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Belluaires et porchers - Léon Bloy

Cette fois-ci encore, Léon Bloy ne trahit pas sa réputation de pamphlétaire : avec la verve qui le caractérise, voilà qu’il brûle «  les   belluaires et les porchers » à l’autel de l’ignominie universelle. Mais qu’entend donc Bloy par ces termes ? Pour lui, « Il y a deux sortes de triomphants : les Belluaires et les Porchers. Les uns sont faits pour dompter les monstres, les autres pour pâturer les bestiaux. Entre un chef de guerre conduisant ses fauves au viandis et un affronteur d’agio poussant les foules à la glandée, on ne peut trouver aucune place pour une troisième catégorie de dominateurs. L’histoire du genre humain ne dénonce pas d’autres victorieux. » p.37. Bloy se désespère ainsi de constater que « nous crevons de la nostalgie de l’Etre. L’Eglise qui devrait allaiter en nous le pressentiment de l’infini, agonise depuis trois cents ans qu’on lui a tranché ses mamelles. L’extradition de l’homme par la brute est exercée jusque dans les cieux. Il ne reste plus que la louve de l’Art qui pourrait nous reconforter, si on ne lapidait pas les derniers téméraires qui vont encore se ravitailler à ses tétines d’airain. » p.43

Dénonçant comme à son habitude la société bienséante et moutonienne qui crédite les belluaires et les porchers, Bloy se définit comme « un très humble et très ingénu vociférateur. » p.44 dont le dessein est de « dénoncer les improbes en littérature : ceux qui volent et ceux qui rampent. Car ces deux espèces menacent de tout dévorer. » p.51. Si l’époque est maussade pour la littérature, les rares qui osent encore élever leur voix contre la tyrannie des puissants de ce monde ne doivent pas se taire...

Publié pour la première fois en 1905, ce recueil de textes rédigés entre 1884 et 1900, est d’une acuité rare  : l'ouvrage est introduit par une lettre du 28 mai 1892 intitulée Le bon conseil, rédigée à l’attention du Directeur du Saint-Graal. Y exprimant tout son dédain pour l’éditeur qui sollicite sa prose, Bloy prend congé dans ces termes « Le silence, vous le savez, est mortel aux jeunes revues et je termine en avant de mes pensées en exil, dans une grande colonne de Silence. » Paris. 28 mai 1892. C’est dire si le mépris est grand.

Portraits au vitriol et destins d’auteurs méconnus de leur temps, Bloy assassine les uns et rend justice aux autres. Belluaires, porchers ou poètes maudits, l'auteur remet chacun à sa place : les frères Goncourt (Edmond est pour lui un vieux Dindon et l’Idole des mouches), Daudet (Le voleur de gloire), Joséphin Péladan (Le fils des anges), Flaubert, Baudelaire (« Les fleurs du mal et Les poèmes en prose paraissent à de certaines places, calcinés, comme des autels maudits que des langues d’enfer auraient pourléchés » p.167), Hugo, Molière, Jean Richepin, les décadents et bien d’autres encore sont cloués sans pitié au banc des imposteurs. Il accorde ses faveurs à Barbey d’Aurevilly (l’enfant terrible), Ernest Hello (le fou) et Verlaine (le lépreux) qu’il considère comme Le brelan d'excommuniés et excuse la folie du Comte de Lautréamont. Quant aux autres, il dégaine sa plume la plus accérée et défend ardemment l’honnêteté intellectuelle.

