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Les meilleurs ennemis - Jean-Pierre Filiu et David B.

Jean-Pierre Filiu n'en est pas à son premier coup d'essai en matière de collaboration avec des dessinateurs de BD : ayant travaillé avec Cyrille Pomès sur Le Printemps des arabes (2013) et La Dame de Damas (2015), l'historien spécialiste du monde arabe s'attelle cette fois-ci en compagnie de David B., aux relations historiques houleuses entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Remontant de la fin du XVIIIe siècle aux premiers balbutiements du jeune État américain, l'historien dépeint un riche bassin méditerranéen à la fois convoité par les grandes puissances européennes et revendiqués par les pays du Moyen-Orient. Si la piraterie fait rage dans la région depuis longtemps entre chrétiens et musulmans, l'arrivée des États-Unis dans la partie va durablement changer la donne et bouleverser l'histoire du monde... Ainsi, ce coffret qui réunit les 3 tomes de cette trilogie sur Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (Première partie 1783-1953, Deuxième partie 1953-1984 et Troisième partie 1984-2013), offre t-il l'occasion d'appréhender très (trop) furtivement les enjeux diplomatiques et géopolitiques qui régissent encore notre monde actuel...

"Les meilleurs ennemis", projet éditorial trop ambitieux ?


Aussi intéressant et louable que puisse être ce projet éditorial, on en regrettera (ce qui peut paraître paradoxal) son ambition : difficile voire impossible en effet de retracer même en 3 tomes, la complexité et la densité des événements qui ont ponctué et conditionné les relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (terme apparu en 1902) depuis le XVIIIe siècle à nos jours. Le choix du format qui a certainement exigé de multiples ellipses narratives (entre 95 et 115 pages par tome), les fréquents aller-retours dans le temps, les nombreux acteurs évoqués et la quantité de faits relatés, les focalisations parfois longues sur certains événements ou certaines anecdotes et les choix d'illustrations de David B. (dont j'apprécie habituellement le travail mais qui, dans ce contexte ne me paraissent pas adaptés) ne permettent malheureusement pas une bonne appropriation du récit par le lecteur. Les illustrations caricaturales m'évoquent plus des dessins de presse qu'un véritable travail de roman graphique au sens large du terme. Et comme si le travail du scénariste et celui du bédéiste ne se parlaient pas, je n'ai pas réussi à apprécier les textes et les dessins en même temps : ma lecture était accaparée soit par les uns soit par les autres mais il m'a été difficile d'en faire une lecture en parallèle. Dommage car l'expertise de l'historien sur le monde arabe et sur l'Islam contemporain est digne d'intérêt, de même que le traitement graphique du dessinateur. N'aurait-il pas mieux valu cibler quelques événements ou restreindre la période couverte ? Ou peut-être créer une série plus longue ? Ou peut-être encore carrément sacrifier la classique mise en page bédéesque au profit d'un récit alternant les textes et les images ? Ou encore... Je ne sais pas. Par contre, ce qui est certain, c'est que la déception était au rendez-vous. Et à bien y réfléchir, je dois bien avouer que même si les romans graphiques font en général de beaux livres, au final, un bon essai même au format de poche, reste une valeur sûre...

Pour vous faire votre propre idée, notez que vous pouvez vous procurer le coffret complet sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis I, II, III: Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)

