon, la version PDF du livre en ligne sur Lirenligne.net.

Enfin, afin d'appréhender au mieux le ténébreux personnage de Stavroguine, je recommande vivement de lire La confession de Stavroguine dont vous trouverez le texte intégral en ligne sur Wikisource.

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Extraits :


On n'a jamais rien pour rien. Si nous travaillons, nous aurons une opinion à nous. Mais comme nous ne travaillons jamais, ce sont ceux qui jusqu'à présent ont travaillé à notre place qui auront une opinion pour nous, c'est à dire toujours cette même Europe, toujours ces mêmes allemands, nos maîtres depuis deux cents ans. Par surcroît, la Russie est un trop grand malentendu pour que nous puissions en venir à bout seuls, sans les allemands et sans travailler. p.40. A propos des craintes de Dostoievski sur l'avenir de la Russie.


- La première chose. Il y a deux catégories : ceux qui se tuent soit par chagrin, soit par dépit, soit les fous, ou n'importe... Ceux-là c'est subitement. Ceux-là pensent peu à la souffrance mais le font subitement. Et ceux qui le font par raison, ceux-là pensent beaucoup. - Mais est-ce qu'il y en a qui le font par raison ? Énormément. S'il n'y avait pas le préjugé, il y en aurait davantage ; énormément ; tous. p.102. A propos du suicide (dialogue sur le suicide entre Chatov et le chroniqueur)


Notre libéral russe est avant tout un laquais et il ne cherche que quelqu'un à qui cirer les bottes. p.121. Chatov au chroniqueur.


Mais comprends-tu, lui criais-je, comprends-tu que si vous avez mis la guillotine au premier plan, et avec tant d'enthousiasme, c'est uniquement parce que trancher les têtes est la chose la plus facile et avoir une idée est la chose la plus difficile ! p.185. Le chroniqueur à Stepan Trofimovitch 


Je vais vous faire rire : la première chose qui agit énormément c'est l'uniforme (...) Puis la force suivante, c'est bien entendu, la sentimentalité. Vous savez chez nous, le socialisme se répand principalement par sentimentalité (...) et enfin la force principale - le ciment qui lie tout - c'est la honte de son opinion personnelle. p.323. Piotr Stepanovitch à Nicolas Vselodovitch. 


De son côté, chacun des groupes actifs, faisant des prosélytes et s'étendant à l'infini par des ramifications latérales, a pour tâche par une propagande systématique de dénonciation, de saper le prestige des autorités locales, de provoquer dans la population le doute, de faire naître le cynisme et le scandale, l'incroyance absolue en toute chose, la soif d'un sort meilleur et enfin même s'il le faut, se servant de l'incendie comme d'un moyen populaire par excellence, de plonger le pays au moment prescrit dans le désespoir. p. 454


- Parce que lire un livre et le faire relier sont deux stades tout à fait différents de l'évolution. D'abord, il s'y habitue petit à petit à lire, pendant des siècles bien entendu, mais il abime le livre et le laisse trainer, ne le considérant pas comme une chose sérieuse.or, seulement il a appris à aimer la lecture mais qu'il l'a reconnue pour une chose sérieuse. la Russie n'en est pas encore à ce stade. L'Europe relie les livres depuis longtemps. p. 480


Pour moi, il n'y a rien de plus haut que l'idée que Dieu n'existe pas. J'ai pour moi l'histoire de l'humanité. L'homme n'a fait qu'inventer Dieu pour vivre sans se tuer ; toute l'histoire universelle est là. Moi seul pour la première fois dans l'histoire universelle, je n'ai pas voulu inventer Dieu. Qu'on le sache une fois pour toutes. p. 513 Kirilov

Détails bibliographiques


  • Titre : Les possédés
  • Auteur : Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski
  • Éditions : Le livre de poche
  • Collection : Classique
  • Traduction : Elisabeth Guertik
  • Présentation et commentaires : Georges Philippenko
  • Nombre de pages : 571 p.
  • Couverture : Peinture de P.-D. Korin D.R.
  • ISBN : 2-2253-01825-2

Le combat avec le démon - Stefan Zweig

Ainsi que l'explique l’éditeur dans son introduction, Le combat contre le démon qu'évoque Stefan Zweig dans ce livre, concerne Kleist, Hölderlin et Nietzsche, dont la force d’écriture est aussi puissante que passionnée. En effet, ces auteurs allemands ont non seulement pour point commun leur patrie mais plus encore : leur énergie créatrice animée par une force indomptable, les contraint sans cesse à combattre leur démon : celui de l'écriture comme un moyen de survie. Solitude et souffrance sont également ce qui les réunit. Comme à son habitude, l’auteur nous brosse avec verve et talent, ces trois portraits d’écrivains dont la démesure et la folie, a marqué les destins. Ce qu’on retiendra, c’est que l’écriture est pour chacun d’entre eux, un exercice vital qu’ils ont pratiqué passionnément tout au long de leur vie dans la lutte et l'acharnement. Certes avec chacun son propre style. Ainsi Heinrich Kleist représente t-il selon Zweig, l’auteur tragique par excellence, Friedrich Hölderlin, l’éternel éphèbe de la poésie allemande et Friedrich Nietzsche, le nomade de la pensée assassin de Dieu.

