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Le génocide voilé - Tidiane N'Diaye


 
Le Génocide voilé dont il est ici question, se rapporte à la traite négrière menée par les arabes lors les conquêtes arabo-musulmanes de l'Arabie et de l'Afrique subsaharienne du Moyen-Âge jusqu'au début du XXème siècle. S'il est vrai que l'esclavagisme a sévi dans toutes les civilisations depuis des temps immémoriaux (on parlera plutôt de servage dans les civilisations d'Afrique noire ou en Égypte avant les conquêtes arabo-musulmanes), cette "enquête historique" de Tidiane N'Diaye (expression utilisée par l'éditeur), nous apprend que l'expansion à grande échelle, voire industrielle de la traite négrière en revient sous couvert d'une islamisation aux desseins civilisateurs, aux arabes. L'idée n'étant pas de dédouaner les horreurs du commerce triangulaire mais de démontrer que l'esclavage n'est pas une exclusivité européenne, l'auteur met l'accent sur le trafic d'humains que les arabes ont initié et entrepris de façon commerciale pendant près de treize siècles au delà même de l'abolition de l'esclavage liées aux traites occidentales. Ainsi, les razzias organisées par les peuples arabo-musulmans dans les tribus africaines concernaient non seulement les biens matériels comme le bétail, les récoltes, etc., mais également les populations qui étaient ensuite vendues comme esclaves. Fondée sur des théories raciales, la traite négrière transsaharienne est mal connue, presque occultée par ce que l'auteur désigne comme le "Syndrome de Stockholm à l'africaine"...

La traite négrière transsaharienne, un génocide voilé ?

Souhaitant ouvrir la voie vers de nouvelles études sur le sujet, Tidiane N'Diaye déclare au sujet de la traite transsaharienne "qu'il est donc difficile de ne pas qualifier cette traite de génocide de peuples noirs par massacre, razzias sanglantes puis castration massive. Chose curieuse pourtant, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l'oubli, souvent au nom d'une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C'est en fait un pacte virtuel  scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux qui aboutit à ce déni." (p. 271). Lourdes de sens, ces conclusions qui s'appuient sur un riche travail de documentation, sur d'importants travaux de recherches, sur une bibliographie fouillée et sur des témoignages, questionnent. Pour la lectrice "naïve" que je suis, il m'a été difficile de passer sur cette lecture sans être bousculée par mon ignorance du sujet. Pour peu, on penserait "presque" que la traite transatlantique a été "moins pire" que celle des arabes et c'est là toute l’ambiguïté du propos : si la démarche reste intéressante, la liberté de ton de l'auteur dérange car le discours (audacieux et polémique s'il en est) frise plus d'une fois le règlement de comptes et s'éloigne de l'essai historique. Dommage, car ce livre est riche de contenus historiques. Dans tous les cas, il mérite de relancer le débat et offre de belles pistes de lectures pour approfondir les connaissances sur le sujet. À découvrir pour vous faire votre propre avis sur la question !


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Détails bibliographiques

  • Titre : Le génocide voilé
  • Sous-titre : Enquête historique
  • Auteur : Tidiane N'Diaye
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2017
  • Nombre de pages : 311 p.
  • ISBN : 978-2--07-271849-6
  • Photo de couverture : © Stuart Franklin / Magnum Photos (détail)

 

Les années 30 sont de retour - C. Askolovitch, P. Blanchard, R. Dély, Y. Gastaut

Co-écrite à 8 mains, cette “Petite leçon d’histoire pour comprendre les crises du présent” ne vous laissera pas indifférent : alors que la défiance envers les classes dirigeantes se durcit et que les peurs s’installent, il appartient à chacun de se saisir de la question. Mais ainsi que le suggère le titre de l’ouvrage, les années 30 sont-elles vraiment de retour ? En quoi cette analogie entre les crises des années 30 et celle que vit aujourd’hui notre société peut-elle stimuler notre vigilance et questionner nos façons de penser ?  Les auteurs s’en défendent, ils ne cèdent pas au “démon de l’analogie” (Robert Bloch) et ne cherchent pas à jouer les Cassandre. Mais lorsque le passé interpelle le présent, “éclairer l’obscurité contemporaine à la lumière d’une étoile morte” (p.8) peut permettre une meilleure compréhension de notre actualité. Aussi, Les années 30 sont de retour est-il le résultat d’indéniables confrontations et compromis entre les 2 journalistes et les 2 historiens. Que cela fonctionne ou pas, à vous de vous faire votre propre idée….

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  • Titre : Les années 30 sont de retour
  • Sous-titre : Petite leçon d’histoire pour comprendre les crises du présent
  • Auteur : Claude Askolovitch, Pascal Blanchard, Renaud Dély, Yvan Gastaut
  • Éditeur : Flammarion
  • Date de parution : Octobre 2014
  • Nombre de pages : 352 p.
  • ISBN : 978-2-0813-4645-1
  • Couverture : © Jean Jullien (Création Studio Flammarion)

Kafka - David Zane Mairowitz et Robert Crumb

L’œuvre cauchemardesque héritée de Franz Kafka a alimenté bien de thèses et de débats parmi les intellectuels de notre siècle. A tel point que l''adjectif "kafkaïen" est passé dans le langage courant. Mais que signifie exactement ce terme trop souvent galvaudé ? Qui se cache derrière l'auteur fuyant ? On connait Kafka pour son angoisse de l'aliénation et son délire de persécution. En témoignent ses singuliers récits comme La Métamorphose, Le Procès ou La Colonie pénitentiaire. Mais au delà de ces aspects, Kafka est aussi réputé pour sa relation ambivalente aux femmes, sa relation complexe à la Tchécoslovaquie et son désamour, voire sa terreur pour la figure du père. Comment s'est écrite la légende kafkaïenne ? Comment la République tchèque a t-elle enfin reconnu son fils étrange ? Publiée pour la première fois aux États-Unis en 1993, cette étude biographique "for beginners" de David Zane Mairowitz se démarque des productions prolifiques sur Kafka par ses propos pertinemment documentés et ses illustrations uniques signées par Robert Crumb...

Kafka de David Zane Mairowitz, une biographie richement documentée

      © Robert Crumb

Nul n'est besoin d'être "kafkologue" pour savoir que Kafka était complexe sur bien de points. Comme le souligne David Zane Mairowitz grâce à l'ancrage de son travail dans le contexte politique et historique du ghetto de Prague pendant l'Empire, l'un des principaux facteurs de l'auto-dénigrement de Kafka vient pour une grande part de l'environnement socio-culturel dans lequel il a baigné toute sa vie. En effet, "Pour quelqu'un comme Kafka, Thèque de langue allemande, se constituer une identité claire n'était pas des plus facile. Il va sans dire que, pour un juif, la vie était un équilibre difficile à trouver dans un tel environnement. On s'identifiait d'abord à la culture allemande, mais on vivait parmi les Tchèques. On parlait allemand parce que c'était proche du yiddish et que c'était la langue officielle de l'Empire. Le nationalisme tchèque prenait l'ascendant sur la domination allemande et, de façon générale, les Allemands traitaient les Tchèques avec mépris. Et bien sûr, tout le monde haïssait les juifs." A cet égard, difficile de comprendre l'auteur sans s'attacher à cet aspect. Vient ensuite la question l'enfermement liée au ghetto de Prague, "cellule forteresse" de Kafka et le mythe antisémite du "meurtre rituel" qui plonge Kafka dans une "dualité entre la mélancolie la plus noire et l'humiliation de soi" presque toujours à l’œuvre dans ses récits. Citons encore la figure terrible du père contre laquelle Kafka n'a jamais osé se révolter (cf. Lettre au père qui contient en substance toute l'essence de la littérature kafkaïenne et qui n'a jamais trouvé son destinataire) et la relation ambigüe aux femmes de Kafka (cf. déni de ses désirs qu'il juge comme sales). Autant d'éléments fondateurs de la personnalité de Kafka que Mairowitz revisite en profondeur en s'appuyant sur des faits précis et sur l'étude poussée des textes de l'auteur praguois. Bref, une étude passionnante qui malgré quelques longueurs à mon goût (cf. la relation de Kafka avec les femmes) relève autant d'une démarche littéraire motivée que d'une démarche documentaire perspicace...