Première partie : 1783-1953

À la fin du XVe siècle, les pays musulmans d'Afrique du nord profitent de la dynamique de la conquête ottomane pour mener leur jihad et étendre leur emprise sur la Méditerranée. Les puissances européennes comme la France, l'Angleterre ou l'Espagne résistent en bombardant les ports d'Alger, de Tunis ou de Tripoli au cours des XVII et XVIIIe siècles. Les conflits font rage en Mare Nostrum. Au début du XIXe siècle, le monde découvre les barbares mauresques. Les États-Unis récemment indépendants entrent dans la danse. Une guerre éclate entre pirates de Tripoli et expéditionnaires américains (siège de Tripoli en 1803). 1830 voit la fin de la piraterie barbaresque avec la prise d'Alger par une expédition française qui met fin à la régence. Les hostilités se poursuivent. Ce n'est qu'au cours de la 2nde Guerre mondiale que les États-Unis s'intéressent à l'Arabie Saoudite (indépendante de la France et de la Grande-Bretagne) pour subvenir à ses besoins en pétrole. L'opposition du président Wilson aux mandats français et britannique ainsi que son soutien aux droits des arabes en Palestine assure aux États-Unis une alliance durable avec l'Arabie Saoudite dès 1945. De son côté, la Perse, zone richement pétrolifère, est occupée au nord par les troupes russes et au sud par les troupes britanniques. Des émeutes éclatent en Iran et le Shah est contraint d'abdiquer au profit de son fils qui autorise la présence alliée sur son territoire. L'URSS revendique des concessions pétrolières alors que les indépendantistes s'affirment. Les États-Unis font pression sur les britanniques pour des intérêts plus élevés de l'Anglo-Iranian Oil Company en faveur de l'Iran (cf. coup d'état de 1953 en Iran). C'est le début de la Guerre froide qui met fin au temps des puissances coloniales...

Si vous souhaitez vous procurer ce premier tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis - Première partie 1783/1953. Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient 
                                                               

Deuxième partie : 1953-1984


Années 50 : la Guerre de Corée (1950-1953) signe le début de la Guerre froide entre les États-Unis et l'URSS. Cette guerre par pays interposés embrase toute la planète. Les jeux d'alliances fomentés par les deux grandes puissances soviétique et américaine et les conflits armés alimentés par des prises de position et des intérêts géopolitiques divergents déchirent le monde arabe : la Guerre des 6 jours, la révolution iranienne, le conflit israélo-arabe, l'invasion de l'Afghanistan en 1979 et la Guerre du Liban (1982-1984) accentuent la polarisation israélo-arabe face à l'arabo-soviétique symbolisée par la confrontation des démocraties occidentales contre les régimes communistes. Cette Guerre Froide notamment marquée par une insensée course à l'armement nucléaire est davantage idéologique et politique que territoriale. Elle durera jusqu'à l'éclatement de l'URSS en 1989 et son démantèlement en 1991.

Pour découvrir ce 2eme tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 2-Deuxième partie : 1953-1984): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient  

Troisième partie : 1984-2013

A la fin des années 70, la "Seconde Guerre Froide" engagée par Ronald Reagan (1981-1989) se solde par un échec. La Révolution iranienne de 1979 et la Guerre Iran-Irak (1990-1991) et l'invasion de l'Afghanistan en 1979 bouleversent la donne : l'invasion du Koweït par Saddam Hussein redéfinit les jeux d'alliance. Élu en 1992, Clinton se désintéresse du conflit israélo-palestinien suite à la signature de l'accord entre Rabin et Arafat reconnaissant simultanément Israël et l'OLP ainsi que l'autonomie de la Cisjordanie et de Gaza sous l'autorité palestinienne. Mais la colonisation israélienne se poursuit et les attentats se multiplient. La zone s'embrase de nouveaux conflits. Oussama Ben Laden en profite pour lancer son jihad contre les États-Unis qui ripostent en bombardant les bases militaires d'Al-Qaïda en 1998. Pendant ce temps, Saddam Hussein poursuit sa politique. Destitué en 1998, Clinton laisse la place à Georges Bush Junior qui relance le dossier israélo-palestinien. Les attentats du 11 septembre 2001 déchaîne les violences et l'escalade à la violence. Khadafi s'allie aux USA. Bush bombarde l'Irak. En 2004, Ben Laden confirme sa politique d'usure contre les USA. Arrivé au pouvoir en 2008, Obama tente d'apaiser la situation explosive entre la Palestine et Israel mais ses efforts restent vains devant l'entêtement de Netanyhaou à poursuivre la colonisation. En 2010, Ben Laden est tué dans un raid américain. En 2011, le Printemps des arabes bouleverse de nouveau la donne : la Tunisie, la Libye, l’Égypte et la Syrie doivent faire face à des contestations de plus en plus virulentes : des guerres civiles éclatent de partout. Les USA ne peuvent intervenir directement. Poutine s'allie à Bachar Al Assad. Les extrêmistes en profitent pour semer la terreur alors que la Guerre civile en Syrie se poursuit inlassablement...