Les critiques sont si cinglantes que l’on n’aimerait pas avoir à se frotter au courroux du Monsieur. Car Bloy ne verse pas dans la langue de bois. Lui pratique la langue de Bloy. Et quel langage ! Si le style est soutenu (on apprend plein de vocabulaire au passage), le message est clair : à bas les imposteurs ! A la façon de Marchenoir, le héros du Désepéré, Bloy interpelle en ses lecteurs, le sens de la jugeotte. Le phrasé est toujours sophistiqué ou imagé et il peut parfois sembler dépassé... Mais quand on se prend au jeu, alors quelle délectation. Bien sûr, je ne suis pas toujours d’accord tout mais il faut l’avouer : assassiner les gens comme Bloy sait le faire, tout le monde aimerait en être capable. Pour preuve, voici un extrait que j’ai particulièrement trouvé truculent :
« Qu’un misérable  sabrenas de roman-feuilleton se pollue chaque jour, comme un mandrille, à son rez-de-chaussée, pour la joie d’un public abject, c’est son métier et il n’a pas même assez de surface pour le mépris. Mais qu’un écrivain de talent, pour augmenter son tirage, pour être lu par des femmes et par des notaires, pour obtenir de l’avancement dans l’administration de la gloire, descende son esprit jusqu’à cette ordure et contraigne sa plume à servir de cure-dents à des gavés imbéciles dont il ambitionne de torcher les plats, - c’est un genre de déloyauté qu’il faut divulguer, s’il est possible, dans des clairons et dans des buccins d’airain, car c’est l’Eternelle Beauté qui se galvaude en ces gémonies. » p.52
A noter que le niveau se maintient dans tous les textes. Le mépris que Bloy porte par exemple à Alphonse Daudet, aux frères Goncourt ou à Paul Bourget, est sans bornes (notons au passage que Bloy respecte Huymans, éminent représentant du mouvement fin de siècle, dont la reconversion littéraire du naturalisme au roman religieux a été salvateur). Et à lire ce recueil, on n’est pas en reste : les métaphores, comparaisons, effets de style, etc. sont si parfaitement maîtrisés qu’on peut parfois avoir l’impression de lire de la rhétorique. A la longue, ça peut épuiser certains lecteurs mais qu’on aime ou pas, ces textes ont ceci d’intéressants qu’ils présentent UNE réalité de l'époque. Le texte que je préfère est : Le massacre des innocents qui revient sur le placement dans toutes les bibliothèques scolaires et la distribution gratuite à tous les instituteurs et institutrices du Manuel d’instruction sur ordonnance du Conseil municipal de Paris. Ce qu’on y apprend est très intéressant et l’on finit quand même par se demander si en un siècle, les choses ont beaucoup évolué. Pour conclure ce billet, ce que je retire du message de Bloy, c’est qu’en tant que lecteur, c’est nous qui décidons de faire ou non, la notoriété d’un écrivain. Alors lire oui, mais pas n’importe quoi... Bon public que je suis, je devrais tirer profit de cet enseignement !

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Sommaire

Introduction (Pomponne. Fête du rédempteur. 1900)
Dans un texte publié comme Introduction du recueil, Bloy rappelle que comme nombre de jeunes écrivains, il s’est déjà laissé prendre au piège des boniments des éditeurs. Il reconnaît que cet écueil est courant et se donne donc pour mission de prévenir du danger que constituent belluaires et porchers.

Le cabanon de Prométhée (1er septembre 1890)
Ce texte fait quant à lui référence au malheureux Comte de Lautréamont, dont Les chants de Maldoror ont malheureusement été ignorés du public. Bien sûr que ce poème en prose est un blasphème (n’oublions pas le ferveur chrétienne de Bloy), mais dans le cas précis de Lautréamont, ce qui est « le signe incontestable du grand poète, c’est l’inconscience prophétique, la troublante faculté de proférer par dessus les hommes et le temps, des paroles inouïes dont il ignore lui-même la portée ». p.59. Lautréamont est pour Bloy un fou dont l’oeuvre parfaitement déconcertante a malheureusement été méconnue. Même si les Chants de Maldoror est une oeuvre poétique parfaitement blasphématoire, Bloy est conscient qu’un athée tel que Lautréamont ne peut blasphémer sans mettre à bas le symbole de la religion (la croix), justifiant ainsi le génie du poète maudit.