Si tout le monde connaît plus ou moins Nietzsche, il est plus rare que les gens aient déjà entendu parler de Kleist ou Hölderlin. Pourtant, ces derniers ont bien marqué la littérature allemande. Pas de leur vivant, et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles Zweig leur a dédié ces textes, mais de façon posthume. Personnalités sombres et complexes, les auteurs ici étudiés par Zweig, intriguent. Personnellement, j’avais déjà vaguement entendu parler d’eux sans avoir jamais rien lu. C’est pourquoi, je me suis lancée dans cette lecture. Autant pour le style de Zweig que j’affectionne particulièrement, que pour découvrir ces auteurs allemands méconnus que sont Kleist et Hölderlin. Il me fallait donc essayer de comprendre ce point commun (le démon) qui caractérise nos trois « torturés ». A la lecture de ce livre, je constate que l’angle d’étude proposée par Zweig se justifie : « Pour ces errants, à peu près ignorés de leur vivant, la pensée ou la création ne sont pas cette sereine construction d’un idéal d’harmonie et de raison dont Goethe donne l’exemple accompli ; elles ne peuvent naître que dans le corps à corps avec un démon intérieur qui fait d’eux les fils de Dionysos, déchiré par ses chiens ». Extrait de la 4e de couverture. L’affection portée par Zweig au génie, à la folie et à la création artistique des trois auteurs est le dénominateur commun de ces textes. Et j'ai trouvé l’hommage brillant, si ce n’est l’écriture de Zweig que pour une fois, j’ai trouvé «  trop lyrique ». Il est certes question de poésie et de tragédie mais pour moi, les métaphores compliquées et les comparaisons à outrance  m’ont lassée (exceptée l’étude sur Nietzche). Et le livre a bien failli me tomber des bras plus d’une fois. C’est bien dommage d’ailleurs, car le tryptique constitué de l’auteur, des sujets et de la thématique, m’avait semblé séduisant. Malheureusement, bien que cette lecture m’ait permis de percevoir le sombre génie créateur des intéressés, je l’ai trouvée à force de formules trop imbriquées, ennuyeuse... Ceci dit, pour découvrir le portrait complet de Nietzsche par Stefan Zweig, n’hésitez pas à lire le livre du même nom.

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Heinrich Von Kleist
Le chêne mort résiste à l’aquillon,
Qui pourtant terrasse le chêne vivant
Parce qu’il trouve une prise dans sa couronne
Penthésilée. 
Heinrich von Kleist
Kleist fuit son démon dans les voyages. Peu importe sa destination, il court le monde pour échapper à son trop plein passion. Avec lui, c’est tout ou rien : entre exaltation et refoulement, sa dualité a fini par le conduire au suicide. «  Il y avait chez Kleist infiniment plus de ces forces et ces humeurs que la faible enveloppe d’un corps terrestre n’en peut contenir, ce fût là sa fatalité. Aussi devait-il éclater comme une chaudière surchauffée : son démon n’était pas l’absence de mesure, mais la démesure. » p.41
Kleist est le grand poète tragique de l’Allemagne, non par sa volonté mais uniquement parce qu’il a subi sa nature tragique (...) L’essence de son être était tension et exaltation, la signification impérieuse de son destin était la destruction de lui-même par l’excès : aussi sa mort volontairement précoce est autant son chef d’oeuvre que le Prince de Homborg : car il faut toujours qu’à côté des puissants qui dominent la vie, comme Goethe, il surgisse de temps en temps un homme qui dompte la mort et fasse d’elle un poème pour les siècles futurs. p.88

