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Chez les fous - Albert Londres

A propos des fous, Albert Londres disait : "Ils sont des rois solitaires. Le corps que nous leur voyons n'est qu'une doublure cachant une seconde personnalité invisible aux profanes que nous sommes, mais qui habite en eux. Quand le malade vous semble un être ordinaire, c'est que sa seconde personnalité est sortie faire un tour. Elle reviendra au logis. Ils l'attendent. Si leur conversation parait incohérente, ce n'est que pour nous ; eux se comprennent. La rapidité de leur pensée est telle qu'elle dépasse les capacités de traduction de la langue. (...) Les poètes partis dans le cercle lumineux de leur inspiration, inventent des termes, les fous forgent leur vocabulaire (...) Les fous parlent en dehors des règles établies. Il n'y a pas un peuple de fous. Chaque fou forme à lui seul un propre peuple." (p.27-28). A lire ces quelques lignes, on se demande bien ce qu'Albert Londres va cette fois-ci trouver sur sa route. Fidèle à ses techniques d'investigation et d'infiltrage, le fameux journaliste enquête cette fois-ci sur les milieux psychiatriques de la période de l'entre-deux guerre (1925 plus exactement). Il n'hésite d'ailleurs pas à donner de sa personne, quitte même à se faire passer pour fou. Mais n'est pas fou qui veut ou qui l'on croit. Avoir une araignée au plafond ou un vélo dans la tête, avoir le fou-rire, aimer à la folie ou être fou à lier, toutes ces expressions qu'on utilise couramment sans y penser, prennent tout leur sens à la lecture de ce document. Préparez-vous donc avec Chez les fous à vous embarquer dans des histoires... de dingues...

A travers descriptions, portraits et entretiens, ce sont des mondes inquiétants que l'on pénètre. Pour les soit disant sains d'esprit, il est étonnant de constater cette fascination qu'exercent les fous. Son tour de France des asiles vaudra à Albert Londres la foudre des psychiatres ("M. psychiatre m'a déjà fait dire qu'en moi, il n'avait pas reconnu un fou mais un crétin." p.149) : les conditions d'accueil (on pourrait parfois parler de détention selon le niveau de fortune des internés) laissent à désirer et comme on peut facilement le deviner, l'asile n'est ni un lieu reposant, ni un lieu de plaisance. Et pourtant, ce n'est pas sans rire que j'ai dévoré ces quelques témoignages. Ri, oui, vous avez bien lu. Mon hilarité paraîtra probablement déplacée mais certains récits sont simplement truculents. C'est décalé bien évidemment. Mais drôle aussi. Pas tout bien sûr. Mais vraiment drôle parfois. Pour preuve, voici un court entretien qu'Albert Londres a eu avec Péchard, un fou-assassin : "- Et vous, Péchard ? Dites-nous clairement, mais clairement, n'est-ce pas, pourquoi vous avez tué votre femme ? - Clairement, monsieur le docteur, je l'ai tuée à cause de la côte droite. - Qu'avait-elle, la côte droite de votre femme ? - Elle était à gauche. Alors, vous comprenez, c'était une insulte à la divinité. La côte droite à gauche ! Alors, monsieur le docteur, alors, où irait-on ? (p.120). Oui, parce que des fous, il y en existe de toutes sortes. D'ailleurs, "La maison de M. Psychiatre est une boutique de bric-à-brac. C'est la foire aux puces : on y trouve de vrais fous, d'anciens fous, de futurs fous. Il y a l'authentique, le probable, le douteux, le récalcitrant et la victime." (p.151). Il y a effectivement les fous à domicile, ceux qu'on dit fous mais qui ne le sont pas. Il y a aussi les furies, les persécutés, les fous assassins, les drogués... Bref, la variété des fous est infinie et le devoir de la société selon Albert Londres "n'est pas de nous débarasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie." (p.162).

Cette fois-ci encore, Albert Londres tape fort. Il dénonce l'internement, les mauvais traitements, les traitements de faveur et tout le reste. Près de 90 ans ont aujourd'hui passé. Son discours est toujours valable : "La loi de 38 n'a pas pour base l'idée de soigner et de guérir des hommes atteints d'une maladie mentale, mais la crainte que ces hommes inspirent à la société. C'est une loi de débarras. Ce Monsieur est-il encore digne de demeurer chez les vivants ou doit-il être rejeté chez les morts ? (...) C'est quelque chose dans ce genre que nous faisons avec nos fous. Peut-être est-ce même un peu plus raffiné. On leur ôte la vie sans leur donner la mort." (p.157-158). Et cette fameuse loi de juin 1838 sur les aliénés est restée valable jusqu'en 1990 ! A lire donc et à méditer. Un bon 4 étoiles pour Chez les fous !

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Extraits


Si ce malade l'eût été du foie, des bronches, du ventre, sitôt guéri, il serait sorti de l'hôpital. C'est que la chose est dans les habitudes et que la médecine générale est plus vieille que la psychiatrie. Dans plusieurs siècles, la psychiatrie aura assuré ses bases. En l'an 2100, le guéri aura le droit d'être guéri. Présentement, il doit attendre son heure; la science, elle, attend bien la sienne ! Le fou est né trop tôt ! (p.142)
Une science qui tâtonne s'arroge de prérogatives qui ne devraient appartenir qu'à la justice. (p.144)
Les malades, docteurs, ne manquent pas d'asiles, ils manquent de soins. Les asiles font des fous. (p.147) 
Comment savoir qu'un fou n'est plus fou puisqu'on ne le soigne pas. (p.159)

Détails bibliographiques


  • Titre : Chez les fous
  • Auteur : Albert Londres
  • Éditions : Le serpent à plume
  • Collections : Motifs
  • Date de parution : Janvier 2002
  • Nombre de pages : 161 p.
  • Couverture : Karen Petrossian, Olivier Mazaud, Bernard Perchey
  • ISBN : 2-84261-033-4


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