Pour découvrir ce troisième tome des Meilleurs ennemis, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 3-Troisième partie : 1984-2013): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient   

Détails bibliographiques

  • Titre : Les meilleurs ennemis (coffret comprenant les 3 tomes de la BD)
  • Sous-titre : Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)
  • Scénario : Jean-Pierre Filiu
  • Dessins : David B.
  • Éditeur : Futuropolis
  • Date de parution du coffret : Novembre 2016
  • ISBN : 2754817638
  • Illustrations du coffret : © David B.

Le génocide voilé - Tidiane N'Diaye


 
Le Génocide voilé dont il est ici question, se rapporte à la traite négrière menée par les arabes lors les conquêtes arabo-musulmanes de l'Arabie et de l'Afrique subsaharienne du Moyen-Âge jusqu'au début du XXème siècle. S'il est vrai que l'esclavagisme a sévi dans toutes les civilisations depuis des temps immémoriaux (on parlera plutôt de servage dans les civilisations d'Afrique noire ou en Égypte avant les conquêtes arabo-musulmanes), cette "enquête historique" de Tidiane N'Diaye (expression utilisée par l'éditeur), nous apprend que l'expansion à grande échelle, voire industrielle de la traite négrière en revient sous couvert d'une islamisation aux desseins civilisateurs, aux arabes. L'idée n'étant pas de dédouaner les horreurs du commerce triangulaire mais de démontrer que l'esclavage n'est pas une exclusivité européenne, l'auteur met l'accent sur le trafic d'humains que les arabes ont initié et entrepris de façon commerciale pendant près de treize siècles au delà même de l'abolition de l'esclavage liées aux traites occidentales. Ainsi, les razzias organisées par les peuples arabo-musulmans dans les tribus africaines concernaient non seulement les biens matériels comme le bétail, les récoltes, etc., mais également les populations qui étaient ensuite vendues comme esclaves. Fondée sur des théories raciales, la traite négrière transsaharienne est mal connue, presque occultée par ce que l'auteur désigne comme le "Syndrome de Stockholm à l'africaine"...

La traite négrière transsaharienne, un génocide voilé ?

Souhaitant ouvrir la voie vers de nouvelles études sur le sujet, Tidiane N'Diaye déclare au sujet de la traite transsaharienne "qu'il est donc difficile de ne pas qualifier cette traite de génocide de peuples noirs par massacre, razzias sanglantes puis castration massive. Chose curieuse pourtant, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l'oubli, souvent au nom d'une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C'est en fait un pacte virtuel  scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux qui aboutit à ce déni." (p. 271). Lourdes de sens, ces conclusions qui s'appuient sur un riche travail de documentation, sur d'importants travaux de recherches, sur une bibliographie fouillée et sur des témoignages, questionnent. Pour la lectrice "naïve" que je suis, il m'a été difficile de passer sur cette lecture sans être bousculée par mon ignorance du sujet. Pour peu, on penserait "presque" que la traite transatlantique a été "moins pire" que celle des arabes et c'est là toute l’ambiguïté du propos : si la démarche reste intéressante, la liberté de ton de l'auteur dérange car le discours (audacieux et polémique s'il en est) frise plus d'une fois le règlement de comptes et s'éloigne de l'essai historique. Dommage, car ce livre est riche de contenus historiques. Dans tous les cas, il mérite de relancer le débat et offre de belles pistes de lectures pour approfondir les connaissances sur le sujet. À découvrir pour vous faire votre propre avis sur la question !