Friedrich Hölderlin  
... Les humains ont de la peine à reconnaître les purs.  La mort d’Empédocle. Hölderlin
Hölderlin, éternel adolescent, part à la quête d’un monde céleste pour se prémunir de la cruelle réalité. Sa quête de pureté l'abandonnant à son orgueil inavoué, il s’enferme dans sa bulle, qui lui laisse libre cours à ses tourments. Conscient de son talent, il préfère s’effacer pour ne pas s’abîmer au vulgaire monde matériel. Pourtant, il sait que cette décision sera fatale à sa poésie. Peu importe, il se sacrifie pour la pureté de son art même si pour cela, il doit passer pour un faible. Il finira sa vie oublié de tous sous les traits de Scardanelli et Zweig de dire : « Chez lui l’homme meurt avant le poète et la raison avant la mélodie ; et la mort et la vie, l’une et l’autre, élaborent pour lui, sous forme de destin, plastiquement, ce qu’un jour son désir prophétique a proclamé comme étant le la véritable din du vrai poète : être consummé par les flammes, payer la rançon de la flamme que nous n’avons su dompter. » p.232
Même le démon, la puissance ténébreuse qui fait sentir sur lui son emprise périlleuse et mortelle, emprunte à sa pureté un éclat séraphique : comme un feu sans fumée, comme un élan sans effort, les paroles extatiques coulent pieusement de ses lèvres. p. 236

Friedrich Nietzsche
Je fais cas d’un philosophe dans la mesure où il est capable de fournir un exemple. Considérations inactuelles. Nietzsche

Nietzsche est le philosophe de la liberté et de la vérité. Combattant ses démons par un travail sans relâche, Nietzsche « accouche » de sa pensée dans la souffrance et la solitude. Si ce qui le tue pas le rend plus fort, ce philosophe martyre assassin de Dieu, nous prouve par son combat contre le démon que l’homme et son art ne font qu’un. Il finira sa vie seul comme en témoigne cette citation : «  Des étrangers trouvent par terre, dans la rue, l’homme le plus étranger de l’époque. Des étrangers de la Via Carlo-Alberto à Turin. Personne n’est témoin de sa mort intellectuelle. Autour de sa fin règnent l’obscurité et le saint isolement. Solitaire et inconnu, le plus lucide génie de l’esprit se précipite dans sa propre nuit. » p.252

Toujours la liberté est le sens final de Nietzsche - le sens de la vie et celui de sa chute : de même l’esprit a besoin de temps en temps d’un homme démoniaque, dont la puissance supérieure se dresse contre la communauté de la pensée et la monotonie de la morale. Il a besoin d’un homme qui détruise et que se détruise lui-même. p.338

  • Auteur : Stefan Zweig
  • Titre : Combat avec le démon. Kleist - Hölderlin - Nietzsche
  • Titre original : Der Kampf mit dem Dämon
  • Traducteurs : Alzir Hella et Olivier Bournac
  • Editeur : Le livre de poche
  • Collection : Biblio essais
  • Date de parution : Octobre 2010
  • Nombre de pages : 338 p.
  • Couverture : Luca Signorelli. Les damnés (détail), Cathédrale d’Orvietto
  • ISBN : 978-2-253-13061-1

Ainsi parlait Zarathoustra - Friedrich Nietzsche

Zarathoustra, ce poète-prophète subversif dont les aphorismes et le lyrisme peuvent parfois agacer, serait-il celui qui a bouleversé la pensée occidentale  ? Les thèmes de l’éternel retour, du surhomme et de la volonté de puissance, chers au philosophe allemand sont réunis dans ce texte. Ces trois concepts inventés par Nietzsche s’articulent dans une réflexion si novatrice, qu’elle a donné lieu à des interprétations des plus nombreuses et diverses. Personnellement, j’ai retrouvé dans ce texte beaucoup d’inspiration de la spiritualité orientale (notamment en ce qui concerne le personnage de Zarathoustra). Malheureusement, je ne maîtrise pas assez la philosophie pour opposer quelque point de vue objectif au célèbre philosophe et mon avis ne portera uniquement que sur le ressenti...

