ge copyright Les embuscades littéraires d'Alcapone: Gallimard banni
Bienvenue sur la bibliothèque virtuelle d'Alcapone
Derniers Billets
Affichage des articles dont le libellé est Gallimard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gallimard. Afficher tous les articles

Le génocide voilé - Tidiane N'Diaye


 
Le Génocide voilé dont il est ici question, se rapporte à la traite négrière menée par les arabes lors les conquêtes arabo-musulmanes de l'Arabie et de l'Afrique subsaharienne du Moyen-Âge jusqu'au début du XXème siècle. S'il est vrai que l'esclavagisme a sévi dans toutes les civilisations depuis des temps immémoriaux (on parlera plutôt de servage dans les civilisations d'Afrique noire ou en Égypte avant les conquêtes arabo-musulmanes), cette "enquête historique" de Tidiane N'Diaye (expression utilisée par l'éditeur), nous apprend que l'expansion à grande échelle, voire industrielle de la traite négrière en revient sous couvert d'une islamisation aux desseins civilisateurs, aux arabes. L'idée n'étant pas de dédouaner les horreurs du commerce triangulaire mais de démontrer que l'esclavage n'est pas une exclusivité européenne, l'auteur met l'accent sur le trafic d'humains que les arabes ont initié et entrepris de façon commerciale pendant près de treize siècles au delà même de l'abolition de l'esclavage liées aux traites occidentales. Ainsi, les razzias organisées par les peuples arabo-musulmans dans les tribus africaines concernaient non seulement les biens matériels comme le bétail, les récoltes, etc., mais également les populations qui étaient ensuite vendues comme esclaves. Fondée sur des théories raciales, la traite négrière transsaharienne est mal connue, presque occultée par ce que l'auteur désigne comme le "Syndrome de Stockholm à l'africaine"...

La traite négrière transsaharienne, un génocide voilé ?

Souhaitant ouvrir la voie vers de nouvelles études sur le sujet, Tidiane N'Diaye déclare au sujet de la traite transsaharienne "qu'il est donc difficile de ne pas qualifier cette traite de génocide de peuples noirs par massacre, razzias sanglantes puis castration massive. Chose curieuse pourtant, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l'oubli, souvent au nom d'une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C'est en fait un pacte virtuel  scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux qui aboutit à ce déni." (p. 271). Lourdes de sens, ces conclusions qui s'appuient sur un riche travail de documentation, sur d'importants travaux de recherches, sur une bibliographie fouillée et sur des témoignages, questionnent. Pour la lectrice "naïve" que je suis, il m'a été difficile de passer sur cette lecture sans être bousculée par mon ignorance du sujet. Pour peu, on penserait "presque" que la traite transatlantique a été "moins pire" que celle des arabes et c'est là toute l’ambiguïté du propos : si la démarche reste intéressante, la liberté de ton de l'auteur dérange car le discours (audacieux et polémique s'il en est) frise plus d'une fois le règlement de comptes et s'éloigne de l'essai historique. Dommage, car ce livre est riche de contenus historiques. Dans tous les cas, il mérite de relancer le débat et offre de belles pistes de lectures pour approfondir les connaissances sur le sujet. À découvrir pour vous faire votre propre avis sur la question !


Si vous souhaitez découvrir cet ouvrage à votre tour, rendez-vous sur le lien suivant pour vous le procurer : Le génocide voilé: Enquête historique


Détails bibliographiques

  • Titre : Le génocide voilé
  • Sous-titre : Enquête historique
  • Auteur : Tidiane N'Diaye
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2017
  • Nombre de pages : 311 p.
  • ISBN : 978-2--07-271849-6
  • Photo de couverture : © Stuart Franklin / Magnum Photos (détail)

 

Les bienveillantes - Jonathan Littell

Dans la 4ème de couverture, l'éditeur souligne qu'à travers Les Bienveillantes, "Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire." C'est vrai, l'officier SS Maximillien Aue est un personnage comme on en rencontre peu dans la littérature : sa personnalité clivante voire schizophrénique, sa pathétique suffisance/indifférence et son incompréhensible complaisance habitent à travers les vicissitudes insensées de son épouvantable carrière, le parcours invraisemblable d'un bourreau nazi. Participant au "Front de l'Est" et aux campagnes d'extermination de la Shoah confiées aux Einsatzgruppen (en Ukraine et Crimée), à la "Bataille de Stalingrad" et à la "Chute de Berlin", Aue prend part activement à l'abominable odyssée de l'ère nazie. Ses mémoires s'inscrivent ainsi dans un récit fictif qui se rapprocherait selon Jonathan Littell, plus d'une démarche de réflexion littéraire inédite sur le processus de déshumanisation des bourreaux en général que sur une simple fiction basée sur des faits historiques exclusivement liés à l'Holocauste. Objet hybride s'il en est, ce roman qu'à l'instar de certains, je considère comme une "fiction critique", questionne et dérange. Pour preuve, les nombreuses distinctions littéraires qu'il a reçu de même que les innombrables critiques qu'il a suscité montrent qu'il ne laisse pas indifférent. Pour ma part, Les bienveillantes constituent un roman certes original et bien documenté, mais dont la prolixité et le mélange des genres n'est pas toujours le bienvenu. En effet, à force de citer l'histoire au service d'un travail fictionnel dans un rapport presque trop tendancieux (la personnalité très singulière de Aue manque à mon sens cruellement de cohérence tout comme d'autres des personnages comme Thomas Hauser), Jonathan Littell a fini par produire un pavé de littérature non identifié (1400 pages pour la version de poche qui font un peu l'étalage des riches connaissances de l'auteur) qui hésite entre nihilisme pour son narrateur et voyeurisme pour son lecteur. Pour autant, cet ouvrage ne manque pas d'intérêt mais si vous êtes amateur de fictions historiques plus conventionnelles traitant de la Shoah sous l'angle des bourreaux, préférez plutôt d'autres titres comme par exemple La mort est mon métier de Robert Merle ou Le Nazi et le barbier de Edgar Hilsenrath...

Ceci dit, si vous souhaitez vous faire votre propre idée de cette lecture, notez que le livre est disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Les Bienveillantes.