Kafka selon Robert Crumb, une biographie pertinemment illustrée qui magnifie l'étude de Mairowitz

    © Robert Crumb

Et parce que c'est toujours un exercice difficile que d'assurer une vraie cohérence entre le texte et les illustrations, on saluera vivement la superbe interprétation graphique de Robert Crumb, à la fois fidèle à l'esprit de l'univers kafkaïen et intelligente par la sélection des séquences à illustrées... Pour conclure, voici un titre découvrir de toute urgence...

Enfin, si votre librairie est en rupture de stock, notez que vous pouvez vous procurer ce livre sur Amazon via le lien suivant : Kafka.

  • Titre : Kafka
  • Scénario : David Zane Mairovitz
  • Illustrations : Robert Crumb
  • Adaptation française : Jean-Pierre Mercier
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Actes Sud BD
  • Date de parution : janv. 2007 (parution originale : 1993)
  • ISBN : 978-2-7427-6573-7
  • Crédits photographiques : © Robert Crumb

La Maison du Docteur Blanche - Laure Murat

En ce début de 19e siècle, la mode est aux aliénistes : alors que mélancoliques, syphilitiques, névrotiques, hystériques et épileptiques s'entassent pêle-mêle dans les asiles et que la médecine capitule face à ces maux de l'air du temps, se distingue la pension du Docteur Blanche. Si les traitements y sont les mêmes qu'ailleurs, Esprit Blanche puis Emile son fils, initient une approche thérapeutique qui inspirera les bases de la psychanalyse. Ainsi, moyennant de rondelettes sommes d'argent, ceux que l'on nomme par abus de langage les fous trouvent enfin une oreille attentive à leurs souffrances ("traitement moral") et un refuge protecteur auprès des Blanches. De De Nerval à Maupassant en passant par Theo Van Gogh, nombreuses sont les personnalités du monde qui ont un jour confié leur états d'âme au(x) Docteur(s). En effet, partageant quasiment leur vie quotidienne avec les patients, ce sera toujours avec une humanité et un stoïcisme presque psychorigide que père et fils dirigeront leur célèbre établissement... 

La Maison du Docteur Blanche, "un poste d'observatoire sans rival sur les rapports entre folie et création"

Epoque du Spleen par excellence, la période romantique est une machine à faire des fous. Les gens (surtout les femmes) sont alors internés à tout va. La médecine a atteint ses limites pour le traitement des maladies mentales. Seuls quelques spécialistes acharnés continuent d'expérimenter de nouvelles méthodes de guérison. Parmi eux, se trouvent deux grandes figures du corps médical représentées d'un côté par le Professeur Jean-Martin Charcot (Salpétrière) et de l'autre par le Docteur Emile Blanche. Deux titres, deux méthodes. Charcot laissera son nom à la postérité grâce à ses travaux scientifiques et ses services rendus à l'Hôpital de la Salpétrière, la mémoire des Docteurs Blanche ne survivra elle, que grâce aux personnalités accueillies à la pension. Pourtant, l'expérience de ces derniers méritait que l'on s'y penche : comme le dit si bien Laure Murat dans son prologue "L'établissement révèle, comme un précipité chimique, les angoisses et les contradictions de toute une société où scientifiques et artistes, aliénistes et patients, tentent, chacun à leur façon d'explorer les replis de l'âme, comme si d'un tissu, ils s'enfonçaient dans la trame. De l'invention de la psychiatrie à la naissance de la psychanalyse, du romantisme au symbolisme, l'histoire de la Maison du Docteur Blanche est donc celle de tout le 19e siècle, avec lequel deux générations d'aliénistes se confondent : Esprit Blanche (1796-1852) et son fils Emile (1820-1893), le fondateur et l'héritier, protagonistes d'une institution et d'une aventure intellectuelle unique en leur genre, dont le récit restait à faire". (p.13)

    Carte postale de la Maison de santé du Docteur Blanche à Passy
  
La Maison du Docteur Blanche, un bon travail de recherche documentaire, d'analyse et de synthèse

On croyait la mémoire médicale de la Maison Blanche perdue avec la destruction volontaire des dossiers médicaux des patients. Il n'en est rien puisque c'est sur la base de riches archives inédites (registres médicaux et correspondances) que Laure Murat a élaboré son projet. Travail de titan s'il en est, cet essai qui prend des formes romanesques, recèle bien de secrets inavouables et de juteuses anecdotes sur les célébrités de l'époque. J'y ai par exemple rencontré un Maupassant vulnérable et particulièrement touchant. J'y ai croisé un De Nerval schizophrène et bien d'autres encore. Formidable laboratoire d'observation de bien de détresses humaines, la Maison Blanche incarne donc un bel échantillon de la mémoire psychiatrique de l'Empire qui méritait d'être exhumé. On pardonnera volontiers à Laure Murat quelques digressions qui éloignent un peu du sujet compte-tenu de l'impressionnante masse d'informations qu'elle a dû étudier et compiler pour rédiger son travail. C'est donc avec enthousiasme que l'on recommandera la lecture de cette étude qui ne manquera pas d'en surprendre certains...

Et si vous êtes curieux de lire cet essai, notez que vous pouvez vous les procurer sur Amazon via le lien suivant : La maison du docteur Blanche : Histoire d'un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant 

  • Titre : La Maison du Docteur Blanche
  • Sous-titre : Histoire d'un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant
  • Auteur : Laure Murat
  • Éditeur : Jean-Claude Lattès
  • Date de parution : 4 mars 2001
  • Nombre de pages : 424 p.
  • ISBN : 978-2709620888
  • Conception graphique : Didier Gomord

L'encre et le sang - Dominique Kalifa

Exceptionnellement, je reprendrai comme synthèse du livre la quatrième de couverture extraite de la conclusion pour présenter L'encre et le sang : "Casque d'Or et les apaches, Jules Bonnot et les premiers bandits en automobile, Fantômas, Rouletabille ou Zigomar, sans oublier les silhouettes inquiétantes qui s'agitent sur les écrans muets du cinématographe, la Belle Époque a donné naissance à une mythologie flamboyante. A l'aube de la Grande Guerre, en effet, la ferveur pour les récits de crimes devient un véritable phénomène de société. Tandis que la presse ouvre grand ses colonnes aux faits divers criminels et que triomphe la chanson de pègres, romans policiers et films de détectives attirent un public de plus en plus large, fasciné par un nouvel imaginaire fait d'empreintes sanglantes et de pas dans la neige, d'indices ténus et de cryptogrammes mystérieux." Entre faits divers, récits de crime et enquête, Dominique Kalifa, historien spécialiste du crime et de ses représentations, montre comment la fabrique du crime a stimulé tous les imaginaires : journalistes, faitdiverstistes, reporters et autres écrivaillons se sont engouffrés avec frénésie dans cette brèche ouverte. L'engouement des classes populaires pour ce nouveau genre littéraire devenu l'opium des peuples, a cependant engendré un véritable fait de société difficile à contenir. La montée en puissance du phénomène a bien sûr eu des conséquences néfastes sur la société. Désormais, la presse quotidienne, garante de l'information auprès de l'opinion publique, est devenue un acteur majeur du débat. Elle a aussi su profiter (voire abuser) de son pouvoir pour manipuler les masses au nom du devoir d'information. Les affaires criminelles dès lors largement relayées à la une des plus grands journaux quotidiens ont parfois nui aux investigations menées par la police et les magistrats. Les tensions entre métiers montrent bien l'enjeu de taille que représentait ce sujet brûlant : la sécurité publique est soudain apparue comme l'enjeu primordial de ces jeux d'influence et de pouvoir. Le débat public s'enflamme autour de ces nouvelles formes de narration qui apportent une nouvelle manière d'interpréter le monde. Mais qu'en est-il des lecteurs et amateurs du genre dans cet immense imbroglio ? Quelles sont les conséquences du phénomène sur la culture populaire et son évolution ? L'entre-deux siècles dépeint par Dominique Kalifa fourmille d'enjeux sociaux, culturels et politiques qu'il est passionnant de découvir sous le regard de l'historien...