Si vous souhaitez découvrir cet ouvrage à votre tour, rendez-vous sur le lien suivant pour vous le procurer : Le génocide voilé: Enquête historique


Détails bibliographiques

  • Titre : Le génocide voilé
  • Sous-titre : Enquête historique
  • Auteur : Tidiane N'Diaye
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2017
  • Nombre de pages : 311 p.
  • ISBN : 978-2--07-271849-6
  • Photo de couverture : © Stuart Franklin / Magnum Photos (détail)

 

Immigrés de force - Pierre Daum

C'est par hasard que Pierre Daum, journaliste à Libération, s'est intéressé aux immigrés indochinois en France de 1939 à 1952. Dépêché par le journal pour couvrir les grèves de l'usine Lustucru d'Arles, le journaliste visite le musée du riz du Sambuc et découvre que les premiers planteurs de riz de Camargue sont des travailleurs indochinois immigrés. Retraçant le parcours de cette main d’œuvre indigène recrutée de force et débarquée au camp de Mazargues près de la prison des Baumettes à Marseille avant d'être envoyée dans toute la France, Pierre Daum met la lumière sur cette main d’œuvre indochinoise qui a constitué une ressource précieuse pour l'État français. C'est ainsi que 20 000 vietnamiens ont été recrutés en 1939-1940 pour participer à l'effort de guerre. Après la Défaite en 1940, 15 000 de ces indochinois restent bloqués en France jusqu'à la fin de la guerre et même au delà jusqu'en 1952... Repliées dans la zone libre dans le sud de la France, les compagnies de travailleurs indochinois sont alors mobilisées pour planter le riz en Camargue ou pour travailler dans les Salins de Giraud... Un travail d'enquête et de collecte de témoignages passionnant sur cet épisode méconnu de l'histoire coloniale française...

Le recrutement de la main d’œuvre indigène (MOI) indochinoise dans les années 1939-1940


En 1939, la France entre en guerre. Elle appelle les indochinois à servir la "Mère Patrie" pour travailler dans les usines d'armement (poudrières) ou dans les administrations. Des campagnes de "recrutement forcé" sont lancées en Indochine. Sur les 90 000 recrutements escomptés, 20 000 travailleurs indochinois partiront pour servir la France. Parmi eux, certains ont décidé de s'engager pour découvrir la France. Mais la plupart d'entre eux sont partis car ils n'avaient pas le choix : "Grâce à la collaboration des élites indigènes, relais du pouvoir colonial aussi précieux que loyal, la réquisition forcée de main d’œuvre s'organisa sans rencontrer la moindre résistance. Dans chaque village est donné aux familles composées d'au moins deux enfants mâles âgés de plus de dix-huit ans d'en mettre un à disposition de la Mère Patrie. En cas de refus, le père des enfants ira en prison." (p. 33-34). Si la différence entre réquisition forcée et engagement volontaire s'est faite en fonction du niveau d'études, notons que 96% des ONS (Ouvriers Non Spécialisés) pour la plupart des paysans illettrés, ont tous été recrutés contre leur gré.

Des ONS servant pour la patrie mais parqués dans des camps séparés de la population locale