Détails bibliographiques

 

  • Titre : Les bienveillantes
  • Auteur : Jonathan Littell
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2008
  • Nombre de pages : 1408 p.
  • ISBN : 978-2070350896
  • Photo de couverture : © Lucio Fontana, Concetto spaziale, 1995 (détail), ADAGP, 2008, Collection particulière, Roma


De l’indigène à l’immigré - Nicolas Bancel & Pascal Blanchard

Nous en avons tous plus ou moins conscience, la présence de populations immigrées en France est l’héritage d’une longue histoire coloniale française. Étendu au Maghreb, à l’Afrique noire et à l’Indochine, l’empire colonial français qui s’est affirmé comme une puissance économique mondiale dès le 19è siècle, s’est donné pour mission de civiliser les peuples indigènes de ses colonies. La théorie de la « supériorité raciale » paradoxalement étayée par les scientifiques de l’époque et la multiplication des expositions coloniales alimentent alors les stéréotypes coloniaux et ouvrent la voie aux fantasmes les plus grotesques à propos des populations des contrées exotiques. Dès 1945, cette hégémonie coloniale française est mise à mal par la lutte pour l’indépendance de l’Algérie incarnée par Messali Hadj et par la résistance de figures emblématiques comme Hô Chi Minh en Indochine. Les puissances coloniales doivent faire face à une crise sans précédent qui exige une refonte des discours politiques. L’image de l’indigène fait place à celle de l’immigré. Les « politiques assimilationistes » caractéristiques à la France misent désormais sur une logique d’intégration des populations immigrées mais la réalité est cruelle. Les stéréotypes et préjugés raciaux véhiculés pendant des décennies au travers de l’abondante production iconographique restent profondément ancrés dans l’imaginaire collectif et perdurent encore de nos jours malgré une prise de conscience de la résurgence du racisme et la forte mobilisation des autorités publiques et de la société civile autour de ces questions...

« Il n’y a pas de racisme sans colonialisme », Aimé Césaire, 1954


Pas de droits d’auteur cités. Source : https://www.africavivre.com/coups-de-coeur-a-lire/aime-cesaire-miriam-makeba-co-la-vie-des-grands-expliquee-aux-petits.html
Aimé Césaire avait profondément raison lorsqu’il déclarait en 1954 : « Le colonialisme porte en lui la terreur. Il est vrai. Mais il porte aussi en lui, plus néfaste encore peut-être que la chicotte des exploitateurs, le mépris de l’homme, la haine de l’homme, bref le racisme. Que l’on s’y prenne comme on le voudra, on arrive toujours à la même conclusion. Il n’y a pas de racisme sans colonialisme. » Cette citation mise en exergue au début de l’ouvrage offre une belle entrée en matière pour les spécialistes de l’histoire coloniale et post-coloniale que sont Nicolas Bancel et Pascal Blanchard. En effet, il est difficile d’évoquer le colonialisme sans dénoncer le racisme. Aussi, grâce à une approche basée sur une analyse historique, documentaire et iconographique originale, les deux auteurs proposent avec ce titre, un passionnant travail historiographique et mémoriel sur l’histoire coloniale française dont certains aspects encore malheureusement méconnus méritaient d’être étudiés et mis en en lumière. Enrichi par l’analyse d’un précieux panel de sources iconographiques d’époque, De l’indigène à l’immigré démontre en outre, la puissance de la manipulation par l’image et la façon dont l’image s’est faite l’instrument de tous les discours de propagande. Tenant en à peine 128 pages, ce livre d’ailleurs doté d’un substantiel appareil critique (illustrations, témoignages, citations, chronologies, bibliographie...), est surprenant par la richesse et la qualité de son contenu. Et à vrai dire, en ouvrant ce livre, vu son épaisseur et ses nombreuses illustrations, je m’attendais plutôt à de la littérature jeunesse. Mais l'incroyable masse critique d’informations, si elle reste accessible à des publics jeunes, peut/doit intéresser tous les publics car l’approche pédagogique, les propos argumentés et les références largement documentées permettent de nourrir une réflexion pertinente autour de l’histoire coloniale française et invitent intelligemment à approfondir ses connaissances sur le sujet. Assurément un livre à mettre entre toutes les mains !

Aussi, si vous souhaitez à votre tour vous plonger dans cette captivante histoire coloniale française, notez que vous pouvez vous procurer le livre sur Amazon via le lien suivant : De l’indigène à l’immigré


Notre rapport à l’image à travers les représentations de la figure de l'étranger


En ce qui concerne l’analyse des sources iconographiques présentées dans l’ouvrage, cette chronique ne serait pas complète si je ne lui en consacrais pas une partie. Nul n’est besoin de le rappeler, l’image a toujours constitué un puissant outil de manipulation pour les classes dirigeantes : cela a commencé avec l’ère des grandes découvertes lors desquelles les indigènes ont d’abord été représentés sur gravures puis photographiés. S’appuyant les théories du racisme scientifique et de l’anthropologie physique au 19è siècle, la communauté scientifique a bon gré, mal gré, contribué à alimenter le fantasme du sauvage et à créer l’image de l'indigène. Au fur et à mesure, ces représentations ont évolué avec les intentions de ses producteurs. Ainsi, a-t-on glissé de façon subreptice de la documentation iconographique scientifique du début du 19è siècle à la promotion événementielle grand public pour les zoos humains, les jardins d’acclimatation et les expositions coloniales de la fin du 19è siècle.

Ce que les puissances coloniales considéreraient alors comme des avancées scientifiques par rapport au nouveau concept de catégorisation des races humaines et la soif d’exotisme qui attisaient l’intérêt et la curiosité des classes aisées de la société, ont littéralement asservi et desservi les peuples des colonies françaises. En effet, les images véhiculées accentuant les attributs physiques de ses sujets de façon caricaturale ont abondamment alimenté les stéréotypes raciaux et renforcé l’idée de la supériorité de la race blanche sur les autres. Ainsi, considérés d’une part par les scientifiques comme de vulgaires objets de recherche, sollicités de l’autre par les classes sociales aisées en mal d’exotisme ou abhorrés par d’autres, les indigènes se sont-ils ainsi vus complètement dépossédés de leur image. Désormais, ils devenaient malgré eux, les têtes d’affiche de campagnes de communication en tous genres : après les thèses anthropologiques et les expositions coloniales, l’image des indigènes a servi à la propagande militaire, aux campagnes de publicité ou plus récemment et paradoxalement aux campagnes de prévention et de lutte contre le racisme. Tantôt réduits à des objets, tantôt vantés pour la richesse de leur diversité, les anciens peuples colonisés de France qui sont finalement passé du statut d’indigène à celui d’immigré, restent malgré eux victimes de l’exploitation outrageuse de leur image...