L'encre et le sang s'impose comme un ouvrage de référence sur le sujet. Les innombrables références qui parsèment l'ouvrage offrent un fascinant voyage dans l'histoire criminelle de la Belle époque. Chaque fois qu'on a l'impression que l'auteur s'éloigne du sujet, on est ratrappé par un argumentaire solide et cohérent qui répond aux éventuels questionnements qui peuvent surgir à la lecture de l'analyse. C'est donc avec un plaisir renouvelé qu'on assiste à l'édification de l'imaginaire criminel et qu'on (re)part à la rencontre des plus grands personnages qui ont fait le succès du genre. Loin des développements pédants et indigestes, le style de Dominique Kalifa se veut accessible. Cela tombe bien puisqu'il est question de culture populaire ! Les références bibliograpiques et clins d'oeil quoique  très abondants, raviront les passionnés d'Arsène Lupin, Zigomar, Fantômas, Cheri Bibi ou Rouletabille. Les amateurs cinéphiles trouveront également de captivants détails sur les premières productions de l'époque (notamment les films de Méliès) qui ont donné naissance à la censure cinématographique avec un film racontant l'affaire de la bande à Bonnot. D'autres encore y dénicheront encore des sources précieuses et variées sur l'histoire de la presse, celle de la criminologie ou les débats sur la peine capitale en France. En fait, cette étude doit se lire, se relire ou se consulter au gré des informations recherchées, un peu comme on utiliserait une encyclopédie ou un dictionnaire. C'est également un outil idéal pour faire des lectures croisées : l'ensemble du travail d'Albert Londres ou l'ouvrage Dans les archives secrètes de la police se prêtent par exemple très bien à ce genre de recoupements. Il y en a d'ailleurs bien d'autres si on reprend l'étude de Dominique Kalifa dans le détail.

Autre point notable : concernant le problème de la sécurité publique largement mise en avant dans les débats, on constate à cette lecture que les questions de fond ont assez peu évolué par rapport à notre époque (problèmes de moeurs, d'éthique ou de déontologie). Si les aspects formels ont changé et la censure peut-être moins intrusive, les problématiques demeurent les mêmes (question de la sécurité publique). Comme toujours dans ce genre de configuration, les lecteurs ont souvent la triste impression d'être pris en otage par les autorités publiques ou les puissants (la presse) dans des débats où l'opinion publique n'a finalement que peu de poids. Sur ce point, je rejoins complètement Dominique Kalifa qui pense qu'"entre le lire et le croire, s'immisce toute la distance des usages sociaux, le rire, l'indifférence autant que l'adhésion. Rétive, fragmentée, l'opinion est rarement réductible à une somme de lectures, fût-elle insistante, et le lecteur façonne sans doute davantage le récit qu'il n'est façonné par lui. S'ils sont propres à dramatiser et à renforcer les préjugés du public, ces récits n'ont guère les moyens d'entretenir de profondes inquiétudes auprès de lecteurs qui ne forment jamais une masse passive et soumise." (p.269). Et je persiste à croire que le public, en dépit de ce que l'on veut lui faire croire (jeunes ou vieux, personnes éduquées ou non, hommes ou femmes...), est tout à fait armé pour disposer de son libre arbitre. Qu'on arrête donc de vouloir penser à sa place !

Enfin, cet ouvrage est si dense qu'il est difficile d'aborder tous les points étudiés. Je ne peux donc que vous recommander de vous y frotter et de voir par vous-même ce qu'entend Dominique Kalifa à travers sa conclusion : "Si, comme l'estimait Durkheim, le crime se définit qu'au regard de la réprobation sociale, s'il est un facteur de la santé publique, voire un symptôme de progrès social, alors son récit n'est pas seulement un instrument de catharsis ou de diversion, il est un des modes essentiels de régulation dela conscience sociale et une forme active de pédagogie collective. Faisant du crime et de la délinquance des objets de terreur ou de fascination chaque jour un peu plus étrangers aux pratiques quotidiennes, enseignant la norme et diffusant le droit, légitimant l'autorité tout en instituant sur ses actes droit de regard et procédures de contrôle, ces récits disent aussi l'intégration croissane dans la rationalité policée de l'ordre industriel. A tous égards, ils sont bien ce qu'un contemporain inspiré qualifia à l'orée du siècle d'éffrayant miroir qui métamorphose les images en réalité." (p.304)

Si vous souhaitez à votre tour vous lancer dans cette plus que captivante lecture, notez que le livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : L'Encre et le sang. Récits de crimes et société à la Belle Epoque.

  • Titre : L'encre et le sang
  • Sous-titre : Récits de crimes et sociétés à la Belle Époque
  • Auteur : Dominique Kalifa
  • Éditeur : Fayard
  • Date de parution : Octobre 1995
  • Nombre de pages : 351 p.
  • Couverture : © L'assiette au beurre de Benard Flageul, 8 septembre 1906
  • ISBN : 2-213-59513-5


La guerre dans la BD - Mike Conroy

Malgré sa réputation de média futile, la BD, ainsi que le démontre Mike Conroy, a réussi contre toute attente à s'approprier au fil du temps le sombre thème de la guerre. Relayée à l'origine par les dessins de la presse quotidienne, la guerre sous toutes ses formes et dans toutes ses périodes a finalement été couverte par une multitude de publications illustrées allant de la revue au roman graphique (apparu dans les années 2000) en passant par le format de poche. Ainsi, était-il peut-être plus facile de traiter d'un sujet grave par le dessin en permettant une certaine liberté d'interprétation plus légère, nuancée ou fantasmée ? Peut-on voir dans la souplesse et la liberté du dessin les raisons du succès fulgurant du war comics aux USA à partir des années 40 ? Qu'il s'agisse des guerres de Napoléon, de la Guerre de Sécession, de la Grande guerre, de la 2nde Guerre mondiale ou de la guerre du Vietnam... la BD de guerre avait enfin trouvé un public friand. Bien qu'elle ait parfois connu des périodes d'essoufflement, celle-ci a su satisfaire aux besoins des consommateurs en s'adaptant aux tendances en vogue : tantôt patriotique, propagandiste, fantastique, populaire ou réaliste, la BD de guerre s'est taillé une bonne part sur le marché des ouvrages illustrés. De l'évolution des formats à la nature des contenus, Mike Conroy montre également comment les éditeurs ont su faire évoluer leur offre éditoriale pour satisfaire leur lectorat. Parmi les nombreux auteurs cités, notons par exemple Joe Kubert, Harvey Kurtzman, Jack Kirby ou encore des auteurs plus récents comme Art Spiegelman ou Joe Sacco qui ont chacun imposé leur propre style. Illustré par une abondante et riche iconographie, La guerre dans la BD offre un beau panorama sur les sources anglophones du genre...

Forcément non-exhaustif, d'une part parce qu'il couvre principalement les références anglophones et d'autre part parce qu'il existe une telle foultitude de titres qu'il est impossible d'en dresser un tableau complet, cet ouvrage se destine surtout à des lecteurs chevronnés. La présentation de Mike Conroy est pour moi l'oeuvre d'un passionné destiné à des connaisseurs ou à des collectionneurs en recherche de sources. Je ne partage donc pas l'avis suivant de Garth Ennis"La guerre dans la BD se veut une introduction à un genre dont le propos s'avère souvent bien plus subtil que ne le laisse supposer le thème" (extrait de la préface). Cet ouvrage illustré certes de très belle facture, ne relève pas à mon sens d'une introduction au genre. On y puise trop peu d'explications pour une bonne entrée en matière (rappelons que je suis novice et qu'il s'agissait justement pour moi d'une initiation). Le livre ressemble davantage à un ouvrage bibliographique dont j'ai trouvé la lecture fastidieuse malgré quelques timides tentatives d'analyse et un travail de mise en page impeccable. Les intéressants mais trop rares développements sont malheureusement noyés dans les dizaines de références. L'attention qui n'est du coup pas retenue par des textes argumentés ou étoffés, est trop facilement distraite par les superbes mais multiples illustrations qui peuplent le livre. Il m'aurait par exemple paru plus judicieux de mettre l'accent sur l'analyse quitte à sacrifier certains titres ou certaines planches. Car de l'expertise de Mike Conroy sur le sujet, je n'en doute pas. Juste qu'il aurait sans doute pu donner plus de profondeur à son travail en se focalisant sur certaines périodes, certaines guerres ou certains auteurs. Par ailleurs, la traduction du titre original War comics : a graphic history me semble trahir l'objet même du livre. Bref, une déception pour cet ouvrage qui n'en reste pas moins un beau livre et un riche ouvrage de sources...