Pour tout avouer, il m’est bien difficile de présenter ici un compte-rendu construit et juste de cette lecture. Cet ouvrage dont j’ai tant entendu parler, m’a semblé bien opaque et ce, malgré une écriture simple et imagée. Je n’ai pas accroché du tout et je me demande si c’est lié à mon ignorance pour ce qui touche à la philosophie ou si c’est l’oeuvre en elle-même qui m’a posé problème. Etrangement, je me suis intéressée à Nietzsche non par le biais de ses écrits et donc de sa philosophie mais par l’intermédiaire de livres qui ont traité le personnage. Ainsi, le Nietzsche de Stefan Zweig et celui de Irvin Yalom dans Et Nietzsche a pleuré m’avaient-ils convaincue de découvrir la pensée du philosophe. J’avais lu il y a maintenant quelques temps, La généalogie de la morale et Par delà le bien et le mal mais ces ouvrages ne m’avaient pas du tout marquée de la même façon. Si j’ai pu retrouver l’essence du personnage à travers Zarathoustra, il me manque toujours des clés de compréhension de la pensée nietzschéenne. Les recherches que j’ai pu faire sur le sujet, ne m’ont pas vraiment permis de mieux comprendre la pensée nietzschéenne et si j’en devine quelques contours grossiers, je ne saurai émettre un avis très pertinent. Au regard de ces remarques, il est bien abstrait pour la néophyte que je suis, de démêler ce qui relève de l’interprétation de ce qui a fait la pensée de l’homme. La seule chose que je peux affirmer, c’est que j’ai trouvé le style parfaitement ennuyeux : ni la poésie, ni l’utilisation des aphorismes, ni le langage simple employé par Nietzsche ne m’ont facilité la compréhension de sa pensée. Et je sais pourtant que mon attrait pour l’homme est le signe d’un talent immense que je n’ai malheureusement pas réussi à saisir.  Tout concourt donc à me faire penser qu’il faudra que je me repenche sur cette lecture...

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  • Auteur : Friedrich Nieztsche
  • Titre : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne
  • Editions : Le livre de Poche
  • Collection : Les classiques de Poche
  • Traduction, préface et commentaire : Georges-Arthur Goldsmidt
  • Date de parution : Avril 2011
  • Date de parution originale : 1883
  • Nombre de pages : 410 p.
  • Couverture : Théodore Géricault, Deux têtes de lions (détail). Musée Bonnat, Bayonne. RMN

La part obscure de nous-mêmes - Élisabeth Roudinesco

Cet essai tente de répondre à la question : Où commence la perversion, et qui sont les pervers ? Pour bien comprendre cette analyse d'Elisabeth Roudinesco, il est utile de rappeler sa définition de la perversion :  Forgé à partir du latin "perversio", le substantif "perversion" apparaît entre 1308 et 1444. Quant à l'adjectif "pervers", il est attesté en 1190 et dérive de "perversitas" et de "perversus", participe passé de "pervertere" : retourner, renverser, inverser, mais aussi éroder, dérégler, commettre des extravagances. Est donc pervers - il n'y a qu'un adjectif pour plusieurs substantifs - celui qui est atteint de "perversitas", c'est à dire de perversité (ou de perversion). p.11. La part obscure de nous-mêmes. Une histoire des pervers, revient sur les cas qui ont marqué les civilisations occidentales depuis le Moyen-Age jusqu'à nos jours et livre une étude inédite sur l'histoire des pervers. En effet, si les déviances sexuelles ont maintes fois été analysées (notamment par la psychanalyse), aucune étude transversale n'a encore été faite sur les pervers. Elisabeth Roudinesco tente donc de combler ce vide en soulevant la question suivante : la perversion est-elle propre à la nature humaine ou découle t-elle de la culture ? Par extension, l'historienne et psychanalyste questionne son lecteur sur l'utilité de combattre cette "déviance" : les pervers, classés au banc des marginaux par la société, ne permettent-ils pas paradoxalement aux hommes de différencier le bien du mal, fondement même de la civilisation ?

Cette ambitieuse étude, point de départ d'une conférence donnée en 2004 pour l'ouverture du symposium annuel de l'International Federation of Psychoanalytic Societies (IFPS), a le mérite de faire le lien entre les théories et les pratiques qui ont contribué à parfaire l'image du pervers : du Moyen-Age marqué par l'affluence des mystiques et les méfaits de Gilles de Rais, en passant par le libertinage de Sade, l'érotisation de l'acte sexuel du Siècle des Lumières, les barbaries du nazisme et la société perverse de nos jours, l'auteure établit un état des lieux très documenté sur la question. D'après elle, la perversion est nécessaire à l'homme car elle lui permet de faire la part entre ce qui est socialement acceptable et ce qui ne l'est pas d'un pas d'un point de vue moral. Abordant son ouvrage sous un angle historique, Elisabeth Roudinesco l'enrichit de considérations sociologiques, politiques, religieuses et philosophiques, qui confèrent à son analyse un caractère inédit. Ainsi, cette histoire des pervers qui fourmille de références empruntées à la littérature, l'histoire, la psychologie, la philosophie, l'histoire des sciences et de la médecine, constitue une formidable composition où se croisent et s'affrontent de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales. L'auteure réussit d'ailleurs un véritable exploit en donnant une unité à son analyse tant le sujet étudié est vaste. On y glane une foultitude de références remarquables et on y (re)découvre des analyses littéraires plus fouillées les unes que les autres. Bien que certains arguments soient discutables, on ne peut que reconnaître l'énorme travail qu'a exigé cette passionnante analyse. Même si cet essai m'a quelquefois semblé verser dans le dilettantisme, son objet est pertinent et j'y ai trouvé de nombreuses sources à exploiter (à lire, donc). De mon point de vue, les références citées dans cet ouvrage doivent faire partie de la culture littéraire de tous les lecteurs curieux du sujet...