Et au final, la figure de l’étranger, peu importe qu’on lui prête des intentions scientifiques ou propagandistes, qu’on la désigne sous le nom de campagne d’information, de renseignement ou qu’on l’utilise à des fins publicitaires, doit nous rappeler comme l’avait si bien exprimé Aimé Césaire, « qu’il n’y a pas de colonialisme sans racisme ». Aussi penser et repenser notre rapport à l’image et en l’occurrence notre rapport à la figure de l’étranger à travers notre connaissance de l’histoire coloniale française, participe d’un travail de mémoire auquel nous ne devons pas nous dérober pour lutter durablement contre le racisme et les discriminations...


Détails bibliographiques


  • Titre : De l’indigène à l'immigré
  • Auteurs : Nicolas Bancel et Pascal Blanchard
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Découvertes Gallimard Histoire
  • Date de parution : Février 1998
  • Nombre de pages : 128 p.
  • ISBN : 978-2070534296
  • Photo de couverture : © Couverture de l’album de l’Exposition coloniale de 1931, Photomontage de Cloche

California Dreamin’ - Pénélope Bagieu

Depuis qu’elle était toute petite, Ellen Cohen (chanteuse de The Mamas and the Papas) le savait : lorsqu’elle serait grande, elle deviendrait célèbre. Son goût pour la musique et la scène, c’est son père qui le lui a insufflé par son amour de l’opéra. Depuis ce jour où il l’a emmenée voir le spectacle de La Bohème pour l’un de ses anniversaires, Ellen ne rêve que de devenir chanteuse. Malgré ses kilos en trop qui l’éloignent des canons de beauté classique, celle qui prendra plus tard pour nom de scène «  Cass Elliot », se démarque dès sa plus tendre enfance par son caractère bien trempé et son humour hors pair mais pas seulement : cette voix qu’elle savait poser à l’octave près la fait remarquer par Shirley, sa prof de chant à Baltimore qui, pour lui éviter de devenir « une star du sandwich au pastrami » (p. 83) au deli de son père, lui prête sa voiture pour partir à New York. Commence alors pour elle, la folle aventure de la musique...

California dreamin’ : quand le portrait se fait récit


Je connaissais vaguement Pénélope Bagieu pour ses dessins « girly » et pleins d’humour mais n’étant pas particulièrement fan de ce genre, je ne me suis jamais intéressée à son travail. Grâce à California Dreamin’, je découvre son talent de biographe. Si son coup de crayon et surtout son lettrage ne sont vraiment pas ma tasse de thé, cela ne m’a pas empêché de trouver cette biographie dessinée de Mama Cass particulièrement réussie. Au départ, il y a bien sûr mon intérêt certain pour la Beatnik Generation. Mais cela n’aurait pas certainement pas suffi pour faire de cet album un récit biographique captivant. En fait, ce qui m’a beaucoup plu, c’est la technique narrative employée par la dessinatrice : en effet, choisir de raconter l’histoire de la chanteuse via une «  galerie déconnectée » de portraits, m’a paru audacieux et original. Si cela peut sembler déconcertant à la première lecture (notamment parce que le lien entre les différents personnages n’est pas toujours explicité), ce parti pris de la dessinatrice qui met le travail de portraitiste à l’honneur, propose une structure narrative intéressante : ici, c’est véritablement «  le portrait qui se fait récit ». La lecture de California Dreamin’ s’apparente donc en ce sens à un exercice inhabituel qui invite le lecteur à reconstituer à la façon d’un puzzle, l’histoire à partir des portraits brossés. Cela exige en somme un petit effort intellectuel qui est largement récompensé par un voyage dans l’univers halluciné de Cass Elliot, cette voix d’or au goût d’acide...

    © Mama Cass Elliot with her Mamas and the Papas bandmates John Phillips and Denny Doherty in 1966. Express/Getty Images  

Pour partir à la découverte de l’incroyable destin de Cassy Elliot d’après Pénélope Bagieu, notez que vous pouvez vous procurer le livre sur Amazon via le lien suivant : California Dreamin’.

Enfin, pour accompagner cette lecture en musique et découvrir le talent de Cass Elliot et de The Mamas and the Papas, je vous propose en bonus d’écouter la playlist établie par Pénélope Bagieu herself.

Détails bibliographiques


  • Titre : California Dreamin'
  • Auteur : Pénélope Bagieu
  • Dessins : Pénélope Bagieu
  • Éditeur : Gallimard
  • Date de parution : Septembre 2015
  • Nombre de pages : 272 p.
  • ISBN : 978-2-07-065758-2
  • Couverture : © Pénélope Bagieu

Journal d'un corps - Daniel Pennac

On ne compte plus le nombre de journaux que recense la littérature. Que ce soit le Journal d'un tueur (Gérard Schaeffer), le Journal d'un fou (Gogol), Le journal d'Anne Franck... cette forme d'écriture a toujours eu la part belle parmi les livres. Souvent destiné à recueillir les réflexions, expériences ou sentiments de son auteur, le journal est le fidèle confident. Le journal de Daniel Pennac se différencie pourtant à ceci près qu'il touche à quelque chose qui nous est commun à tous : le corps. Ce corps que nous entendons mais n'écoutons pas, que nous voyons mais ne regardons pas, qui nous accompagne tout au long de notre vie mais que nous oublions parfois. Ce corps même qui nous rapproche de nos semblables et qui cache bien de secrets, Daniel Pennac a souhaité le célébrer sous la plume paternelle de Lison, le narrateur ("C'est d'un autre corps que j'ai, moi, tenu le journal quotidien ; notre compagnon de route, notre machine à être." p. 7). Merveilleux héritage d'un homme-enfant au caractère sybillin, ce Journal d'un corps par son approche tantôt touchante, tantôt crue mais jamais clinique, expose au grand jour les préoccupations qui nous ont tous hanté un jour mais que nous ne prenons que rarement la peine de raconter. De son enfance, où il prend progressivement conscience de son corps, des complexes qu'il en conçoit, de ses premiers émois érotiques à ses déboires sexuels, de ses lubies à ses habitudes, de ses angoisses à ses maladies, de ses plus beaux succès à ses morts tant aimés, et ce jusqu'à la fin, le père de Lison a consigné dans son journal tous ces événements qui marquent immanquablement l'histoire d'un corps...