La Babel de fer (14 janvier 1889)
Léon Bloy, visionnaire ? Peut-être. Ce texte se réfère à la tour Eiffel qui est en cours de construction au moment où Bloy le rédige. « Mais j’aime Paris qui est un lieu des intelligences et je sens Paris menacé par ce lampadaire véritablement tragique, sorti de son ventre, et qu’on apercevra la nuit, de vingt lieues, par dessus l’épaule des montagnes, comme un fanal de naufrage et de désespoir. J’en appelle néanmoins, l’achèvement de tous mes voeux, parce qu’il faut, une bonne fois, que les prophéties s’accomplissent et parce que j’ai le préssentiment que cette quincaillerie superbe est attendue par les destins. p.70

L’anniversaire des carcans (7 janvier 1889)
De l’étrange habitude de fêter l’Epiphanie pour des non chrétiens.

Un voleur de gloire (31 décembre 1888)
A propos d’une adaptation au théâtre de Tartarin sur les Alpes d’Alphonse Daudet. Ce dernier aurait accepté d’écrire la suite de Tartarin de Tarascon pour des raisons purement mercantiles. « Moi, j’avais cru qu’il n’était pas possible de se déshonorer littérairement d’une manière plus cynique et plus absolue. Je me trompais. Alphonse Daudet a trouvé le moyen d’extraire de cet invraisemblable bouquin une pièce à tableaux dont la vilenie et la stupidité sont à faire mugir les constellations. p.79

Eloi ou le fils des anges (10 décembre 1888)
A propos de Joséphin Paladan, aussi surnommé « le pélican blanc », « le Mage d'Épinal », « Platon du Terrail » ou « le Sâr pédalant » : « Ne pensez-vous pas qu’un tel homme porte en lui, véritablement, le grostesque de tous les temps et de tous les peuples avec un boscur mélange de cafardise et de lâcheté qui le désignerait à la botte vengeresse d’un mâle, si sa débilité d’avorton superbe n’inspirait aux gens offensables une salvatrice commisération ! » p.94 

Les confidences du rien ou la collaboration infinie (17 mai 1884) 
Dédié au Cousin Pons, ce texte fait référence au célèbre auteur de Chérie, Edmond de Goncourt« On a remarqué que tout écrivain a un mot, un certain mot dont il est le très humble serviteur, qui s’impose à lui, à tout instant, et qui est comme une torche pour éclairer les cavernes de son génie. M. de Goncourt qui n’a pas de génie, mais qui est plein de cavernes sonores sous sa plume, toutes les fois qu’il lui faut exprimer une nuance quelconque rebelle à son analyse : un rien de beauté, un rien de mise, un rien d’émotion, un rien de collaboration (vieux farceur !), des riens délicieux, es spirituels, des riens pleins de grâce, etc., enfin le rien du rien qui est son livre même et le tréfonds de son esprit. » p.98

Les premières plumes d’un vieux dindon (18 octobre 1884)
« Hommage »  à Goncourt (suite).

Sépulcres blanchis (23 décembre 1893)
« Hommage »  à Goncourt (fin).

La besace lumineuse (1890)
Référence à Flaubert. « Assurément, nul écrivain ne fût aussi héroïque. Il fut à la fois Oedipe et Sphinx et passa chiennement sa vie à se déchirer lui-même, avec des griffes et des crocs d’airain, pour se punir de ne jamais deviner le secret de son impuissance. » p.125

Un brelan d’excommuniés (1888)
Bloy rend justice à Barbey d’Aurevilly, Ernest Hello et Verlaine.

Ici, on assassine les grands hommes (décembre 1894)
Références à Ernest Hello et extraits de correspondances

La langue de Dieu (Mars 1892)
Référence à Remy de Gourmont qui loue mélancoliquement Verlaine « pour faire bien »

D’un lapidé à un lapidaire (Juin 1893)
A M. Denise sur « l’importance inexprimables des minéraux que dédaignent nos lapidaires. » p.212

La revanche des Lys (26 janvier 1891)
A propos de Jean Richepin et Maurice Bouchor.

