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Le livre d'un homme seul Gao Xingjian

Ecrit entre 1996 et 1998, Le livre d'un homme seul est le récit autobiographique d'un intellectuel chinois ayant vécu sous le régime de la Chine communiste avant la Révolution culturelle (1966-1976) Après son exil à l'étranger, cet homme se consacre à l'écriture et il voyage de pays en pays où sont représentées ses pièces de théâtre. C'est à Hong-Kong qu'il rencontre Marguerite, une allemande d'origine juive, qui le persuade d'écrire son histoire afin d'exorciser la haine et le dégoût inspiré par son pays natal. Ce récit est celui d'un homme qui a perdu tout espoir de réconciliation avec la terre de ses ancêtres. Témoin de lui-même, il constate avec douleur qu'il est plus seul que jamais. Malgré le plaisir volé à ses nombreuses conquêtes féminines, ni sa colère, ni sa tristesse, ni sa souffrance ne cessent lorsqu'il réalise que raconter son histoire lui permettra de renouer avec son passé. Cette histoire est celle d'un dissident qui a choisi de montrer au monde l'envers cruel et parfois absurde du régime politique chinois, que ce soit sous la direction du Guomindang ou pendant la République Populaire de Chine...

Inspiré de la propre expérience de l'auteur, ce récit à mi-chemin entre le roman, le témoignage et le journal intime, constitue un terrible cri de désespoir. Il permet à Gao Xingjian de se libérer du poids de son passé. L'écrivain dénonce l'injustice de cette Chine communiste dont les exactions, les contrôles, les dénonciations et les décisions contradictoires déroutent ses propres citoyens. Faut-il parler ou se taire ? Qui est son ami ou son ennemi ? Dans cette Chine-là, personne ne peut être sûr de rien. L'auteur raconte par exemple : "C'est pourquoi, dès que le Parti décidait de déclencher une nouvelle bataille, aucune unité de travail n'osait s'abstenir de se lancer dans une lutte à mort, chacune craignant d'être épurée à son tour. Un individu était soit un camarade révolutionnaire (classés en vingt-six niveaux différents), soit un génie malfaisant (divisés en cinq catégories) (...) C'est ainsi que le destin de chaque individu était décidé sans que celui-ci n'y comprenne rien, selon un commandement dix mille fois plus rigoureux que les prophéties de la Bible : ceux qui ne se conforment pas à la règle, si ce n'est pas trop grave, commettent une simple faute, mais si c'est plus grave, ils commettent un crime. Tout était alors noté dans le dossier de chaque individu." p. 196 En tant qu'intellectuel, Gao Xingjian n'échappe pas aux camps de rééducation par le travail manuel et il quitte Pékin pour aller travailler comme paysan dans une région montagneuse où il espère fonder une famille en renonçant à son penchant pour l'écriture. Son destin en décidera pourtant autrement : il finira par réussir à quitter le pays.

Le récit alterne des chapitres où l'auteur s'adresse à lui-même en se tutoyant (descriptions des événements présents) avec des passages racontés à la troisième personne "il" pour relater les événements passés. L'auteur cherche à travers l'écriture à guérir de sa souffrance : "Son expérience passée s'accumule dans les replis de ta mémoire. Comment faire pour les dérouler couche après couche, les dissocier pour les explorer un à un, et considérer d'un regard froid les événements qu'il a vécu : toi, c'est toi, lui c'est toi. Et toi, tu as beaucoup de peine à revenir à son état d'esprit d'alors, tu ne dois pas le surcharger de ton contentement actuel, tu dois garder une distance, refouler tes émotions, pour mieux l'examiner. Tu ne dois pas confondre ta fureur avec sa vanité et sa stupidité, tu ne dois pas non plus masquer sa peur et sa lâcheté, tout cela est difficile, cela te plonge dans un cafard noir. Tu ne dois pas non plus glisser graduellement dans son amour de lui-même et son masochisme, tu n'as qu'à observer et écouter attentivement et ne pas être attiré par ce qu'il ressent. Tu dois laisser sortir de ta mémoire ce "il", cet enfant, cet adolescent, cet homme qui n'est pas devenu adulte, ce rescapé qui rêvait en plein jour, ce disciple de l'extravagance, ce type qui devenait chaque jour plus rusé, ce "tu" qui n'avait pas encore perdu sa connaissance intuitive mais gardait encore quelques sentiments. Tu ne dois pas te repentir et te justifier à sa place. (...) Lorsque tu découvriras ce "il" dissimulé sous son masque, pour pouvoir l'observer, tu devras le transformer en fiction, en un personnage sans aucun rapport avec toi, qui attendait d'être découvert, ce n'est que cette narration qui pourra t'apporter le goût d'écrire et ce n'est qu'ainsi que la curiosité et l'envie de rechercher apparaîtront spontanément." p.238