"Je n'ai jamais envisagé mon corps comme un objet de curiosité scientifique. Je n'ai pas cherché à le décrypter dans les livres. Je ne l'ai pas flanqué sous surveillance médicale. Je lui ai laissé la liberté de me surprendre. Ce journal m'a juste mis en état d'accueillir ces surprises." (p.357) confie simplement le narrateur. Cette fantastique "machine à être" dont nous ignorons bien des mystères et qui guide parfois nos sentiments et nos choix parle d'elle-même dans ce journal. Avec la sensibilité et l'humour qu'on lui connait, le père de la célèbre tribu des Malaussène nous fait rire ou sourire. Il émeut, il révolte. Mais toujours avec cette humanité qui caractérise ses oeuvres. J'ai aimé le journal de ce corps qui m'a rappelé certaines de mes propres expériences ou souvenirs. Et parce qu'il fête un trésor qui nous est tous commun et propre à la fois, ce journal a une résonnance particulière : il dévoile un peu de nous tous...

Il y a maintenant longtemps que j'avais lu le sourire aux lèvres, l'hilarante saga des Malaussène et Le dictateur et le hamac (que j'avais d'ailleurs bien apprécié). Je pensais ne plus revenir aux oeuvres de Pennac. Quelle ne fût donc cette agréable surprise que la publication de ce livre, abondamment illustré par les dessins de Manu Larcenet. Ce pavé, que dis-je ? cette enclume (hormis mes dicos, c'est le livre le plus grand et le plus lourd de ma bibliothèque) est une co-édition des éditions Gallimard et Futuropolis. C'est un bel objet qui saura ravir les inconditionnels de Manu Larcenet. Bien que j'apprécie le travail du dessinateur, cette édition ne me parait pas des plus indispensables en raison de son prix élevé. Pour ceux qui ne peuvent se permettre cet investissement, je conseille tout simplement la première édition de Gallimard.

Enfin, si vous souhaitez vous procurer ce livre, notez qu'il est disponible sur Amazon, via le lien suivant : Journal d'un corps

  • Titre : Journal d'un corps
  • Auteur : Daniel Pennac
  • Dessins : Manu Larcenet
  • Éditeur : Futuropolis / Gallimard
  • Date de parution : Mars 2013
  • Nombre de pages : 375 p.
  • EAN : 978-2-7548-0950-4

Héliogabale ou l'anarchiste couronné - Antonin Artaud

Emblématique figure de la Rome décadente, Héliogabale d'Émèse (l'actuelle ville de Homs en Syrie) est sans conteste pour Antonin Artaud, un personnage digne d'intérêt. L'espèce de fièvre avec laquelle l'auteur remonte les siècles pour composer ce documenté et poétique essai, est sans doute le signe de l'engouement obsessionel d'Artaud pour l'Empereur. Pourquoi cette fascination pour Héliogabale ? Qui était donc celui qu'Artaud dénomme sous le titre d'"anarchiste couronné" ? A quoi renvoie ce mystérieux surnom ? Qu'est-ce qui au delà de la réputation sulfureuse de l'Empereur a déclenché la passion d'Artaud ? Qu'est-ce encore qui chez Héliogabale a inspiré et nourri les questionnements de l'initiateur du "Théâtre de la cruauté"? Selon J.M.G. Le Clezio, l'Héliogabale d'Artaud est le livre "le plus construit et le plus documenté des écrits d'Artaud et aussi le plus imaginaire". Quoiqu'il en soit, ce texte n'en demeure pas moins un texte hybride et sybillin où se mêlent lyrisme, mysticisme et métaphysique...

Prêtre paien adorateur du Soleil et roi anarchiste, Héliogabale fascine Artaud par son règne tyrannique tissé de débauches et perversions sexuelles. Né dans le stupre, élevé au rang d'empereur par les femmes de sa famille et disparu dans le plus parfait anonymat, le controversé Héliogabale est partagé entre la culture gréco-romaine et la barbarie. Sa pédérastie religieuse n'a pas d'autre origine qu'une lutte obstinée et abstraite entre le Masculin et le Féminin." (p.67). Son anarchiste tyrannie ne souffre aucune entorse. Il "se conforme à la loi divine, à laquelle il a été initié, et il faut reconnaître qu'à part quelques excès ça et là, quelques plaisanteries sans importance, Héliogabale n'a jamais abandonné le point de vue mystique d'un dieu incarné, mais qui se conforme au rite millénaire de dieu." (p.107). Voilà grossièrement décrites les principales idées de ce texte. La pensée d'Artaud manque de limpidité et tend parfois aux digressions mais son travail documenté (cf. les appendices et les mutilples notes en fin d'ouvrage) mérite le détour. Le regret que j'ai, est de ne pas avoir su en apprécier toute la teneur. J'ai de loin préféré Van Gogh le suicidé de la société à Héliogabale ou l'anarchiste couronné.

Pour aller plus loin dans la découverte d'Héliogabale, je vous invite à lire l'article Héliogabale : la décadence ou le triomphe de la vie proposé sur le site Libération Paienne.

Si vous souhaitez vous procurer ce livre, il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Héliogabale ou l'anarchiste couronné.