Si vous souhaitez découvrir ce titre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : La guerre dans la BD : Personnages de fiction ou véritables héros ?  
  • Titre : La guerre dans la BD
  • Sous-titre : Personnages de fiction ou véritable héros ?
  • Titre original : War comics : a graphic history
  • Auteur : Mike Conroy
  • Traducteur : Jérôme Wicky
  • Préface : Garth Ennis
  • Éditeur : Eyrolles
  • Date de parution : Septembre 2011
  • Date de parution originale : 2009 (The Ilex Press Limited)
  • Nombre de pages : 191 p.
  • Couverture : Matt Becker, Fightin' Marines n°5 (haut), Jack Davis, Two Fisted Tales n°30 (bas)
  • ISBN : 978-2-212-13219-9

Pirates de tous les pays - Marcus Rediker

Figure emblématique des mouvements libertaires, la confrérie des pirates n'a cessé depuis des siècles, d'alimenter les imaginaires collectifs. Ces bandits, irrémédiablement représentés avec un bandeau, une jambe de bois, une boucle à l'oreille ou un perroquet sur l'épaule, ont fasciné des générations d'écrivains tant pour leur esprit rebelle que pour leur quête de liberté. Bête noire des flottes marchandes ou militaires, ces scélérats des mers (cf. titre original de l'ouvrage : Villains of all nations) ont semé la terreur sur tous les océans du monde au XVIIe et début du XVIIIe siècle (principalement aux Caraïbes, dans le Golfe de Guinée et à Madagascar). Pillant les navires et vivant au jour le jour de leur butin, ces Robins des bois des mers d'abord instrumentalisés par les couronnes d'Angleterre, de France et de Hollande pour contrer l'expansion coloniale portugaise et espagnole, ont fini par devenir indésirables : navigant sous les couleurs du macabre "Jolly Roger", les flibustiers dérangeaint par leurs moeurs dissolues et leur sauvagerie. Mais ce qui leur était reproché avant tout, était leur contrôle indiscutable des axes maritimes stratégiques de la marine marchande et de la traite négrière. Si les grands empires européens sont parvenus à mettre fin à leur activité en 1726, date de la fin de l'âge d'or de la piraterie, ces marins mutins souvent saoulés au rhum, ont laissé une empreinte durable héritée de leur code d'honneur : témérité et intégrité ne sont-ils pas leur mot d'ordre? N'ont-ils d'ailleurs pas été les premiers à instaurer un système social et égalitaire ? N'ont-ils pas été les premiers à revendiquer la non-appartenance à une nation ? N'ont-ils pas choisi une vie certes périlleuse mais placée sous le signe de la solidarité et de la liberté ? N'ont-ils pas enfin été des centaines à perdre leur vie pour défendre l'honneur du drapeau à tête de mort ? C'est à ces quelques questions que Markus Rediker, en tant que spécialiste du sujet, se propose de répondre...

Charles Bellamy résume très clairement l'esprit pirate par les mots suivants : "Maudit sois-tu, tu n'es qu'un lâche, comme le sont tous ceux qui acceptent d'être gouvernés par les lois que des hommes riches ont rédigées afin d'assurer leur propre sécurité. Ils nous font passer pour des bandits, ces scélérats, alors qu'il n'y a qu'une différence entre eux et nous, ils volent les pauvres sous couverts de la loi tandis que nous pillons les riches sous la protection de notre seul courage." (extrait de la quatrième de couverture). Que ce soit Barbe noire (Edward Teach), Batholomew Roberts, Calico Jack Rackham ou William Fly, qu'il s'agisse d'Anne Bonny ou Mary Read, tous ces célèbres pirates se sont démarqués par leur courage et leur ténacité face aux autorités impériales. Obéissant uniquement à leur code déontologique et oeuvrant sans relâche à la gloire du drapeau noir, ces assoiffés de la vie, ainsi que nous le montre Rediker, se plaisaient paradoxalement à défier la mort elle-même. Si l'image qu'ils véhiculent dans la culture populaire actuelle a encore tant d'impact (cf. les livres, les films, les jeux, les pirates informatiques ou le mouvement politique pirate), c'est bien le signe de leur influence durable. Ces scélérats n'étaient certes pas des enfants de coeur mais ils agissaient dans un souci de fraternité et d'égalité dont peu de communautés peuvent se targuer. Leur fierté mais aussi parfois leur cruauté n'est pas toujours bienveillante. Markus Rediker transmet toutefois une fascination et un respect contagieux pour les pirates malgré leurs travers et leur excès : symbole incarné et prégnant du contre-pouvoir à la sauce boucanier, les bandits des mers racontés par le spécialiste américain donnent à voir un idéal élevé auquel on se prend tous à croire. Dommage que l'étude s'enlise parfois dans de fastidieux chiffrages ou énumérations qui enlèvent un peu de la magie du récit. Dommage également que l'auteur reste enfermé dans un style par trop académique qui ternit un peu l'histoire brûlante des pirates. Mais ne vous arrêtez pas à cet infime détail qui vous priverait d'une lecture captivante : battez donc pavillon noir et partez à l'abordage de cette sympathique étude !

Si vous souhaitez à votre tour embarquer sous les couleurs du Jolly Roger, notez que ce livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : Pirates de Tous les Pays! Deuxième édition.


  • Titre : Pirates de tous les pays
  • Sous-titre : L'âge d'or de la piraterie atlantique (1716-1726)
  • Titre original : Villains of all nations
  • Auteur : Markus Rediker
  • Traducteur : Fred Api
  • Préface : Julius Van Daal
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : Novembre 2011 (pour cette 2e édition)
  • Nombre de pages : 197 p.
  • Illustrations : Thierry Guitard
  • ISBN : 978-2-952-8292-7-4
  • Crédits photographiques : Visuels créé à partir des différentes images de drapeaux pirates sur Wikipédia (images libres de droits)


La fabrique des monstres - Robert Bogdan

A ce jour, aucune étude sociologique ou scientfique n'a été consacrée au freak show (...) Il me semble pourtant que le freak show permet de mieux comprendre certaines pratiques sociales, de retracer l'évolution du concept d'anormalité et de théoriser le regard que nous portons sur la différence. (cf. p.16 de l'introduction). Voilà ce qu'ambitionne d'analyser Robert Bogdan à travers son étude sur La fabrique des monstres. Apparues aux États-Unis dans les années 1980, les Disability Studies sont à la croisée des Gender Studies et des Cultural Studies. Peu relayées en Europe, les sciences du handicap sont pourtant susceptibles d'alimenter d'intéressantes recherches (cf. pistes de réflexion proposées dans le présent ouvrage). Comme le souligne Robert Bogdan, l'étude des freaks shows a bien de choses à nous apprendre car la différence et à fortiori l'anormalité, suscite toujours quelques réflexes de défiance, de curiosité ou de fascination qu'il convient de comprendre et de théoriser. Qu'elle porte sur les caractères physiques ou les déficiences mentales, l'étude originale des handicaps telle que présentée par le sociologue américain, rappelle que le divertissement de masse à l'américaine s'est principalement forgée sur la fabrique des freaks. Remontant à la genèse du phénomène par l'étude de l'histoire des freaks, l'auteur démontre que les "spécimens" exhibés dans les sideshows, les Dime museums, les Odditoriums, les cirques, les parcs d'attractions ou autres expositions universelles, ne sont au final rien de plus... ou de moins, que des gens du spectacle (importance du travail de mise en scène)... A bas donc nos préjugés et nos idées préconçues ! Les "monstres" décrits par Bogdan ne sont ni pathétiques, ni pitoyables : même s'ils ont stimulé certaines curiosités inavouables ou malsaines, même s'ils ont pour certains connu des sorts malheureux, les Freaks sont loin d'être les victimes que nous imaginons. Leur différence est bel et bien leur fonds de commerce et a largement participé de leur popularité. Car si les bonisseurs sont des menteurs et les pandres des dupes, les spectateurs en mal de sensations fortes recherchaient avant tout le divertissement et non l'apitoiement...