Les 7 péchés capitaux :
Les fameux péchés capitaux, définis par le catholicisme, sont en réalité des vices, des excès, et donc l'expression de cette démeusure passionnelle et de cette jouissance du mal qui caractérisent la perversion. Ils sont nommés "capitaux" parce que ce sont d'eux que découlent les autres et, à chacun, est attribué une figure du diable : avarice (Mammon), colère (Satan), envie (Léviathan), gourmandise (Belzébuth), luxure (Asmodée), orgueuil (Lucifer), paresse (Belphégor). Note de bas de p.13

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Epigraphe : 

Plus grande est la beauté, plus belle est la souillure. Georges Bataille


  • Titre : La part obscure de nous-mêmes. Une histoire des pervers
  • Auteur : Elisabeth Roudinesco
  • Editeur : Livre de Poche
  • Collection : Biblio Essais
  • Date de parution : Octobre 2011, 2007 aux Editions Albin Michel
  • Nombre de pages : 274 p.
  • Couverture : Paolo Flamingo, Amants, 1585-1589. Kunsthistorisches Museum, Vienne. Bridgeman

Le désespéré - Léon Bloy

Celui que Léon Bloy a choisi comme héros pour son roman Le Désespéré est un jeune écrivain accablé par l'infortune. Marchenoir ainsi qu'il se prénomme, possède une plume redoutable que tous les journalistes de ce Paris fin de siècle (19e) craignent. Bravant les codes de la littérature à la mode de l'époque, cet insoumis ne jure que par la vérité mais à quel prix ? Quitte à braver la médiocrité des grands de ce monde, Marchenoir terrorise ses adversaires par sa plume virulente. On le méprise pour sa pauvreté mais on le craint pour son esprit. Marchenoir veut écrire l'oeuvre de sa vie. Mais la pauvreté, cette tare que même la religion n'a pas réussi à rendre respectable, est sa plus grande calamité ("Indiscutablement, la Pauvreté est le plus énorme des crimes, et le seul qu'aucune circonstance ne saurait atténuer aux yeux d'un juge équitable. (...) Aussi, le genre humain ne s'y est jamais trompé, et l'infaillible instinct de tous les peuples, en n'importe quel lieu de la terre, a toujours frappé d'une identiqueréprobation les titulaires de la guenille et du ventre creux."p. 420) Contraint de mendier auprès de ces gens qu'il abhorre, Marchenoir s'abandonne à un amour impossible pour la belle Véronique. Cette femme autrefois dite La Ventouse, était une prostituée dont les armes ont anéantis plus d'une volonté. De leur rencontre par une nuit glaciale, naît une relation insensée qui transforme la belle en une dévote religieuse des plus fanatiques. Refusant tout d'abord cette idylle impossible, Marchenoir stimule à son insu chez la jeune femme, une dévotion et un sens du sacrifice frisant la folie... 

S'il est un passage qui doit décrire le désespéré, le voici : "Il y a en moi un instinct de révolte si sauvage que rien n'a pu le dompter. J'ai fini par renoncer à l'expulsion de cette bête féroce et je m'arrange pour n'en être pas dévoré. Que puis-je faire de plus ?  Les uns lui font la guerre, les autres lui font l'amour. Il parait que je suis très fort, comme vous le dites, puisque j'ai été honoré de la compagnie habituelle du roi des monstres : le Désespoir." p.177.