Détails bibliographiques


  • Titre : Héliogabale ou l'anarchiste couronné
  • Auteur : Antonin Artaud
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : L'imaginaire
  • Date de parution : Septembre 2012
  • Nombre de pages : 154 p.
  • ISBN : 978-2-07-028472-6

Van Gogh ou le suicidé de la société - Antonin Artaud


Van Gogh ou le suicidé de la société est le vibrant hommage d'un fou rendu à un autre fou. Mais que signifie donc être fou ? Artaud interroge sur le bienfondé de cette société qui condamne ses génies à la camisole. Accusant les psychiatres d'avoir assassiné Van GoghAntonin Artaud rappelle que ce meurtre est aussi le sien. Lorsqu'il déclare qu'il y a dans tout dément un génie incompris dont l'idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n'a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui avait préparé la vie." (p.51), doit-on comprendre par là que la folie est pour lui la manifestation du génie ? La réponse est oui et pour Artaud, la société craignant les esprits libres, est coupable du suicide de Van Gogh mais de bien d'autres encore : Baudelaire, Edgar Poe, Gérard de Nerval, Nietzsche, Kierkegaard, Hölderlin, Coleridge, Lautréamont, tous ont fait l'objet de procès injustifiés. Van Gogh, fustigé par une société indigne de son talent en est mort, abandonné aux souffrances les plus insensées et anéanti par l'incompréhension la plus totale...

Autoportrait datant de janvier 1889
Paru en 1947 quelques mois avant la mort d'Artaud, ce poignant et éloquent hommage s'élève comme un cri au milieu de la nuit. Souffrant également de troubles psychologiques ("J'ai passé 9 ans moi-même dans un asile d'aliénés et je n'ai jamais eu l'obsession du suicide, mais je sais que chaque conversation avec un psychiatre, le matin à l'heure de la visite, me donnait l'envie de me pendre, sentant que je ne pourrais pas l'égorger." p.58-59), Artaud qui considérait Van Gogh comme son alter-égo peintre, s'improvise comme le porte-parole extra-lucide de l'artiste suicidé. Mettant sa plume fiévreuse au service d'un ultime pamphlet dirigé contre les psychiatres (Van Gogh était suivi par le docteur Gachet et a été interné à l'asile de Rodez), Artaud affirme qu'il "est à peu près impossible d'être médecin et honnête homme, mais il est crapuleusement impossible d'être psychiatre sans être en même temps marqué au coin de la plus indiscutable folie : celle de ne pouvoir lutter contre ce vieux réflexe atavique de la tourbe qui fait, de tout homme de science pris à la tourbe, une sorte d'ennemi-né et inné de tout génie." p.50. L'accusation est lourde mais peut-on pour autant en blâmer Artaud ? Je ne crois pas. Et Artaud de dire encore que si Van Gogh était fou, alors "il l'était au sens de cette authentique aliénation dont la société et les psychiatres ne veulent rien savoir".


Champs de blé et corbeaux 1860
" Ce à quoi Van Gogh tenait le plus au monde était son idée de peindre, sa terrible idée fanatique, apocalyptique d'illuminé. " p.59. Telle serait pour moi, les mots d'Artaud qui résumerait le mieux l'oeuvre du peintre. Ce texte est remarquable et je ne peux m'empêcher de citer encore cette phrase : " Car on ne contrecarre pas aussi directement une lucidité et une sensibilité de la trempe de celle de Van Gogh le martyrisé. Il y a des consciences qui, à de certains jours, se tueraient pour une simple contradiction, et il n'est pas besoin pour cela d'être fou, fou repéré et catalogué, il suffit au contraire, d'être en bonne santé et d'avoir la raison de son côté." p.92. Et pour conclure ce billet, je vous pose la question : ces quelques bribes du texte d'Artaud, vous semblent-ils être le fruit d'un esprit dérangé ? Oui ? Non ? Peut-être ? En tous cas, c'est pour moi le discours d'un homme plus lucide que jamais... Van Gogh ou le suicidé de la société est assurément un texte à découvrir de toute urgence !

Pour aller plus loin, je recommande chaudement cette vidéo de L'évocation de Van Gogh le suicidé de la société par Max Pol Fouchet (archives de l'INA). Magnifique !

Pour vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Van Gogh ou le suicide de la société 

Note de l'éditeur

La présente édition de Van Gogh le suicidé de la société a été établie par les Éditions K en 1947, texte corrigé après consultation des cahiers manuscrits d'Antonin Artaud et des archives du legs Paule Thévenin à la Bibliothèque nationale.


  • Titre : Van Gogh ou le suicidé de la société
  • Auteur : Antonin Artaud
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : L'imaginaire
  • Avant-propos : Évelyn Grossman
  • Date de parution : Mars 2001
  • Nombre de pages : 93 p.
  • ISBN : 978-2-07-076112-8

Eloge de la lecture et de la fiction - Mario Vargas Llosa


"Écrire, créer une vie parallèle où nous réfugier contre l’adversité, et qui rend naturel l’extraordinaire, extraordinaire le naturel, dissipe le chaos, embellit la laideur, éternise l’instant et fait de la mort un spectacle passager." Cet extrait est tiré du magnifique discours tenu par Mario Vargas Llosa pour la remise de son prix Nobel le 7 décembre 2010. Sur un ton confidentiel, l'auteur hispano-péruvien nous partage son amour de la lecture et de l'écriture envisagée comme une fiction. Revenant sur les origines de sa passion pour l'écriture et les raisons qui l'ont poussé à continuer à écrire pendant toute sa vie, l'auteur nous ballade dans l'intimité de sa vision littéraire. Pour lui, lire et écrire forge l'esprit. Telle un arme redoutable contre la suprématie des idéologies politiques et religieuses, la littérature est un fabuleux remède à la misère et à l'ignorance. Ainsi qu'il le dit si bien: "La littérature crée une fraternité à l’intérieur de la diversité humaine et éclipse les frontières érigées entre hommes et femmes par l’ignorance, les idéologies, les religions, les langues et la stupidité." 