Logés dans des camps comme celui de Mazargues (à Marseille) ou dans certaines villes comme Sorgues (Vaucluse), Bergerac (Dordogne), Toulouse ou Vénissieux, les ONS indochinois se destinent à des travaux pénibles à des taux de rémunération dérisoires (ils gagnent pour beaucoup d'entre eux 10 fois moins que les ouvriers français). Ces camps accueillent exclusivement des ONS vietnamiens. La discipline y est stricte et les conditions de vie y sont rendues difficiles par une administration parfois sévère et injuste (les conflits intercommunautaires alimentés par les querelles idéologiques et politiques - forte mobilisation syndicale CGT autour des combats trotskystes/communistes - n'y sont pas rares). La barrière de la langue constitue un obstacle d'autant plus handicapant pour les ONS que peu d'entre eux parlent le français. L'accueil qui leur est réservé par les populations locales oscille entre curiosité et défiance Ces ONS considérés comme rusés et apathiques en raison des préjugés véhiculés par les discours colonialistes intriguent autant qu'ils ne rebutent. Considérés par certains comme des voleurs et ignorés ou rejetés par une grande partie de la population, certains de ces travailleurs noueront malgré tout de forts liens avec les français.

Immigrés de force, une enquête éclairante sur la MOI indochinoise


Précieuse parce qu'elle rapporte les témoignages des derniers ONS encore vivants de l'époque et qu'elle compile des patientes recherches de terrain et notamment aux archives nationales d'Outre-Mer, cette enquête de Pierre Daum (2009) qui se veut être un pavé jeté dans la mare, devrait stimuler l'intérêt autour de ces questions. En effet, si l'histoire de France est aujourd'hui devenue envisageable au regard de son passé colonialiste, c'est aussi grâce au caractère patrimonial et mémoriel de ce genre d'enquêtes : permettant de déconstruire les idées reçues sur les missions civilisatrices de la France auprès des "peuples indigènes" et de tordre le cou aux préjugés sur les communautés immigrées (de force ou non d'ailleurs), cet ouvrage court et accessible s'ouvre sur une page oubliée de l'histoire et se referme, on l'espère, sur de nouvelles perspectives de recherche et de nouveaux modèles de pensée...


Enfin, si vous vous intéressez à l'histoire de l'Indochine, je ne saurai que vous recommander de découvrir Mémoires d'Indochine, carnet de recherche en ligne (blog académique) de François Guillemot, Ingénieur de recherche et historien du Vietnam contemporain. Vous y trouverez une profusion d'articles, de références, de documents et d'actualités intéressants sur le sujet.

Riz amer - Les Indochinois en Camargue (1939-1940)


Pour aller plus loin sur cette lecture, je vous invite à visionner ce film documentaire (11 min.) qui corrobore avec fidélité les éléments d'enquête de Pierre Daum sur la question.


 

Détails bibliographiques 

 

  • Titre : Immigrés de force
  • Sous-titre : Les travailleurs indochinois en France (1939-1952)
  • Auteur : Pierre Daum
  • Préface : Gilles Manceron
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Archives du colonialisme
  • Date de parution : Mai 2009
  • Nombre de pages : 278 p.
  • ISBN : 978-2-7427-8222-2
  • Photo de couverture : © Béatrice Castoriano


De l’indigène à l’immigré - Nicolas Bancel & Pascal Blanchard

Nous en avons tous plus ou moins conscience, la présence de populations immigrées en France est l’héritage d’une longue histoire coloniale française. Étendu au Maghreb, à l’Afrique noire et à l’Indochine, l’empire colonial français qui s’est affirmé comme une puissance économique mondiale dès le 19è siècle, s’est donné pour mission de civiliser les peuples indigènes de ses colonies. La théorie de la « supériorité raciale » paradoxalement étayée par les scientifiques de l’époque et la multiplication des expositions coloniales alimentent alors les stéréotypes coloniaux et ouvrent la voie aux fantasmes les plus grotesques à propos des populations des contrées exotiques. Dès 1945, cette hégémonie coloniale française est mise à mal par la lutte pour l’indépendance de l’Algérie incarnée par Messali Hadj et par la résistance de figures emblématiques comme Hô Chi Minh en Indochine. Les puissances coloniales doivent faire face à une crise sans précédent qui exige une refonte des discours politiques. L’image de l’indigène fait place à celle de l’immigré. Les « politiques assimilationistes » caractéristiques à la France misent désormais sur une logique d’intégration des populations immigrées mais la réalité est cruelle. Les stéréotypes et préjugés raciaux véhiculés pendant des décennies au travers de l’abondante production iconographique restent profondément ancrés dans l’imaginaire collectif et perdurent encore de nos jours malgré une prise de conscience de la résurgence du racisme et la forte mobilisation des autorités publiques et de la société civile autour de ces questions...