Publié en 1886, ce premier roman de Léon Bloy est plus un prétexte pour le célèbre pamphlétaire de critiquer la société, que d'écrire un roman autobiographique mais on y retrouve tout de même des éléments de sa biographie mêlés à des pensées. Le récit est entrecoupé de passages incendiaires sur différents sujets. Tout le monde en prend pour son grade et l'homme ne mâche pas ses mots. Brûlant par-ci, lapidant par là, Léon Bloy, réputé pour sa virulence, n'en finit pas d'assassiner ses contemporains. A bas les Victor Hugo, les Baudelaire et autres Mallarmé ! Cette poésie qu'il juge mièvre n'est pas digne que l'on s'y noie avec mélancolie. Seuls Barbey d'Aurevilly et Villiers d'Adam gardent grâce à ses yeux. A bas les religieux et leur foi ! Seule compte la Foi Absolue, celle qui appartient aux vrais chrétiens. Tombant parfois dans le mysticisme, l'homme clame son dégoût de cette société où tout n'est que "boue". Il lacère, il éviscère les hommes de son temps, les met à nu, les écorche verbalement. Rien n'échappe à sa plume meurtrière. Et quelle plume ! Si l'homme a tendance à digresser, sa faconde éblouit et parfois épuise par sa grandiloquence. Le roman abonde de métaphores religieuses et scatologiques parfois difficile à saisir, mais si l'on parvient à passer le cap, alors quelle expérience ! Pour preuve, voici comment l'auteur envisage le "hasard" : "A ses yeux, le mot Hasard était un intolérable blasphème qu'il s'étonnait toujours, malgré l'expérience de son mépris, de rencontrer dans les bouches soit-disant chrétiennes (...). Alors moi, catholique, je lui crache à la figure, à ce rival de mon Christ (...)." p.164. A travers les mots de Marchenoir, voici encore comment il se décrit : "Si je profane les puants ciboires qui sont les vases sacrés de la religion démocratique, je dois bien compter qu'on me les retournera sur ma tête, et les rares esprits qui se réjouiront de mon audace ne s'armeront, assurément pas, pour me défendre. Je combattrai seul, et je succomberai seul, et ma belle sainte priera pour le repos de mon âme, voilà tout... Peut-être aussi, ne succomberais-je pas. Les téméraires ont été, quelques fois, les victorieux." p.181. L'écriture de Bloy est si volubile et imagée que la lecture de ce roman peut s'avérer éprouvante mais c'est toujours enrichissant que de se frotter à de tels esprits. Et bien que Le Désespéré de Bloy dérange, énerve, fatigue, tourmente, il suscite malgré tout la curiosité...

Extraits :

Un homme couvert de crimes est toujours intéressant. C'est une cible pour la miséricorde. C'est une unité dans l'immense troupeau de boucs pardonnables, pouvant être blanchis pour de salutaires immolations. p.225
L'ironie est à coup sûr, l'arme la plus dangeureuse qui soit dans les mains de l'homme. p.248
J'eusse été, je l'avoue, incapable de conditionner moi-même cet arrangement qui peut, en somme, avoir d'heureuses conséquences au point de vue denotre bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le moyen tant désiré d'accomplir ce que je regarde comme le strict devoir d'un écrivain : dire la vérité quelle qu'elle soit et quels qu'en puisse être les dangers. p. 285
Le juge n'a qu'une manière de tomber au dessous de son criminel, c'est devenir prévaricateur, et tout écrivain est certainement un juge. p.297
Je taille mes projectiles avec le plus d'art que je puis et, je me ruine à choisir, pour cet usage, les plus dispendieuses matières. L'un de mes rêves est d'être un joailler de malédictions. p.355

Dédicace de l'auteur :
Ad frates in eremo : Jacques-Christophe Maritain et Pierre Mathias Van der Meer de Walcheren, mes filleuls bien-aimés. L.B.
Titre : Le désespéré
Auteur : Léon Bloy
Editions : Le livre de poche
Date de parution : 1962
Nombre de pages : 441 p.

L'amour aux temps du choléra - Gabriel Garcia Marquez

Nous sommes à la fin du XIXe siècle dans un petit village des Caraïbes. Alors que les guerres se succèdent et que l'épidémie de choléra menace à chaque instant d'éclater, les destins de ses habitants se lient et se délient au fil de l'histoire. Florentino Ariza est un jeune télégraphe taciturne, dont la première rencontre avec Fermina Daza allait bouleverser l'existence entière. Dès le premier instant où Florentino Ariza rencontre Fermina Daza, il sut qu'elle serait la femme de sa vie. Entre les deux jeunes gens nait un amour platonique ponctué de poésie. Pourtant, contrairement à toutes les attentes, la belle est promise au jeune et riche docteur Juvenal Urbino. Contrariée par la décision de son père, Fermina Daza affronte cependant les obligations de la vie conjugale avec l'arrogance et le panache qui la caractérisent. Ayant tiré un trait sur son amour d'adolescence, elle abandonne à son sort Florentino (Pauvre homme, dira t-elle toute sa vie à chaque fois qu'elle le voit). Mais c'est sans compter sur la pugnacité et l'amour immodéré de son éternel prétendant : Florentino consacrera toute sa vie à reconquérir le coeur de sa déesse couronnée. Malade d'amour, il multiplie les conquêtes mais rien ne le guérira de cette empreinte indélébile laissée par la farouche Fermina. L'histoire de L'amour aux temps de cholera est celle de cet amour impossible qui durera plus de cinquante ans.