A l'origine des freak shows américains : du cabinet de curiosités aux Dime Museums

Qu'ils soient nains, géants, hirsutes, siamois, manchots, culs de jatte, microcéphales..., qu'ils soient réducteurs de têtes, anthropophages ou tatoués, qu'ils soient attardés ou tout simplement des imposteurs..., ceux que l'on désigne sous le nom de freaks se distinguent par leur attributs physiques. Au tournant du 18e au 19e où la mode est aux cabinets de curiosités, les "lusus naturae" attisent tous les fantasmes. Alors que le public, las des activités édifiantes est à la recherche de sensations fortes, les divertissements rationnels prennent leur essor avec la popularisation des freaks. Tout d'abord confinés à des représentations confidentielles, les sideshows souvent situés en retrait des foires ou des cirques, connaissent un essor fulgurant grâce au travail de mise en scène des bonisseurs, des banquistes et autres forains. Ces derniers, en businessmen accomplis ont bien compris l'intérêt lucratif de cette "monstrueuse industrie" : l'accent est mis sur le sensationnel, le bizarre, l'inconnu et tous les moyens sont bons pour faire de l'argent. L'activité étant lucrative, les lieux d'exhibition se multiplient de même que les impressarios et les freaks. L'argent coule à flots. On ne lésine pas pour enjoliver, accentuer, exagérer, déformer la réalité mais cela fait partie du jeu. On crée des calicots raccoleurs et des livrets biographies fantaisistes voire complètement mensongers pour achalander les passants. On poste des freaks à l'entrée des représentations. Phineas T. Barnum crée les Dime museums et produit ses troupes dans toute l'Amérique. L'industrie du marketing à l'américaine est née ! Jusqu'aux années 1940, le filon des freaks sera exploité et surexploité et rapportera des fortunes. Contrairement aux idées reçues, ce ne fût pas toujours au détriment des artistes !

De l'étude des freaks : vers une sociologie de la différence et du handicap

Selon Bodgan, la fabrication de freaks obéit à deux types de modalités de présentation pour les accessoires promotionnels (calicots, livret pseudo-autobiographiques, portraits) : le registre exotique qui mise sur la curiosité du public et le registre emphatique qui joue sur la valorisation du statut social (Bogdan identifie ici deux types de performances : la normalité du sujet malgré son handicap et ses prouesses artistiques). Si le registre exotique s'inspire directement des expéditions coloniales ou scientifiques (cf. Cannibales de Didier Daeninckx), le registre emphatique renvoie quant à lui à la tératologie. Sur quels critères les montreurs de freaks et bonisseurs fondent-ils leur stratégie commerciale ? Quel registre choisir pour mettre en valeur le caractère exceptionnel de chaque freak ? Pourquoi le freak show a eu tant de succès ? En s'intéressant à ces questions et à l'histoire des plus célèbres freaks, l'auteur a démontré que "le freak, cependant, ne se définit pas par une qualité inhérente à la personne mais un ensemble de pratiques, une façon d'envisager, de mettre en scène la différence physique, mentale ou comportementale, qu'elle soit réelle ou stimulée." (p.249). Grâce à cette étude, il lève certains tabous et tord le cou aux préjugés en affirmant que "non seulement le freak show en tant qu'institution est une anomalie dans la pensée sociologique actuelle sur le handicap, mais le parcours individuel de ceux qui y ont fait carrière contredit souvent la plupart de nos a priori (...) Ces individus extraordinaires défient nos préjugés. En étudiant ce qu'ils ont fait de leur situation et du regard que les autres portaient sur eux, nous pouvons mieux comprendre la différence." (p.251)

La fabrique des monstres : une étude originale sur les Disability studies

Si le livre a tendance sur les derniers chapitres à glisser franchement vers le répertoriage des freaks célèbres et leur biographie (la lecture en est alourdie), cette étude conserve toute sa pertinence. Il est vrai que jusqu'à maintenant, le freak m'évoquait inexorablement le misérable John Merrick (cf. Elephant Man de David Lynch) ou la malheureuse Venus hottentote, Saartjie Baartman (cf. La Vénus noire d'Abdellatif Kechiche). La peine que j'ai ressentie pour ces destins tragiques n'a pas disparu mais cette lecture m'apporte un regard plus nuancé sur la question de la différence. Comme le souligne Bogdan "le concept de freak (...) est une aberration au vu de la conception scientifique actuelle de la différence. A son apogée, le freak show était un lieu où la différence était monnayable, donc valorisée. Les sociologues considèrent aujourd'hui que les handicapés ont été stigmatisés, marginalisés et dépréciés. Cette perspective est partiale : certains ont été exploités certes, mais la plupart des freaks étaient reconnus comme des gens du spectacle, salués pour avoir su mettre leur handicap à profit." (p.250). En effet, la différence que nous considérons souvent à tort comme un handicap, peut s'avérer être une fierté pour ceux qui l'affichent. Pour son caractère pionnier et sa valeur documentaire, La fabrique des monstres est une lecture propice à une réflexion constructive. En somme, une belle découverte éditée avec soin par les éditions Alma qui mérite l'attention.

Si ma chronique a piqué votre curiosité, notez que le livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : La fabrique des monstres : Les Etats-Unis et le Freak Show (1840-1940).

  • Titre : La fabrique des monstres
  • Sous-titre : Les États-Unis et le Freak Show - 1840-1940
  • Titre original : Freak Show
  • Sous-titre original : Presenting Human Oddities for Amusement and Profit
  • Auteur : Robert Bogdan
  • Traducteur : Myriam Dennehy
  • Éditeur : Alma Éditeur
  • Collection : Hors collection
  • Date de parution : Août 2013
  • Nombre de pages : 283 p.
  • Illustration de couverture : Claire Dubois-Montreynaud
  • ISBN : 978-2-36-3279093-5
  • Crédits photographiques : Affiche du film Freaks de Tod Browning (1932) (illust.1), poster spectacle Barnum & Baley Freak show (illustr.2), affiches Barnum & Bailey

La cité du sang - Éric Fournier

Quel est le lien entre les garçons bouchers de la Villette et l'affaire Dreyfus ? Comment la "droite révolutionnaire" a t-elle instrumentalisé les membres de la "Cité du sang" au profit de l'antisémitisme ? Pourquoi cet engouement pour les tueurs des échaudoirs ? Quel fût leur rôle dans cette crise politique qui frappe alors la France ? Quel dénouement pour cette crise qui prend des allures de farce ? Qu'en est-il des anarchistes de Sébastien Faure et autres antidreyfusards ? Et la police du préfet Lépine ? Et les journaux ? Alors que Paris traverse une période particulièrement troublée de son histoire, les tensions politiques qui couvent depuis la fin de la Commune et la restauration de la 3e République, trouvent dans ces années 1890 une occasion rêvée de s'exprimer. Comme toujours, il y a les instigateurs, les opportunistes et les suiveurs... Parmi les grandes figures du mouvement antisémite, se distingue le Marquis de Morès. Dans son sillage, s'illustre avec zèle Jules Guérin. Durant cette folle période de surenchère à la haine, les bouchers de la Villette, fort de leur virilité, de leur pouvoir et de leur grande gueule, investissent le pavé en scandant "mort aux juifs". La fascination qu'ils inspirent aux nationalistes et autres curieux les propulsent sur le devant de la scène mais l'histoire montre que leur arrogance n'est qu'une coquille vide. Grâce à cette passionnante étude d'Éric Fournier, c'est un épisode assez mal connu de l'histoire de Paris que l'on découvre.