« Il n’y a pas de racisme sans colonialisme », Aimé Césaire, 1954


Pas de droits d’auteur cités. Source : https://www.africavivre.com/coups-de-coeur-a-lire/aime-cesaire-miriam-makeba-co-la-vie-des-grands-expliquee-aux-petits.html
Aimé Césaire avait profondément raison lorsqu’il déclarait en 1954 : « Le colonialisme porte en lui la terreur. Il est vrai. Mais il porte aussi en lui, plus néfaste encore peut-être que la chicotte des exploitateurs, le mépris de l’homme, la haine de l’homme, bref le racisme. Que l’on s’y prenne comme on le voudra, on arrive toujours à la même conclusion. Il n’y a pas de racisme sans colonialisme. » Cette citation mise en exergue au début de l’ouvrage offre une belle entrée en matière pour les spécialistes de l’histoire coloniale et post-coloniale que sont Nicolas Bancel et Pascal Blanchard. En effet, il est difficile d’évoquer le colonialisme sans dénoncer le racisme. Aussi, grâce à une approche basée sur une analyse historique, documentaire et iconographique originale, les deux auteurs proposent avec ce titre, un passionnant travail historiographique et mémoriel sur l’histoire coloniale française dont certains aspects encore malheureusement méconnus méritaient d’être étudiés et mis en en lumière. Enrichi par l’analyse d’un précieux panel de sources iconographiques d’époque, De l’indigène à l’immigré démontre en outre, la puissance de la manipulation par l’image et la façon dont l’image s’est faite l’instrument de tous les discours de propagande. Tenant en à peine 128 pages, ce livre d’ailleurs doté d’un substantiel appareil critique (illustrations, témoignages, citations, chronologies, bibliographie...), est surprenant par la richesse et la qualité de son contenu. Et à vrai dire, en ouvrant ce livre, vu son épaisseur et ses nombreuses illustrations, je m’attendais plutôt à de la littérature jeunesse. Mais l'incroyable masse critique d’informations, si elle reste accessible à des publics jeunes, peut/doit intéresser tous les publics car l’approche pédagogique, les propos argumentés et les références largement documentées permettent de nourrir une réflexion pertinente autour de l’histoire coloniale française et invitent intelligemment à approfondir ses connaissances sur le sujet. Assurément un livre à mettre entre toutes les mains !

Aussi, si vous souhaitez à votre tour vous plonger dans cette captivante histoire coloniale française, notez que vous pouvez vous procurer le livre sur Amazon via le lien suivant : De l’indigène à l’immigré


Notre rapport à l’image à travers les représentations de la figure de l'étranger


En ce qui concerne l’analyse des sources iconographiques présentées dans l’ouvrage, cette chronique ne serait pas complète si je ne lui en consacrais pas une partie. Nul n’est besoin de le rappeler, l’image a toujours constitué un puissant outil de manipulation pour les classes dirigeantes : cela a commencé avec l’ère des grandes découvertes lors desquelles les indigènes ont d’abord été représentés sur gravures puis photographiés. S’appuyant les théories du racisme scientifique et de l’anthropologie physique au 19è siècle, la communauté scientifique a bon gré, mal gré, contribué à alimenter le fantasme du sauvage et à créer l’image de l'indigène. Au fur et à mesure, ces représentations ont évolué avec les intentions de ses producteurs. Ainsi, a-t-on glissé de façon subreptice de la documentation iconographique scientifique du début du 19è siècle à la promotion événementielle grand public pour les zoos humains, les jardins d’acclimatation et les expositions coloniales de la fin du 19è siècle.