De l'assassinat considéré comme des Beaux-Arts - Thomas de Quincey

De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts est un ouvrage difficilement identifiable. Il compile trois textes produits sur différentes périodes. La préface de Pierre Leyris, que j'ai d'ailleurs trouvé très intéressante, contextualise bien l'ouvrage et en permet une bonne appréhension. Car il faut le dire, livré sans explications, ce traité qu'on a pu qualifier d'essai noir, perd beaucoup de son essence. Thomas De Quincey, que l'on connait pour son existence matérielle difficile, a produit nombre de textes pour subvenir à ses besoins. Répondant à la demande des éditeurs, il écrit sans cesse, jonglant entre les sujets et les styles littéraires. Ici, il livre des essais, là, il signe des articles. Il n'hésite pas à partager ses Confessions d'un fumeur d'opium et s'essaie même au roman noir et au roman gothique (voir Klosterheim ou Justice sanglante). Rien de plus naturel donc, qu'il ait pu traiter un sujet tel que celui du meurtre considéré comme l'un des Beaux-Arts. Ainsi, la première partie de l'ouvrage retranscrit-elle une conférence (1827) que l'auteur aurait tenu devant un public d'amateurs de "crimes esthétiques". Publié 12 ans après la conférence, le Mémoire supplémentaire (1839) propose de nouveaux exemples de meurtres censés plaire à la Société des connaisseurs en meurtres. Enfin, le Post-Scriptum (1954) vient enrichir le traité par une description minutieuse du crime particulièrement "grandiose" commis par Williams sur la famille Marr et William.

Si l'idée de traiter l'assassinat comme un objet esthétique peut sembler macabre, je l'ai trouvé séduisante.  Ce n'est pas tant le voyeurisme qui m'a poussé à la lecture de cet ouvrage mais bien l'envie de voir comment De Quincey avait pu traiter le sujet. Ainsi que se plait à déclarer l'auteur, l'objectif de ces textes était de divertir. Mais que peut-on trouver de diverstissant dans le simple répertoriage de crimes si le rapport à l'esthétique (l'objet même de ces textes) n'est pas étudié ? L'auteur, sans manquer d'humour dit-on, présente des cas de meurtres notables dont il a oublié, me semble t-il, qu'il devait les analyser sous l'angle artistique. Et ceci, sans compter qu'il fait de nombreuses digressions et que les multiples notes de bas de page nuisent à la fluidité du récit. Même le Post-Scriptum qui m'a paru approcher le plus du sujet de départ, n'est pas convaincant : l'exposé de De Quincey n'aborde que trop superficiellement le rapport entre assassinat et Beaux-Arts. Evidemment que l'auteur se moque des bourgeois avides de combler leur ennui et cela semble plutôt de bonne guerre, mais je m'attendais à quelque chose de plus acerbe, de plus construit, de mieux argumenté. En fait, ce traité ne m'a ni distrait, ni appris, et je trouve cela bien regrettable...
Note de l'éditeur : La Conférence qui amorce De l'assassinat considéré comme des Beaux-Arts a paru en 1827 dans le Blackwood's Magazine, et le Mémoire supplémentaire en 1939 dans le même périodique. De Quincey n'y a ajouté le Post-Scriptum qu'en 1854, quand il a inséré l'ensemble du texte dans ses Sélections graves et enjouées.

Titre : De l'assassinat considéré comme des Beaux-Arts
Auteur : Thomas De Quincey
Traduction et préface : Pierre Leyris
Editions : Gallimard
Collection : L'imaginaire
Date de parution : 1995
Nombre de pages : 176 p.

Solea - Jean-Claude Izzo

Avec ce troisième et dernier volet de sa trilogie marseillaise, Izzo nous livre ici un dénouement tragique et attendu. On le savait, on le sentait, Montale est de ces personnages entiers dont on ne doute pas du destin. D’emblée, on sait que sa fin est présagée par une véritable hécatombe. 
Alors qu’il avait décidé de tout lâcher, Fabio Montale est sollicité par Babette, une journaliste qui enquête sur les affaires impliquant magnats de la finance et mafia. Alors qu’il voit mourir ses proches les uns après les autres, Montale ne peut échapper à son passé et décide de régler ses comptes... Fidèle aux deux tomes précédents par la description d’une Marseille si proche et lointaine de nous à la fois, Solea conclue avec brio la saga de Fabio Montale. Je n’ai pas été déçue, d’autant que c’est le tome que j’ai préféré...

Note de l’auteur : «  Il convient de le redire une nouvelle fois. Ceci est un roman. Rien de ce que l’on va dire n’a existé. Mais comme il m’est impossible de rester indifférent à la lecture quotidienne des journaux, mon histoire emprunte les chemins du réel. Car c’est bien là que tout se joue, dans la réalité. Et l’horreur dans la réalité, dépasse - et de loin - toutes fictions possibles. Quant à Marseille, ma ville, toujours à mi-distance entre la tragédie et la lumière, elle se fait, comme il se doit, l’écho de ce qui nous menace. »  Izzo

Dédicace : « Pour Thomas, quand il sera grand ».

Citation : « Mais quelque chose me disait que c’était normal, qu’à certains moments de notre vie on doit faire ça, embrasser des cadavres ». Patricia Melo

Titre : Solea
Auteur : Jean-Claude Izzo
Editions : Gallimard
Collection :  Série noire
Date de parution : 2000
Nombre de pages : 251 p.

Chourmo - Jean-Claude Izzo

Deuxième volet de la trilogie de Jean-Claude Izzo, cet opus plus sombre encore que le premier, embarque Fabio Montale dans des histoires criminelles plus sordides les unes que les autres. Cette fois-ci, c’est le fils de sa chère cousine qui est victime des agissements des malfrats. Comme à son habitude, Izzo raconte la ville et sa vie avec passion et résignation. C’est en référence à un titre de Massilia Sound System, qu’Izzo a intitulé ce second volet Chourmo. Chourmo qui se réfère à l’esprit de la chiourme des anciens galériens, désigne dans l’idée de l’auteur, cet enfer dans lequel Montale, ex-flic des quartiers nord de Marseille, évolue constamment : qu’il le veuille ou non, notre héros se doit de résoudre ces affaires criminelles dans lequelles il se retrouve fatalement impliqué. Ce second volet s’inscrit parfaitement dans la lignée de Total Kheops et déroule un polar de qualité dont on sait d’avance que la fin sera terrible... 