Comment les bouchers de la Villette entrent dans l'arène politique française dans les années 1890 ?

Dans les années 1890, les nouveaux abattoirs de la Villette ont relégué depuis peu les bouchers à l'orée de la ville. Ces derniers sont confinés dans des espaces clos (échaudoirs) et contrôlés par les autorités administratives. Alors que les tensions sociales et politiques alimentées par l'esprit revenchard de certains ex-communards et la frustration des nationalistes et autres libertaires se multiplient, le Marquis de Morès, piètre politique mais bon connaisseur du métier de boucher, profite du chaos régnant pour rallier la corporation à sa cause : fiers de leur métier qu'ils considèrent à la fois symbole de mort et de vie, les garçons bouchers manipulés par le marquis, veulent reconquérir leur influence d'antan. L'année 1892, marquée par "l'affaire des viandes à soldats", précipite les événements et donne à Morès un excellent prétexte pour mobiliser les travailleurs des abattoirs : la peur, le respect et la fascination qu'ils inspirent sont de parfaits arguments pour en faire ses sbires. Au sein même de la Cité du sang, l'abattage rituel du bétail pratiqué par les bouchers israélites participe encore de la montée de la haine. Morès organise ses premières conférences. Avec l'affaire Dreyfus qui éclate en 1894, le bouc émissaire est tout trouvé. En 1896, Jules Guérin prend le relais du marquis et crée dans la foulée la Ligue antisémite de France (LAF) pour mener ses actions et diffuser sa propagande antidreyfusarde. En 1897, les bouchers sont de nouveaux sollicités pour jouer les gros bras mais face aux anarchistes, aux allemanistes et aux forces de police, ils se révèlent n'être que des pantins à la solde de Guérin. Les groupuscules politiques qui jusqu'alors se tenaient en retrait, entrent dans la danse lorsque la condamnation du Capitaine Dreyfus est révisée par la cour de justice. Le siège du "Fort Chabrol" qui dure quelques semaines, se conclue par la capitulation du leader antisémite et le retour des bouchers à leur échaudoirs...

La cité du sang d'Éric Fournier, une étude originale sur la propagande antisémite et anti-dreyfusarde à travers le théâtre de la rue

L'auteur de La Commune n'est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, propose pour son premier ouvrage un voyage captivant dans le temps. A travers son étude richement documentée, on découvre étonné les événements historiques de l'époque : en effet, l'implication des bouchers de la Villette et leur instrumentalisation par les nationalistes a été relativement peu étudiée et relayée. Si cette période de grande agitation politique marquée par l'Affaire Dreyfus a suscité de nombreuses analyses, rares sont les travaux qui ont envisagé le sujet du point de vue des gens de la rue. Pourquoi s'être intéressé aux bouchers de la Villettte ? A cette question posée par W. Blanc du site Goliards, les humanités populaires, Éric Fournier répond : "La plupart des historiens travaillant sur l’affaire Dreyfus ou sur la montée de la « droite révolutionnaire », pour reprendre l’expression de Zeev Sternhell, évoquaient rapidement l’agitation et les violences antisémites des bouchers de La Villette. Mais ceux-ci étaient réduits à un élément incongru, un détail détonnant. Or, cherchant un sujet de maîtrise en 1996, je voulais étudier les liens entre les faits sociaux et les représentations d’une part et les pratiques de la violence politique urbaine d’autre part. Je cherchai un objet au « ras du sol » ou plus précisément au « ras du pavé » parisien. Ces bouchers, qui constituaient l’élite des services d’ordre antisémites, étaient donc un morceau de choix." 

Cette piste d'étude est d'ailleurs d'autant plus intéressante si l'on prend en considération la dimension comique qu'Éric Fournier donne à son analyse : "Plus d'une fois, le lecteur est invité à sourire ou à rire, aux dépens des bruyants matamores des abattoirs. Condamner l'antisémitisme, après tout, est un acte de salubrité publique élémentaire. Mais en rire ? L'affaire n'est-elle pas un sujet grave et l'antismémistisme une bête immonde avec laquelle on ne badine pas ? Sans doute. Mais le rire a sa place dans l'écriture de cette histoire, qu'il répond à des méthodes et à des objectifs." (p.12). La situation frise en effet parfois le grotesque. Pourquoi donc s'empêcher d'en rire même si le sujet ne s'y  prête pas au départ ? Pour finir, on soulignera le louable parti pris de l'auteur : "Si l'analyse donne parfois des airs de réquisitoire, c'est pour réduire des groupuscules antifreyfusards à leur force réelle, percer l'écran des représentations, ne pas être dupe de leur propagande. Certes l'historien doit comprendre, non juger. Mais ici, la frontière est mince. Tant de médiocrité et de haine ne peuvent laisser froid." (p.12). Pour les raisons développées plus haut, on concèdera que La cité du sang est une étude originale largement susceptible d'alimenter les recherches sur le sujet. C'est donc avec enthousiasme que je vous invite à vous plonger dans la découverte de ce passionnant épisode de l'histoire de Paris.

Pour aller plus loin

Je vous recommande vivement la lecture complète de cet entretien d'Éric Fournier avec W. Blanc du site Goliards, les humanités populaires qui vous en apprendra plus sur la démarche de l'auteur.

Notez qu'un extrait du livre est également consultable sur le site de l'éditeur Libertalia dont je ne saurais que vous recommander la découverte.

Je vous partage également la référence suivante : Vincent Chambarlhac, « Éric Fournier, La Cité du sang. Les bouchers de La Villette contre Dreyfus », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique. URL : http://chrhc.revues.org/336. Elle apporte un regard différent sur l'ouvrage.

Enfin, si vous souhaitez vous procurer cette captivante étude qui se lit comme un roman et dont le prix est très accessible, notez que vous pouvez l'acheter sur Amazon via le lien suivant : La cité du sang.


  • Titre : La cité du sang
  • Sous-titre : Les bouchers de la Villette contre Dreyfus
  • Auteur : Éric Fournier
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : 1er trimestre 2008
  • Nombre de pages : 147 p.
  • Illustrations : Gil
  • Couverture : Yann Levy
  • ISBN : 978-2-952-8292-5-0
  • Crédits photographiques : Illustrations de Gil


La Commune n'est pas morte - Éric Fournier

La Commune de Paris relève t-elle de l'histoire ou de la mémoire ? Représente t-elle l'aube ou le crépuscule des révolutions du 19e siècle ? Quels usages politiques sont-ils faits depuis cet événement majeur de l'Histoire de France, dont Éric Fournier déclare que non, "La Commune n'est pas morte" ? Argumentant en partie son étude sur les travaux de Jacques Rougerie, spécialiste de la question, Éric Fournier propose une approche critique rendue possible grâce au recul par rapport au passé. Si Jacques Rougerie considère dans les années 1960 La Commune comme le crépuscule des révolutions du 19e siècle, cela n'a pas toujours été le cas : appropriés par les uns et instrumentalisés par les autres, les événements survenus après La Commune ainsi que le montre Éric Fournier à travers l'étude des usages politiques de 1871 à nos jours, traduisent bel et bien une "discordance entre l'histoire et les mémoires de La Commune" (p.8). Aujourd'hui, près de 150 ans après les épisodes sanglants, les études historiques sur la question commencent à prendre un nouveau tour. Comme en témoignent les travaux et réflexions initiés à l'occasion du colloque international Regards sur La Commune de Narbonne pour les 120 ans (2011), le sujet connait un certain regain d'intérêt qui nécessite une approche renouvelée. Maintenant qu'est venu le temps de l'apaisement, le "mythe indéracinable" peut enfin s'envisager comme un sujet d'étude scientifique et non plus comme un levier politique cent fois actionné...