L’Eunnuque (21 octobre 1892)
A propos de Paul Bourget

La colère d’une dame (27 octobre 1893)
En réponse à l’attaque de Claude Larcher qui signe son texte sous le nom de Claudine.

Petite secousse (4 novembre 1892)
Référence à Maurice Barrès.

Les âmes publiques (1er novembre 1890)
« Tous ces journaliste ou romanciers, tous ces gens qui braillent dans les assemblées ou qui font brûler leurs cornes dans les prostibules avachis de Thalie ou de Melpomène pour empuantir la littérature ; tous les squales au dos verdâtre, accompagnateurs acharnés du petit navire comblé de charognes où l’esprit humain sans boussole navigue lamentablement vers les tourbillons ; toute cette abondante et plantureuse racaille a dû recevoir, dans son avril, je me plais du moins à l’imaginer, quelques prénotions infantiles et rudimentaires.» p.240

Il y a quelqu’un (28 janvier 1889)
A propos de Francisque Sarcey

Rossignol des catacombes (15 Avril 1890)
A propos d’Armand de Pontmartin

Massacre des innocents (22 Mars 1884)
A propos du placement dans toutes les bibliothèques scolaires et la distribution gratuite à tous les instituteurs et institutrices du Manuel d’instruction sur ordonnance du Conseil municipal de Paris : ne pas croire en Dieu, le Christ est le fils d’une femme de moeurs légères, les lois doivent seulement permettre que des individus, qui se reconnaitraient impropres à vivre ensemble, après en avoir fait l’ESSAI, et y avoir épuisé leur efforts, puissent se séparer. » Très surprenants que ces préceptes qu’on tente d’inculquer aux enfants alors que nous sommes en 1884. Evidemment, pour Bloy c’est une aberration : « Après avoir reconnu de bonne foi que l’Eglise hait la femme, qui est pourtant l’égale de l’homme, qu’elle favorise le concubinage, déteste le mariage, bénit les unions incestueuses, méprise le travail et maudit la société ; considérant en outre que le chrétien est « l’esclave abruti du Seigneur », il prononce qu’on « ne saurait empêcher l’action dissolvante et pernicieuse des prêtres sur les consciences, c’est à dire véritablement les anéantir qu’en les frappant de leur sacerdoce même, en frappant la religion, car c’est la religion qui est nuisible, funeste, qui permet l’exploitation éhontée de l’humanité. » p.264 Mais c’est aussi une peinture très intéressante de l’époque...

Les fanfares de la charité (17 décembre 1888)
A propos de la charité chrétienne de la Duchesse de Galliera et la lâcheté des journalistes

Parabole des mauvais semeurs (13 janvier 1891)
A propos de l’Affaire Fouroux et l’hypocrisie des juges

Epilogue. On demande des prêtres
« Quelle autre conclusion à ce livre où l’épuvantable stérilité des intelligences privées de culture supérieure est surtout montrée ? » p.280

Quatrième de couverture :
Expectans, expertavi, attendre en attendant. Les mille ans du Moyen Age ont chanté cela. L’Eglise a continué de le chanter depuis l’égorgement du Moyen Age par les savantasses bourgeois de la Renaissance, comme si rien n’avait changé de ce qui pouvait donner un peu de patience et, maintenant, on en a tout à fait assez.
Dédicace :
Ce livre est offert à l’un des rares survivants du Christianisme. A Joseph Florian, propagateur de Léon Bloy en Moravie

  • Titre : Belluaires et porchers
  • Auteur : Léon Bloy
  • Editions : Editions Sulliver
  • Préface : David Bosc avec le texte Inde Irae
  • Date de parution : Mars 1997 (1ère parution en 1905)
  • Nombre de pages : 282 p.
  • Couverture : Le fils prodigue. Détail, Albrecht Dürer, env. 1496
  • ISBN : 2-911199-17-0


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