Et son travail d'écriture ressemble à un règlement de compte : "Tu n'écris dans le but de faire de la littérature pure, mais tu n'es pas non plus un combattant, tu n'utilises pas ta plume comme une arme pour réclamer la justice - de toute façon, tu ne sais pas où est la justice -, il est inutile de s'en remettre à qui que ce soit dans ce domaine.  Tout ce que tu sais, c'est que tu n'est en rien l'incarnation de la justice. Si tu écris, ce n'est que pour dire que cette vie a existé, plus infecte qu'un bourbier, plus réelle qu'un enfer imaginé, plus effrayante que le jugement dernier, et qu'elle risque de revenir un jour ou l'autre une fois que son souvenir se sera estompé. Les hommes qui n'ont pas perdu l'esprit sombreront dans la folie, ceux qui n'ont pas subi de sévices en feront subir aux autres ou en subiront eux-mêmes, et comme l'homme est né fou, il ne saura quand cela se déclenchera" p.253 et l'on comprend que Gao Xingjian cherche constamment à justifier son travail de crainte ne plus lui trouver de sens d'un moment à l'autre.

Malgré que certains passages m'ont appris beaucoup de choses sur la Chine maoiste et que la démarche d'écriture de l'auteur est très louable, j''ai malheureusement trouvé le roman long et son rythme très irrégulier m'a dérangée. Par ailleurs, les relations entretenues avec les jeunes femmes rencontrées ont à mon sens, manqué d'authenticité et les dialogues avec ces femmes m'ont parfois agacées. En fait, j'ai trouvé ce roman très inégal et j'avoue en avoir parfois forcé la lecture pour en arriver au bout...

Extraits :
Rester pur était totalement impossible, mais c'était longtemps plus tard qu'il l'a réalisé, à partir de l'expérience des autres et de la sienne propre. L'expérience des autres, on arrive à la comprendre que si l'on a connue soi-même et si l'on a vécu les mêmes souffrances. Sinon quelle que soit l'expérience que les autres ont vécue, jamais elle ne peut devenir un enseignement. p. 188
Tu t'aperçois à quel point tu as des difficultés pour reparler de ce temps-là, à tes yeux, le "il" de cette époque est très difficile à comprendre." p.195 
Il voulait seulement dire à ce vieil homme (Mao) qui avait quitté son costume militaire de commandant suprême et qui avait posé son masque de dirigeant : En tant qu'homme, vous avez connue une vie parfaitement accomplie, on ne peut pas dire qu'elle a été extrêmement originale. On peut même dire que vous êtes un surhomme, vous avez dominé la Chine avec succès, votre ombre continue à recouvrir encore aujourd'hui plus d'un milliard de chinois, votre influence reste immense et s'étend au monde entier, inutile de le nier. Vous pouviez mettre à mort qui vous vouliez, mais vous ne pouviez pas forcer quelqu'un à répéter ce que vous aviez dit - voilà ce qu'il aurait voulu dire à Mao. p.506
L'écriture est un miracle qui permet aux hommes de communiquer, pourtant souvent les hommmes n'y parviennent pas." p.555

Titre : Le livre d'un homme seul
Auteur : Gao Xingjian
Traducteurs : Noël et Liliane Dutrait
Editions : Editions de l'aube
Préface :  Noël Dutrait (préface publiée dans l'édition chinoise du Livre d'un homme seul, Taiêi, Liangjing chubanshe)
Date de parution : 2001
Nombre de pages : 560 p.
Conception graphique : Philippe Lesguourgues
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2 commentaires :

  1. Bonsoir,
    j'aimerai savoir quel est le procédé littéraire de ce livre, et l'effet ainsi produit sur le lecteur s'il vous plaît
    passez une agréable soirée

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    1. Bonsoir,
      Je ne comprends pas ce que vous entendez par 'procédé littéraire de ce livre'. Sinon, avez-vous lu ma chronique ?
      Bien à vous,

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