Note de l'auteur : « Rien de ce que l’on va lire dans ce livre n’a existé. Sauf, bien évidemment, ce qui est vrai. Et que l’on a pu lire dans les journaux, ou voir à  la télévision. Peu de choses, en fin de compte. Et, sincèrement, j’espère que l’histoire racontée ici restera là où elle a sa vraie place : dans les pages de ce livre.  Cela dit, Marseille, elle, est bien réelle. Si réelle que, oui, vraiment, j’aimerais que ‘lon ne cherche pas des ressemblances avec des personnages ayant réellement existé. Même pas avec le héros. Ce que je dis de Marseille, ma ville, ce ne sont, simplement, et toujours d’échos et réminiscences, c’est à dire, ce qu’elle donne à lire entre les lignes ».

Dédicace : « Pour Isabelle et Gennaro, ma mère et mon père simplement. » 
« A la mémoire d’Ibrahim Ali, abattu le 24 février 1995,
dans les quartiers nord de Marseille, 
par des colleurs d’affiches du Front national. » 


Citations : « C’est une sale époque, voilà tout. » Rudolph Wurlitzer

Titre : Chourmo 
Auteur : Jean-Claude Izzo
Editions : Gallimard
Collection :  Série noire
Date de parution : 2000
Nombre de pages : 314 p.

Antibes - Corinne D'Almeida

Récit d’un parcours de vie peu conventionnel, Antibes raconte l’histoire d’une aide-soignante qui travaille aux services d’une vieille dame à Paris. La narratrice qui est aussi l’auteure, évoque à travers les détails de son quotidien maussade, des moments forts de sa vie : du suicide incompris de son père à ses expériences sexuelles anticonformistes (l’auteure et sa soeur aiment toutes les deux l’Albinos), Corinne d’Almeida ressucite les fantômes d’un passé tragique tissé d’événements sordides ou rocambolesques. Hantée par le souvenir d’une sœur tantôt protectrice, tantôt perverse, l’auteure fait preuve d’un recul déroutant qui confère à son texte un charme indéniable.

Offert par un ami qui connait personnellement Corinne d'Almeida, ce livre ne m'a tout d'abord pas inspirée. Les tags qui le classent au rang des romans érotiques, ne m'ont pas du tout encouragée à m'y intéresser. Pourtant, Antibes est aux antipodes de l'idée que je m'en étais faite. Loin des clichés de roman à l'eau de rose à quoi je m'attendais, j'ai vraiment été agréablement surprise. Si l'auteure est difficile à suivre en raison des nombreuses digressions et des retours dans le temps mal balisés, elle fait montre néanmoins d'une imagination débordante audacieusement mise en mots. La mort, l'amour et le sexe sont chez elle des thèmes récurrents et son écriture s'en ressent. A la frontière entre le morbide et le cocasse, ce roman est troublant tant par son style moderne et cru (on frise parfois le dadaisme) que par l'histoire qu'il déroule. Je l'ai trouvé difficile à lire et j'ai dû à plusieurs reprises revenir en arrière pour ne pas perdre le fil de l'histoire. A noter également que les longues notes de bas de pages qui s'inscrivent comme de petites histoires dans l'histoire, nuisent à la compréhension. Ce texte gagnerait beaucoup à mon sens, à être adapté au cinéma car l’écriture imagée et lyrique de Corinne d’Almeida, s'y prête volontiers. En fait, j'ai bien apprécié ce roman pour le mystère et l'envoûtement qu'il dégage. Un premier roman réussi donc pour un destin des plus singuliers.

Extraits : "Une femme s’était tuée par amour. Elle ne s’était pas poignardée. Elle avait bu un verre d’un poison qui ne pardonne pas. Cela tombait bien. Elle ne voulait pas être pardonnée. Peut-être ce qu’elle voulait c’était ne l’être surtout pas. (..) il ne lui restait que sa soeur mais on ne se tuait pas pour sa soeur, c’était ce que sa soeur pensait, elle qui appela un taxi pour l’emmner à l’hôpital puisqu’il fallait bien l’emmener quelque part." p.31


"Comment avait-il pu apparaître et disparaître de cette façon? C’était bien simple ; de la même façon que notre père était apparu et avait disparu : à la façon d’une rupture, d’une entaille dans le réel, à la façon d’une incompréhension." p.200


"En entendant Antibes, mon avenir dut bondir dans la tasse. Hélas, je n’avais pas gardé les yeux sur lui, je ne pus le voir bondir et animer la surface noire des secousses concentriques (un vortex dans une tasse de café). Antibes? dis-je. Oui, j’y ai une villa. C’était fou me dis-je le nombre de gens qui avaient une villa à Antibes." p.272

Présentation de l’auteur : Corinne D’Almeida vit  dans la région parisienne. Antibes est son premier roman.

Titre : Antibes
Auteur : Corinne D’Almeida
Éditions : Gallimard
Collection : Collection blanche
Date de parution : Février 2010
Nombre de pages : 282 p.

Total Khéops - Jean-Claude Izzo

Fabio Montale, autrefois délinquant, est un flic marseillais originaire du Panier, qui décide d’enquêter sur le meurtre de ses deux amis de jeunesse Manu et Ugo. De fil en aiguille, l’enquête de Montale, l’entraîne dans des histoires plus sordides les unes que les autres : trafic de drogue, pègre locale, trafic d’armes... Leila, sa petite protégée est retrouvée sauvagement assassinée et Montale n’a dès lors de cesse de retrouver les auteurs du crime. Aidé par Lole, la belle gitane, Fabio Montale nous fait découvrir une Marseille sombre, populaire et vivante.