Rappelant que la frontière entre histoire et mémoire est poreuse, l'auteur part du principe que : "L'histoire est une science humaine et sociale oeuvrant à une lecture plus complète, objective et impartiale possible du passé. Elle est une construction critique. La mémoire est un usage partiel et partial du passé. C'est ce dont un groupe se souvient ou veut se souvenir. Elle est une construction sociale, affective et souvent politique du passé." (Introduction, p.8). "Mémoires vives", premier chapitre de cette étude, s'étend sur la période de 1871 à 1917. Éric Fournier y décrit le processus de la construction des mémoires : après la défaite des insurgés (cf. les massacres de la Semaine sanglante), la mémoire versaillaise se forge autour de l'humiliation infligée aux Communards. Mais peu à peu, les tensions politiques étant toujours aussi virulentes, la tendance s'inverse et les mémoires communardes en exil se mettent en action. La tentative des républicains de tempérer les ardeurs respectives des deux camps étant vouée à l'échec, se met en place le rituel de la montée au mur des fédérés dès 1880. Accaparé par les uns, exploité par les autres, le symbole de la Commune qui peine à faire le consensus, est récupéré par les forces révolutionnaires communistes après la première guerre mondiale.

Dans son pamphlet La guerre civile en France, Karl Marx reprend à son compte la lutte communarde. Son analyse un peu rapide qui considère que "la grande mesure sociale de la Commune fut sa propre existence" (p.85), donne naissance à la dictature du prolétariat, fondement même de l'idéologie communiste. Malgré les dissenssions entre les marxistes, le PCF puise dans le mouvement révolutionnaire de la Commune les références qui serviront également à Lénine pour justifier l'édification de son parti unique sous couvert du renforcement de la cohésion entre le bolchévisme russe et le socialisme européen. Encore une fois, cette appropriation du passé communard révèle que les mémoires sont à l'oeuvre. Dans les années 1930, le Front populaire qui "est certainement le moment où l'impact de la Commune sur la vie politique française, sa capacité mobilisatrice, est le plus fort, de 1871 à nos jours." (p.98), a du mal dans sa lutte contre le fascisme, à tourner l'usage politique de la Commune à son avantage. Les partis nationalistes sont de leur côté également séduits par la force symbolique héritée de la Commune mais avec les années 1970, l'engouement pour le phénomène s'essoufle, les usages politiques s'amenuisent et le "chant du cygne du centenaire" signe le début d'un "passé apaisé". La Commune n'est pas morte mais ses mémoires s'effacent et elle est enfin prête à entrer dans l'Histoire...

Thiers, Jules Valles, Jean-Jaures, Lissagaray, Marx, Lénine, tous ces grands noms rattachés à la mémoire de la Commune, ont tous participé à l'édification du mythe et entretenu son imaginaire. Partir aujourd'hui à la découverte de ces mémoires sous le regard de l'historien donne au lecteur l'occasion d'aiguiser son sens critique par rapport à une histoire désormais stabilisée. Alors non, la Commune n'est pas morte : elle continue de stimuler notre intérêt comme le prouve les oeuvres qu'elle continue d'inspirer (cf. les oeuvres fictives comme Une amie commune de Jérôme Sorre et Stéphane Mouret ou Le cimetière de Prague d'Umberto Eco) et elle atteste par là son appartenance à l'Histoire... Ce document passionnant qui illustre brillament les propos solidaires et libertaires des éditions Libertalia saura donc trouver sa place dans vos bibliothèques. A lire !

Enfin, si vous souhaitez à votre tour découvrir ce titre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : La commune n'est pas morte : Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours.

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Table des matières

Introduction

Chapitre I : Mémoires vives (1871-1917)
        La mémoire versaillaise (1871-1877)
        Mémoires communardes en exil (1871-1880)
        Les chemins du mur des Fédérés (1871-1880)
        La force du mur (1880-1908)

Chapitre II : Cette grande lueur à l'Ouest (1917-1971)
        Pourquoi Lenine embaumé est-il drapé d'un étendard de la Commune ?
        L'histoire s'écrit au mur (1920-1945)
        Le chant du cygne du centenaire

Chapitre III : Entre fantôme, sphinx et chimère (de 1971 à nos jours)
        Un passé apaisé
        Un mythe indéracinable

Conclusion : A quoi sert la Commune aujourd'hui ?

  • Titre : La Commune n'est pas morte
  • Sous-titre : Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours
  • Auteur : Éric Fournier
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : Février 2013
  • Nombre de pages : 174 p.
  • Illustration de couverture : Jacques Tardi
  • ISBN : 978-2-9528292

Jules Verne. La géographie et l'imaginaire - Lionel Dupuy

Il est difficile de se lancer dans la lecture d'une étude de l'oeuvre de Jules Verne sans craindre de voir s'envoler la magie qui a nimbé nos rêves de voyages dans le temps. De la riche bibliographie de Jules Verne qui a inspiré tant d'auteurs et stimulé tant d'imaginations, on comprendra pourtant qu'une "approche de géographe" puisse trouver toute sa place dans les études qui se consacrent à son oeuvre. Les Voyages extraordinaires et plus particulièrement Le superbe Orénoque (1898), font partie de ces héritages littéraires dont la dimension géographique est fondamentale. Mais qu'est-ce que le roman géographique ? Quel lien y a t-il entre géographie, récit et littérature ? En quoi cette nouvelle lecture permet-elle une meilleure appréhension de l'oeuvre de Jules Verne ? Quels procédés utilise Jules Verne pour passer "systématiquement d'une géographie du réel, scientifique à une géographie fortement influencée par l'imaginaire et inversement" (p.19) ? Telles sont les questions auxquelles Lionel Dupuy ambitionne de répondre dans cette version remaniée de sa thèse de doctorat.

Écrivain du merveilleux mais avant tout passionné par la géographie et accessoirement par les sciences, Jules Verne avait pour objectif d'intéresser ses lecteurs à cette discipline naissante qu'était la géographie à l'époque. Comme il le disait : " Peut-être serez-vous surpris d'apprendre que je ne tire aucune fierté particulière à avoir écrit sur l'automobile, le sous-marin, l'aéronef avant qu'ils ne deviennent en fait des réalités, elles étaient déjà à moitié découvertes. Je faisais simplement de la fiction à partir de ce qui est devenu faits ultérieurement, et mon objet n'était pas de prophétiser, mais d'apporter aux jeunes des connaissances géographiques en les enrobant d'une manière aussi intéressante que possible. 1902 " (p.32). Se peut-il que celui que l'on considère comme le père de la science-fiction n'ait eu d'autre intérêt que celui de créer le roman géographique (tout comme la création du roman historique a été attribué à Alexandre Dumas) ? D'après Lionel Dupuy, il semblerait en tous cas que cela ait beaucoup joué dans le processus d'écriture de Jules Verne : puisant ses inspirations dans les récits de Jacques Arago et d'Élisée Reclus, l'auteur aurait ouvert la voie au "merveilleux géographique" par le glissement d'une géographie scientifique du réel vers des univers imaginaires décalés dans l'espace (merveilleux exotique) et dans le temps (récit poético-mythique : "On utilise souvent l'expression de merveilleux géographique pour l'écrire l'univers des récits, contes et autres fables de l'Antiquité, au premier desquels figure l'Illiade et l'Odyssée d'Homère. p.53"). Ainsi que le démontre Lionel Dupuy, la prose vernienne ne se cantonne pas à de la littérature de jeunesse. Elle va au delà de toute considération purement littéraire puisqu'elle participe à la promotion de la géographie comme une science et qu'elle ouvre de nouvelles perspectives d'études au géographe : "L'imaginaire (re)donne au géographe l'opportunité d'interroger autrement l'espace géographique et littéraire. L'espace de la littérature permet de découvrir une autre langue, une autre façon de penser, d'écrire l'espace, de transmettre le savoir géographique et d'intéresser à ce dernier." p.129

Malgré certains à priori liés au possible désenchantement, cette étude n'est ni frustrante, ni ennuyeuse. Au contraire, elle apporte un éclairage nouveau sur l'imaginaire vernien sans pour autant le déparer du merveilleux auquel notre conscience collective l'a toujours associé. Bien sûr, on est un peu déçu d'apprendre que les fabuleuses machines mises en scène par Jules Verne n'ont été pour partie que les instruments qui ont servi à alimenter son imaginaire géographique mais peu importe, ça donne envie de se replonger profondémment dans Vingt-mille lieues sous les mers...