Ce que les puissances coloniales considéreraient alors comme des avancées scientifiques par rapport au nouveau concept de catégorisation des races humaines et la soif d’exotisme qui attisaient l’intérêt et la curiosité des classes aisées de la société, ont littéralement asservi et desservi les peuples des colonies françaises. En effet, les images véhiculées accentuant les attributs physiques de ses sujets de façon caricaturale ont abondamment alimenté les stéréotypes raciaux et renforcé l’idée de la supériorité de la race blanche sur les autres. Ainsi, considérés d’une part par les scientifiques comme de vulgaires objets de recherche, sollicités de l’autre par les classes sociales aisées en mal d’exotisme ou abhorrés par d’autres, les indigènes se sont-ils ainsi vus complètement dépossédés de leur image. Désormais, ils devenaient malgré eux, les têtes d’affiche de campagnes de communication en tous genres : après les thèses anthropologiques et les expositions coloniales, l’image des indigènes a servi à la propagande militaire, aux campagnes de publicité ou plus récemment et paradoxalement aux campagnes de prévention et de lutte contre le racisme. Tantôt réduits à des objets, tantôt vantés pour la richesse de leur diversité, les anciens peuples colonisés de France qui sont finalement passé du statut d’indigène à celui d’immigré, restent malgré eux victimes de l’exploitation outrageuse de leur image...

Et au final, la figure de l’étranger, peu importe qu’on lui prête des intentions scientifiques ou propagandistes, qu’on la désigne sous le nom de campagne d’information, de renseignement ou qu’on l’utilise à des fins publicitaires, doit nous rappeler comme l’avait si bien exprimé Aimé Césaire, « qu’il n’y a pas de colonialisme sans racisme ». Aussi penser et repenser notre rapport à l’image et en l’occurrence notre rapport à la figure de l’étranger à travers notre connaissance de l’histoire coloniale française, participe d’un travail de mémoire auquel nous ne devons pas nous dérober pour lutter durablement contre le racisme et les discriminations...


Détails bibliographiques


  • Titre : De l’indigène à l'immigré
  • Auteurs : Nicolas Bancel et Pascal Blanchard
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Découvertes Gallimard Histoire
  • Date de parution : Février 1998
  • Nombre de pages : 128 p.
  • ISBN : 978-2070534296
  • Photo de couverture : © Couverture de l’album de l’Exposition coloniale de 1931, Photomontage de Cloche

Hitler - Shigeru Mizuki

Hitler a tant fasciné les foules qu’on ne compte plus tous les ouvrages qui lui sont consacrés : études, biographies, romans et même bande-dessinées, la personnalité despotique, mégalomane mais aussi charismatique du Führer interroge et effraie autant qu'elle ne passionne. Et si le véritable "Empire germanique" qu'Hitler avait tant fantasmé était finalement celui de sa propre légende à travers le temps et la littérature ? Si on ne peut pas encore le confirmer de façon catégorique, tout pousse à le croire. La preuve : avec cette bande-dessinée publiée pour la 1ère fois au Japon en 1971, Shigeru Mizuki, l’un des plus grands mangakas d’horreur dont la plupart des œuvres s'intéressent principalement au folklore japonais, avait dans l'idée de sensibiliser la jeunesse japonaise au parcours édifiant de ce dictateur nazi qui avait bouleversé l'ordre du monde et précipité la chute de l'Empire du Soleil Levant. Remontant à la jeunesse misérable de Hitler dont le double échec au concours d'entrée aux Beaux-Arts de Vienne a ruiné la carrière mais non les "ambitions artistiques", le dessinateur japonais dresse ici un portrait dépassionné du Führer en mettant en perspective les événements marquants de sa carrière avec ses actes déments. A la fois bien documentée, informative et didactique, cette biographie illustrée, si elle ne nous apprend rien d’inédit sur Hitler par rapport à nos connaissances actuelles, a pourtant ceci de remarquable qu'elle nous livre un regard extrême-oriental précieux sur le dictateur le plus adulé et le plus haï de tous les temps...