J’ai trouvé le découpage du roman très original : le titre de chaque chapitre développe un thème qui trouve sa réponse dans le chapitre lui-même. Ci-dessous, la table des matières :
  1. Où méme pour se perdre, il faut savoir se battre
  2. Où même sans solution, parier c’est encore espérer
  3. Où l’honneur des survivants, c’est de se battre
  4. Où un cognac, ce n’est pas ce qui peut faire le plus de mal
  5. Où dans le malheur, l’on redécouvre qu’on est un exilé
  6. Où les aubes ne sont que l’illusion de la beauté du monde
  7. Où il est préférable d’exprimer ce que l’on éprouve
  8. Où ne pas dormir ne résout pas les questions
  9. Où l’insécurité ôte toute sensualité aux femmes
  10. Où le regard de l’autre est une arme de mort
  11. Où les choses se font comme elles doivent se faire
  12. Où l’on cotoie l’infiniment petit de la saloperie du monde
  13. Où il ya des choses que l’on ne pas laisser passer
  14. Où il est préférable d’être en vie en enfer que mort au paradis
  15. Où la haine du monde est l’unique scénario
Inspiré par le célèbre morceau d’IAM, Jean-Claude Izzo a choisi Total Kheops (bordel immense) comme titre pour le premier volet de sa trilogie sur Fabio Montale (suivi de Chourmo et Solea). L’histoire se passe en 1995, époque où le Panier ne jouissait pas encore de la popularité qu’on lui connait. Le quartier était alors le fief de populations immigrées pauvres et il n’était pas question d’y flâner. A travers l’enquête de Montale, j’ai pris un immense plaisir à découvir cette Marseille aujourd’hui disparue. L’auteur, en digne amoureux de la ville phocéenne, parvient avec brio à nous faire voyager dans cette ville aux mille visages. Pour les marseillais de coeur, les nombreux lieux évoqués, renvoient à des images, des souvenirs et des noms qui ont forgé l’identité de la ville : la Canebière, le Panier, Chez Etienne, le Bar des treize coins, l’Opéra, le vieux-Port, l’Estaque pour les plus connus... Que de noms familiers qui m’ont fait voyager dans la ville des années 1990. Un vrai plaisir surtout lorsque l’on est de Marseille...

"Marseille n’est pas une ville pour touristes. Ici, il faut prendre partie. Se passionner. Etre pour, être contre. Etre, violemment. Alors, seulement, ce qui est à voir se donne à voir. Et là, trop tard, on est en plein drame. Un drame antique où le héros, c’est la mort. A Marseille, même pour se perdre, il faut savoir se battre." 4ème de couverture.

Pour ceux qui veulent en savoir plus, un téléfilm avec Alain Delon dans le rôle de Montale a été tourné ainsi qu’un film avec Richard Borhinger.

Note de l’auteur : "L’histoire que l’on va lire est totalement imaginaire. La formule est connue. Mais, il n’est jamais inutile de le rappeler. A l’exception des événements publics, rapportés par la presse, ni les faits rapportés par la presse, ni les faits racontés, ni les personnages n’ont existé. Pas même le narrateur, c’est dire. Seule la ville est bien réelle. Marseille. Et tous ceux qui y vivent. Avec cette passion qui n’est qu’à eux. Cette histoire est la leur. Echos et réminiscences."

Si votre librairie est fermée, vous pourrez toujours vous procurer le livre via Amazon en cliquant sur le lien suivant : Total Khéops.


Titre : Total Khéops

Auteur : Jean-Claude Izzo
Edition : Gallimard
Collection : Série noire
Parution : octobre 1999
Nombre de pages : 283 p.
Dédicace : "Pour Sébastien » (fils de Jean-Claude Izzo)
Citation : "Il n’y a pas de vérité. Il n’y a que des histoires." Jim Harrison

La comtesse sanglante - Valentine Penrose

17ème siècle. Un château dans les Carpates. Une comtesse hongroise. Erzsébet Bathory, ou celle que l’on nomme aussi la "Dame sanglante", cache un mystère que nous ne parviendrons jamais à éclaircir. Cette femme au destin plus que sombre, n’a jamais cessé d’alimenter l’imaginaire des hommes et c’est sous l’apparence d’un vampire humain (bien réel celui-là) qu’elle commet les atrocités les plus barbares. C’est elle qui aurait réinstauré l’utilisation de la célèbre vierge de fer, que nombre de tortionnaires ont repris à leur compte (voir aussi l’imagerie qu’elle véhicule avec le groupe Iron Maiden qui s’est appelé ainsi en son hommage). Les chambres de torture dans lesquelles elle assassina quelques 600 jeunes filles sont la preuve de son esprit tortueux pourtant lucide. Si les gens se plaisent à la dépeindre comme un monstre tuant de sang froid (ce qui est avéré), on oublie souvent que c’était avant tout une femme qui aurait fait n’importe quoi pour conserver sa beauté. Cette quête de jouvence éternelle aurait vraisemblablement motivé ses crimes. Et certains pensent que ses crises d’hystérie incontrôlables auraient expliqué ses actes. Peut-être. Mais les recours qu’elle fit à la sorcellerie et les raffineries de son sadisme, ne sont sûrement pas la preuve d’un esprit malingre.

Erzsébet Bathory
Valentine Penrose nous propose ici une biographie méticuleusement documentée. Partie jusqu’en Hongrie sur les traces de la comtesse, l’auteure découvre au fil de ses recherches des documents et archives aujourd’hui introuvables. Publiée pour la première fois en 1962 aux éditions Mercure de France, cette investigation rondement menée par Valentine Penrose, lève le voile sur quelques secrets infâmes de cette femme aux migraines dangeureuses.


Château de Csejthe
Cette biographie aussi fascinante que macabre m’a totalement transportée dans une époque obscure dont je ne connaissais pas grand chose. Le fait qu’elle soit le fruit d’un travail documenté et constamment référencé, lui confère un parfum d’authenticité que le récit n’a pas dénaturé. Je trouve seulement dommage que Valentine Penrose ait fait de constants parallèles avec le personnage de Gilles de Rais. Même s’il est tentant de rapprocher le destin de ces deux personnages, ce n’est que la barbarie qui les réunit. Car Erzsébet Bathory et Gilles de Rais sont loin de se ressembler. Pour mieux comprendre, lire le "Procès de Gilles de Rais" de Georges Bataille. La fin du livre comprend un extrait du procès de la comtesse.

Extrait : "Après la mort du comte, la Dame leur brûlait les joues, les seins ou d’autres parties du corps, au hasard, avec un tisonnier. La chose la plus horrible qu’elle faisait c’était parfois, de leur ouvrir la bouche de force avec ses doigts et de tirer jusqu’à ce que les coins se fendissent ». p.108

Titre : La comtesse sanglante
Auteur : Valentine Penrose
Éditeur : Gallimard
Collection : L’imaginaire
Date de parution : Février 1984
Nombre de pages : 234 p.