Comme à son habitude, Gabriel Garcia Marquez ne laisse aucun répit à son lecteur : les événements s'enchaînent sur un ryhtme effrené, le récit est dense, les histoires s'imbriquent les unes aux autres tel un puzzle à mille pièces, les personnages sont nombreux, chaque chapitre est un pavé... L'amour mais aussi la vieillesse, tels sont les deux sujets abordés par L'amour aux temps du choléra. Le roman est triste, dramatique, cocasse, drôle parfois, et bien que le texte m'ait parfois paru long, j'ai vite pardonné à Marquez sa prolixité au bénéfice de son talent de conteur. Il est vrai que l'histoire de cet amoureux transi qui attend sa dulcinée pendant cinquante ans peut sembler mièvre mais lorsque l'histoire est racontée par Marquez, elle prend un autre sens. La sensibilité de l'auteur me touche et je trouve que sa manière de mettre en scène les destins de ses personnages réserve toujours des surprises et de l'espoir aussi. La vieillesse telle qu'elle est envisagée par Marquez m'a émue et ce roman est l'un des plus beaux hymnes à l'amour que j'ai pu lire jusqu'ici. J'ai moins apprécié L'amour aux temps du choléra que Cent ans de solitude, mais ce roman aux allures romantiques peut surprendre agréablement ceux qui ne s'arrêteront pas à cela.

Extraits :
Mais il eut l'intime conviction que les êtres humains ne naissent pas une fois pour toutes à l'heure où leur mère leur donne le jour, mais que la vie les oblige de nouveau et bien souvent à accoucher d'eux-mêmes. p.228
Transito Ariza (la mère de Florentino) avait l'habitude de dire : "La seule maladie qu'a eue mon fils, c'est le choléra." Elle confondait bien sûr, amour et choléra, et ce bien avant que s'embrouillât sa mémoire. p.301

Epigraphe : 
Sur les chemins qui s'ouvrent ici va une déesse couronnée. Leandro Diaz

Titre : L'amour aux temps du choléra
Auteur : Gabriel Garcia Marquez
Titre original : El amor en los tiempos del colera
Traduction : Anne Morvan
Editions : Livre de poche
Date de parution : 1987 chez Grasquet et Flasquelle
Date de parution originale : 1985
Nombre de pages : 475 p.

Ulysse from Bagdad - Éric Emmanuel Schmitt

Ulysse from Bagdad, raconte le voyage de Saad, un jeune Bagdadi fuyant la dictature de Saddam Hussein. Alors que Saad était promis à un avenir brillant, sa vie bascule dans l'horreur : avec la guerre Iran-Irak (1980-1988) et la seconde guerre du Golfe (1990-1991) sanctionnée par le blocus américain sur le pays, Saad voit mourir ses proches les uns après les autres. Saad qui signifie "triste" ou "espoir" selon si l'on retient la traduction anglaise ou arabe, décide de braver tous les obstacles pour aller s'installer à Londres. Il espère y trouver un asile où il pourra travailler pour subvenir aux besoins de sa famille restée en Irak. Apprenti terroriste, puis transporteur d'antiquités à Bagdad, gigolo de fortune au Caire, fiancé en Sicile, accueilli en France par les partisans du combat pour les sans-papiers, Saad poursuit sans relâche un rêve qui ne cessera de l'obséder. A travers cet exil, il cherche un sens à sa vie, lui qui désormais n'est plus qu'un clandestin. Aidé durant son périple par les apparitions de son père, Saad mène un combat dont l'issue ne dépendra que de lui. De tout ce qui constitue le quotidien des clandestins : la faim, la pauvreté, les interrogatoires, les passages à tabac, l'humiliation, le racisme, rien n'est épargné au jeune homme. Pourtant la réponse à ses souffrances, se trouve en lui. Il n'appartient qu'à lui de choisir sa destinée : celle d'un Saad triste ou celle d'un Saad, qui symboliserait l'espoir...