Enfin, je tiens à remercier les éditions de La clef d'Argent pour m'avoir fait découvrir cette belle étude sur Jules Verne.

Pour vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Jules Verne, la géographie et l'imaginaire : Aux sources d'un Voyage extraordinaire : Le Superbe Orénoque (1898)

Épigraphe :
- Et quel intérêt cela peut-il avoir ? ... demanda le sergent Martial à son neveu, lorsque celui-ci l'eut mis au courant de l'affaire. Qu'un fleuve s'appelle d'une façon ou d'une autre, c'est toujours de l'eau qui coule en suivant sa pente naturelle... 
- Y songes-tu ? mon oncle, répondit Jean. S'il n'y avait pas eu de ces questions-là à quoi serviraient les géographes, et s'il n'y avait pas de géographes... 
- Nous pourrions apprendre la géographie, répliqua le sergent Martial. 
Jules Verne, Le Superbe Orénoque (1898)

  • Titre : Jules Verne. La géographie et l'imaginaire
  • Sous-titre : Aux sources d'un voyage extraordinaire : Le superbe Orenoque (1898)
  • Auteur : Lionel Dupuy
  • Préface : Bernard Duperrein
  • Éditeur : La Clef d'Argent
  • Collection : KhThOn
  • Date de parution : Février 2013
  • Nombre de pages : 141 p.
  • Illustration de couverture : Photomontage de Philippe Gindre
  • ISBN : 979-10-90662-11-7

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau - Oliver Sacks

 L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau est un recueil de récits cliniques. Tous les singuliers caractères qui peuplent ce livre sont authentiques et si l'on a parfois l'impression de naviguer en terrain fantastique, les situations surréalistes décrites par Oliver Sacks sont pourtant bien réellesPour le neurologue anglais, " L'être profond du patient a beaucoup d'importance dans les sphères supérieures de la neurologie, autant qu'en psychologie ; car le patient y intervient essentiellement en tant que personne et l'étude de sa maladie ne peut être disjointe de celle de son identité " (p.10). A mi-chemin entre le théoricien et le dramaturge, Sacks considère ses patients comme des " voyageurs de contrées inimaginables - contrées dont, autrement, nous n'aurions pas la moindre idée." (p.11). Réconciliant ainsi le médecin et le naturaliste, le neuropathologiste plaide en faveur de l'émergence d'une science nouvelle fondée sur des études croisées entre psychologie et neurologie...


Publié pour la première fois en 1988, ce livre qui s'inscrit clairement dans une démarche de vulgarisation scientifique, permet au néophyte d'appréhender les difficultés auxquelles sont confrontés les neurologues. Les troubles décrits par Sacks sont incroyables. Ils affectent non seulement les fonctions motrices des patients mais également leur prodonde personnalité. Ce que révèlent ces études de cas, c'est que soigner des patients atteints de troubles neurologiques sans s'attacher à comprendre les corrélations entre corps et esprit relève d'une fastueuse entreprise. D'après Sacks, il est compliqué de soigner un malade " sans approfondir l'anamnèse jusqu'au récit ou au conte : car c'est seulement là que nous avons à la fois un "qui " et un " quoi ", une personne réelle, un patient confronté à la maladie - à la réalité physique." (p.10). Renouant avec la tradition du récit des maladies, technique ancienne héritée d'Hippocrate, le neurologue considère que la rencontre entre les études du psychique et du physique est nécessaire pour progresser dans le traitement des malades. Grande est la tentation de croire que les cas présentés relèvent exclusivement de l'anecdote voire de la fable. Les récits du médecin s'accompagnent pourtant d'analyses argumentées et les cas relatés ne manquent pas de soulever de nombreuses questions : est-ce possible de ne pas reconnaître son propre visage ? Se peut-il qu'on ne puisse vouloir se servir de ses mains qu'au bout de 60 ans de vie ? Que penser de cette femme qui n'a aucune conscience de ce qui se passe à sa gauche ? Que dire encore de la femme désincarnée ou de cette femme qui ne comprenait pas les mots ? Comment croire encore à l'histoire de cet homme qui sous l'effet de la drogue, se retrouve dans la peau d'un chien ? Que se disent encore ces frères jumeaux qui communiquent exclusivement par le biais de nombres premiers ? Toutes ces histoires hallucinantes sont autant de témoignages improbables qui défient toute imagination. C'est déroutant, effrayant, vertigineux mais tellement captivant ! 


Grâce à l'évocation de ces quelques mystères irrésolus, l'écrivain scientifique invite à un voyage des plus troublants dans les méandres insondables du cerveau : maladie de Parkinson, syndrôme de Korsakovmaladie de La Tourettemaladie d'Alzheimerautisme... tous ces troubles neurologiques dont nous avons plus au moins connaissance, prennent avec la lecture de ce livre une certaine consistance. Le médecin les a regroupés dans quatre chapitres : les déficits qui se caractérisent par une détérioration ou une incapacité de la fonction neurologique (aphonie/extinction de la voix, aphémie/altération de la parole, apahasie/trouble du langage, alexie/trouble lié à la lecture, apraxie/incapacité à coordonner correctement ses mouvements, agnosie/incapacité à reconnaître les objets, amnésie/perte partielle ou totale de la mémoire, ataxie/perte de coordination des muscles des bras ou des jambes). Les excès qui se traduisent par la surabondance fonctionnelle (hyperkynésie/hyperactivité, hyperboulie/tendance à l'exagération, hyperdynamie/hyperactivité musculaire, hypermnésie/exaltation de la mémoire, hypergnosie/exacerbation de la reconnaissance des objets...). Les transports (réminiscence, altération de la perception, imagination, rêve) qui ne sont pas souvent pris en compte du point de vue neurologique mais qui relèvent plus souvent de la psychanalyse (cf. Hildegarde de Bingen). Et enfin, le monde des simples d'esprits, "univers fascinant et paradoxal où tout tourne autour de l'ambiguité du "concret" p.222-226), qui interroge sur " cette qualité de pensée qui caractérise les simples d'esprit et leur confère leur poignante innocence, leur transparence, leur complétude, leur dignité " (p.224) mais qui n'est pas ou peu étudié par la science classique.

Aussi inquiétantes que soient ces histoires (elles relèvent pour beaucoup de l'incompréhensible), elles recèlent une richesse infinie de l'univers mental qui construit nos esprits. Ne serait-ce le vocabulaire parfois très technique, ce livre est tout à fait accessible et il incite certainement à fouiller le sujet. A découvrir !

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Table des matières


I - Pertes
  1. L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau
  2. Le marin perdu
  3. La femme désincarnée
  4. L'homme qui tombait de son lit
  5. Mains
  6. Fantômes
  7. Au niveau
  8. Tête à droite
  9. Le discours du président
II - Excès
  1. Ray, le tiqueur blagueur
  2. Maladie de cupidon
  3. Une question d'identité
  4. Oui, pèse cœur
  5. Les possédés
III - Transports
  1. Réminiscence
  2. Nostalgie incontinente
  3. Route des Indes
  4. Dans la peau du chien
  5. Meurtre
  6. Les visions de Hildegarde

IV - Le monde du simple d'esprit
  1. Rebecca
  2. Un dictionnaire musical ambulant
  3. Les jumeaux
  4. L'artiste autiste

 Détails bibliographiques

 

  • Titre : L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau et autres récits cliniques
  • Titre original : The Man Who Mistook His Wife for a Hat
  • Auteur : Oliver Sacks
  • Éditeur : Points
  • Collection : Essais
  • Traducteur : Édith De La Héronnière
  • Date de parution : Mars 1992
  • Nombre de pages : 312 p.
  • Couverture : René Magritte, Le Bouchon d'épouvante, 1966
  • ISBN : 978-2-02-014630-2