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La Commune n'est pas morte - Éric Fournier

La Commune de Paris relève t-elle de l'histoire ou de la mémoire ? Représente t-elle l'aube ou le crépuscule des révolutions du 19e siècle ? Quels usages politiques sont-ils faits depuis cet événement majeur de l'Histoire de France, dont Éric Fournier déclare que non, "La Commune n'est pas morte" ? Argumentant en partie son étude sur les travaux de Jacques Rougerie, spécialiste de la question, Éric Fournier propose une approche critique rendue possible grâce au recul par rapport au passé. Si Jacques Rougerie considère dans les années 1960 La Commune comme le crépuscule des révolutions du 19e siècle, cela n'a pas toujours été le cas : appropriés par les uns et instrumentalisés par les autres, les événements survenus après La Commune ainsi que le montre Éric Fournier à travers l'étude des usages politiques de 1871 à nos jours, traduisent bel et bien une "discordance entre l'histoire et les mémoires de La Commune" (p.8). Aujourd'hui, près de 150 ans après les épisodes sanglants, les études historiques sur la question commencent à prendre un nouveau tour. Comme en témoignent les travaux et réflexions initiés à l'occasion du colloque international Regards sur La Commune de Narbonne pour les 120 ans (2011), le sujet connait un certain regain d'intérêt qui nécessite une approche renouvelée. Maintenant qu'est venu le temps de l'apaisement, le "mythe indéracinable" peut enfin s'envisager comme un sujet d'étude scientifique et non plus comme un levier politique cent fois actionné...

Rappelant que la frontière entre histoire et mémoire est poreuse, l'auteur part du principe que : "L'histoire est une science humaine et sociale oeuvrant à une lecture plus complète, objective et impartiale possible du passé. Elle est une construction critique. La mémoire est un usage partiel et partial du passé. C'est ce dont un groupe se souvient ou veut se souvenir. Elle est une construction sociale, affective et souvent politique du passé." (Introduction, p.8). "Mémoires vives", premier chapitre de cette étude, s'étend sur la période de 1871 à 1917. Éric Fournier y décrit le processus de la construction des mémoires : après la défaite des insurgés (cf. les massacres de la Semaine sanglante), la mémoire versaillaise se forge autour de l'humiliation infligée aux Communards. Mais peu à peu, les tensions politiques étant toujours aussi virulentes, la tendance s'inverse et les mémoires communardes en exil se mettent en action. La tentative des républicains de tempérer les ardeurs respectives des deux camps étant vouée à l'échec, se met en place le rituel de la montée au mur des fédérés dès 1880. Accaparé par les uns, exploité par les autres, le symbole de la Commune qui peine à faire le consensus, est récupéré par les forces révolutionnaires communistes après la première guerre mondiale.

Dans son pamphlet La guerre civile en France, Karl Marx reprend à son compte la lutte communarde. Son analyse un peu rapide qui considère que "la grande mesure sociale de la Commune fut sa propre existence" (p.85), donne naissance à la dictature du prolétariat, fondement même de l'idéologie communiste. Malgré les dissenssions entre les marxistes, le PCF puise dans le mouvement révolutionnaire de la Commune les références qui serviront également à Lénine pour justifier l'édification de son parti unique sous couvert du renforcement de la cohésion entre le bolchévisme russe et le socialisme européen. Encore une fois, cette appropriation du passé communard révèle que les mémoires sont à l'oeuvre. Dans les années 1930, le Front populaire qui "est certainement le moment où l'impact de la Commune sur la vie politique française, sa capacité mobilisatrice, est le plus fort, de 1871 à nos jours." (p.98), a du mal dans sa lutte contre le fascisme, à tourner l'usage politique de la Commune à son avantage. Les partis nationalistes sont de leur côté également séduits par la force symbolique héritée de la Commune mais avec les années 1970, l'engouement pour le phénomène s'essoufle, les usages politiques s'amenuisent et le "chant du cygne du centenaire" signe le début d'un "passé apaisé". La Commune n'est pas morte mais ses mémoires s'effacent et elle est enfin prête à entrer dans l'Histoire...

Thiers, Jules Valles, Jean-Jaures, Lissagaray, Marx, Lénine, tous ces grands noms rattachés à la mémoire de la Commune, ont tous participé à l'édification du mythe et entretenu son imaginaire. Partir aujourd'hui à la découverte de ces mémoires sous le regard de l'historien donne au lecteur l'occasion d'aiguiser son sens critique par rapport à une histoire désormais stabilisée. Alors non, la Commune n'est pas morte : elle continue de stimuler notre intérêt comme le prouve les oeuvres qu'elle continue d'inspirer (cf. les oeuvres fictives comme Une amie commune de Jérôme Sorre et Stéphane Mouret ou Le cimetière de Prague d'Umberto Eco) et elle atteste par là son appartenance à l'Histoire... Ce document passionnant qui illustre brillament les propos solidaires et libertaires des éditions Libertalia saura donc trouver sa place dans vos bibliothèques. A lire !

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Table des matières

Introduction

Chapitre I : Mémoires vives (1871-1917)
        La mémoire versaillaise (1871-1877)
        Mémoires communardes en exil (1871-1880)
        Les chemins du mur des Fédérés (1871-1880)
        La force du mur (1880-1908)

Chapitre II : Cette grande lueur à l'Ouest (1917-1971)
        Pourquoi Lenine embaumé est-il drapé d'un étendard de la Commune ?
        L'histoire s'écrit au mur (1920-1945)
        Le chant du cygne du centenaire

Chapitre III : Entre fantôme, sphinx et chimère (de 1971 à nos jours)
        Un passé apaisé
        Un mythe indéracinable

Conclusion : A quoi sert la Commune aujourd'hui ?

  • Titre : La Commune n'est pas morte
  • Sous-titre : Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours
  • Auteur : Éric Fournier
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : Février 2013
  • Nombre de pages : 174 p.
  • Illustration de couverture : Jacques Tardi
  • ISBN : 978-2-9528292

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1 commentaire :

  1. Et comme le dirait Gurevitch : On ne le dira jamais assez : VIVE LA COMMUNE ! !

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