Calquant son histoire sur certains épisodes de l'Odyssée d'Ulysse, Eric-Emmanuel Schmitt soulève au délà du thème des clandestins et de la guerre en Irak, la question de l'identité : si ce roman peut sembler banal au premier abord, j'ai trouvé qu'il abordait avec finesse, un sujet bien plus large qu'il n'y parait. Ainsi "L'homme lutte contre la peur mais, contrairement à ce qu'on répète toujours, cette peur n'est pas celle de la mort, car la peur de la mort, tout le monde ne l'éprouve pas, certains n'ayant aucune imagination, d'autres se croyant immortels, d'autres encore espérant des rencontres merveilleuses après leur trépas ; la seule peur universelle, la peur unique, celle qui conduit toutes nos pensées, c'est la peur de n'être rien. p.231 A mon sens, cette fuite, cet exil de Saad n'est que le décor nécessaire à Schmitt pour questionner son lecteur car finalement, peu importe les épreuves affrontées par le héros. Peut-être que je me trompe sur le sens donné à ce roman mais il me plait de penser que Schmitt souhaitait avant tout contextualiser sa réflexion. Il n'y a qu'à suivre les dialogues entre le fils et le père (que j'ai lus avec grand plaisir). Bien sûr, on aime ou on aime pas et l'écriture de Schmitt toujours empreinte de moralisme et de philosophie, peut agacer. Mais pour ma part, j'ai été touchée par ce roman qui a bien plus à donner que ce que l'on peut croire. J'ai trouvé le parallélisme avec les aventures d'Ulysse bien choisi et cela m'a donné envie de découvrir l'Illiade et l'Odyssée d'Homère. Peut-être est-ce un bon raccourci pour ceux qui n'aiment pas Schmitt ? Moi, ce livre m’a plu.

Pour vous faire votre propre idée, je vous invite à découvrir ce titre en vous le procurant sur AMazon via le lien suivant : Ulysse from Bagdad.

Extraits


« Chez nous, les palmiers donnent le mauvais exemple. Comment le palmier pousse t-il, en effet ? Il ne s'élève vers le ciel que si on en coupe ses parties basses ; à ce prix, il grimpe et règne, majestueux, dans le ciel bleu. Chaque souverain arabe se prend pour un palmier ; afin de se dresser et de se développer, il se coupe du peuple, s'en détache, s'en éloigne. Le palmier favorise le despotisme. » p.27


« Si je résume la différence entre nous deux, fils, moi je suis un optimiste qui dit "demain" et toi tu es un optimiste qui dit "là-bas". Tu as l'optimisme déployé dans l'espace alors que moi je l'ai planté dans le temps.- Ne minimise pas la distance entre ton attitude et la mienne. Ton optimisme sédentaire, c’est le fatalisme.- Et ton optimisme nomade, c'est la lâcheté de la fuite." p.74


«  Fils, tu ne discutes pas avec un terroriste, tu prêtes l'oreille en approuvant de la tête. D’ailleurs, ça ne dialogue pas, un terroriste, ça monologue. » p.86


« Écoute l'ami, dans l'espèce humaine, il n'y a que deux sortes d'hommes : ceux qui s'en veulent et ceux qui en veulent aux autres. Toi, tu appartiens aux premiers ; tu fonces et tu ne t'en prends qu'à toi même si tu échoues. Moi, par malheur, je grossis le troupeau des derniers, les hommes du ressentiment, ceux qui critiquent la Terre entière. Je cause beaucoup mais j’agis peu. »  p.209


« Papa, qui sont les barbares ? Ceux qu'on estime inférieurs ? Ou ceux qui s’estiment supérieurs ? »


« Car les hommes tentent, pour oublier le vide, de se donner de la consistance, de croire qu'ils appartiennent pour des raisons profondes, immuables, à une langue, une nation, une région, une race, une morale, une histoire, une idéologie, une religion. (...) Les identités qu'il (l'homme) cumule et qui lui accordent de la densité, il sait au fond de lui qu'il s'est borné à les recevoir, puis à les transmettre. Il n’est que le sable qu’on a versé en lui ; de lui-même il n’est rien. » p.232


« Pour établir une fratrie, il faut décider qui en fait partie. En circonscrivant un ensemble d'êtres solidaires qui s'entraideront quoi qu'il arrive, il faut aussi désigner ceux qui seront tenus à l'écart et n'y appartiendront pas. Bref, il faut tracer des limites. Dès que tu dis "fraternité", tu contredis "égalité", les deux termes s'annulent ! On en revient toujours là : à la frontière. Il n’y a pas de sociétés sans un tracé de frontière. » p.242


Épigraphe :


Il n'y a d'étranger que ce qui n'est pas humain. Jean Giraudoux. Elpenor


Détails bibliographiques


  • Titre : Ulysse from Bagdad
  • Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
  • Editions : Livre de poche
  • Date de parution : Septembre 2010 (2008 chez Albin Michel pour première parution)
  • Nombre de pages : 280 p.
  • Couverture : Johannes Grau / Plainpicture / Stockwerk