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Le désespéré - Léon Bloy

Celui que Léon Bloy a choisi comme héros pour son roman Le Désespéré est un jeune écrivain accablé par l'infortune. Marchenoir ainsi qu'il se prénomme, possède une plume redoutable que tous les journalistes de ce Paris fin de siècle (19e) craignent. Bravant les codes de la littérature à la mode de l'époque, cet insoumis ne jure que par la vérité mais à quel prix ? Quitte à braver la médiocrité des grands de ce monde, Marchenoir terrorise ses adversaires par sa plume virulente. On le méprise pour sa pauvreté mais on le craint pour son esprit. Marchenoir veut écrire l'oeuvre de sa vie. Mais la pauvreté, cette tare que même la religion n'a pas réussi à rendre respectable, est sa plus grande calamité ("Indiscutablement, la Pauvreté est le plus énorme des crimes, et le seul qu'aucune circonstance ne saurait atténuer aux yeux d'un juge équitable. (...) Aussi, le genre humain ne s'y est jamais trompé, et l'infaillible instinct de tous les peuples, en n'importe quel lieu de la terre, a toujours frappé d'une identiqueréprobation les titulaires de la guenille et du ventre creux."p. 420) Contraint de mendier auprès de ces gens qu'il abhorre, Marchenoir s'abandonne à un amour impossible pour la belle Véronique. Cette femme autrefois dite La Ventouse, était une prostituée dont les armes ont anéantis plus d'une volonté. De leur rencontre par une nuit glaciale, naît une relation insensée qui transforme la belle en une dévote religieuse des plus fanatiques. Refusant tout d'abord cette idylle impossible, Marchenoir stimule à son insu chez la jeune femme, une dévotion et un sens du sacrifice frisant la folie... 

S'il est un passage qui doit décrire le désespéré, le voici : "Il y a en moi un instinct de révolte si sauvage que rien n'a pu le dompter. J'ai fini par renoncer à l'expulsion de cette bête féroce et je m'arrange pour n'en être pas dévoré. Que puis-je faire de plus ?  Les uns lui font la guerre, les autres lui font l'amour. Il parait que je suis très fort, comme vous le dites, puisque j'ai été honoré de la compagnie habituelle du roi des monstres : le Désespoir." p.177.

Publié en 1886, ce premier roman de Léon Bloy est plus un prétexte pour le célèbre pamphlétaire de critiquer la société, que d'écrire un roman autobiographique mais on y retrouve tout de même des éléments de sa biographie mêlés à des pensées. Le récit est entrecoupé de passages incendiaires sur différents sujets. Tout le monde en prend pour son grade et l'homme ne mâche pas ses mots. Brûlant par-ci, lapidant par là, Léon Bloy, réputé pour sa virulence, n'en finit pas d'assassiner ses contemporains. A bas les Victor Hugo, les Baudelaire et autres Mallarmé ! Cette poésie qu'il juge mièvre n'est pas digne que l'on s'y noie avec mélancolie. Seuls Barbey d'Aurevilly et Villiers d'Adam gardent grâce à ses yeux. A bas les religieux et leur foi ! Seule compte la Foi Absolue, celle qui appartient aux vrais chrétiens. Tombant parfois dans le mysticisme, l'homme clame son dégoût de cette société où tout n'est que "boue". Il lacère, il éviscère les hommes de son temps, les met à nu, les écorche verbalement. Rien n'échappe à sa plume meurtrière. Et quelle plume ! Si l'homme a tendance à digresser, sa faconde éblouit et parfois épuise par sa grandiloquence. Le roman abonde de métaphores religieuses et scatologiques parfois difficile à saisir, mais si l'on parvient à passer le cap, alors quelle expérience ! Pour preuve, voici comment l'auteur envisage le "hasard" : "A ses yeux, le mot Hasard était un intolérable blasphème qu'il s'étonnait toujours, malgré l'expérience de son mépris, de rencontrer dans les bouches soit-disant chrétiennes (...). Alors moi, catholique, je lui crache à la figure, à ce rival de mon Christ (...)." p.164. A travers les mots de Marchenoir, voici encore comment il se décrit : "Si je profane les puants ciboires qui sont les vases sacrés de la religion démocratique, je dois bien compter qu'on me les retournera sur ma tête, et les rares esprits qui se réjouiront de mon audace ne s'armeront, assurément pas, pour me défendre. Je combattrai seul, et je succomberai seul, et ma belle sainte priera pour le repos de mon âme, voilà tout... Peut-être aussi, ne succomberais-je pas. Les téméraires ont été, quelques fois, les victorieux." p.181. L'écriture de Bloy est si volubile et imagée que la lecture de ce roman peut s'avérer éprouvante mais c'est toujours enrichissant que de se frotter à de tels esprits. Et bien que Le Désespéré de Bloy dérange, énerve, fatigue, tourmente, il suscite malgré tout la curiosité...

Extraits :

Un homme couvert de crimes est toujours intéressant. C'est une cible pour la miséricorde. C'est une unité dans l'immense troupeau de boucs pardonnables, pouvant être blanchis pour de salutaires immolations. p.225
L'ironie est à coup sûr, l'arme la plus dangeureuse qui soit dans les mains de l'homme. p.248
J'eusse été, je l'avoue, incapable de conditionner moi-même cet arrangement qui peut, en somme, avoir d'heureuses conséquences au point de vue denotre bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le moyen tant désiré d'accomplir ce que je regarde comme le strict devoir d'un écrivain : dire la vérité quelle qu'elle soit et quels qu'en puisse être les dangers. p. 285
Le juge n'a qu'une manière de tomber au dessous de son criminel, c'est devenir prévaricateur, et tout écrivain est certainement un juge. p.297
Je taille mes projectiles avec le plus d'art que je puis et, je me ruine à choisir, pour cet usage, les plus dispendieuses matières. L'un de mes rêves est d'être un joailler de malédictions. p.355

Dédicace de l'auteur :
Ad frates in eremo : Jacques-Christophe Maritain et Pierre Mathias Van der Meer de Walcheren, mes filleuls bien-aimés. L.B.
Titre : Le désespéré
Auteur : Léon Bloy
Editions : Le livre de poche
Date de parution : 1962
Nombre de pages : 441 p.
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