Hitler de Mizuki : quand le manga d’horreur se fait tragi-comique


     © Hitler, Shigeru Mizuki

Mêlant détails insolites (les origines de la moustache du Führer ou ses frasques frisant parfois la farce) et séquences dramatiques (le suicide de la nièce de Hitler ou celui de la famille Goebbels par exemple), Shigeru Mizuki confère à sa bande-dessinée un ton tragi-comique accentué par la superposition de ses personnages comiques sur des tableaux macabres et gothiques réalisés à partir d'images d'archives. C'est vrai que le personnage de Hitler est tellement caricatural et caricaturable qu'on ne peut s'empêcher de sourire aux mimiques grotesques du personnage ou aux propos grandiloquents que lui prête le mangaka : " Je ne serais pas allé jusqu'à me démettre l'épaule pour un titre de ministre ! Pensée mesquine de pisse-froids méprisables ! " (p.106). Mais toujours en filigrane derrière cette trogne truculente, se tapit l'horreur de la Shoah à travers les planches aux décors cauchemardesques. Si ce Hitler de Mizuki n'est pas un manga d'horreur à proprement parler, il en a quelques beaux atouts. Pour cette raison mais aussi parce que cette biographie est rigoureuse, concise et factuelle et qu'elle est servie par un travail graphique unique et original, Hitler mérite largement sa place dans vos bibliothèques... D'autant que les éditions Cornélius ont joué le jeu en proposant une édition lisible de droite à gauche à la japonaise...


    © Hitler, Détail de la 1ère de couverture américaine, Shigeru Mizuki

Enfin, si vous souhaitez découvrir ce superbe ouvrage de Shigeru Mizuki ainsi que le beau travail des éditions Cornelius, je vous invite à vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : Hitler.  

Détails bibliographiques


  • Titre : Hitler
  • Auteur : Shigeru Mizuki
  • Éditeur : Cornélius
  • Date de parution : Octobre 2011
  • Date de parution originale : 1972 (Japon)
  • Nombre de pages : 296 p.
  • ISBN : 978-2-36081-022-2
  • Couverture : © Shigeru Mizuki

Mémoires de nos pères - James Bradley

Symbole (dés)incarné du patriotisme américain pendant la 2nde Guerre Mondiale, Raising Flags on Iwo Jima, la célèbre photo de Joe Rosenthal qui a porté ses six figurants au rang de héros, a galvanisé l’Amérique et encouragé l’effort de guerre pendant des années. Mais quelle est l'histoire de ce cliché ? Qui étaient les six jeunes Marines pris en photo ? Pourquoi s’étaient-ils engagés ? Qu’avaient-ils vécu de si terrible que personne ne pourrait jamais vraiment imaginer ? Qu’avaient-ils compris de si insaisissable que personne ne pourrait jamais vraiment comprendre ? Qu’est-ce qui avait pu faire de ces adolescents des hommes en l’espace de quelques mois ? Leur patriotisme, leur sens du devoir, leur bravoure, leur témérité ? Plus que tout cela, ce que nous apprend ce livre, c’est qu’en dépit de toute logique, ce qui comptait le plus pour ces jeunes soldats, ce n’était pas leur propre vie mais celles des copains. Car face à l’horreur, tout ce qui leur restait et qui leur avait permis de continuer, c’était l’amitié, la solidarité et la fraternité alors même que les raisons de leur engagement dans la guerre leur avait échappé dès les premiers coups de feu... James Bradley est le fils de l’un des six soldats qui participèrent au hissage du drapeau. Face au silence entêté de son père au sujet de la bataille d’Iwo Jima, James Bradley à cherché à comprendre ce qui avait fait de ce carnage de la guerre du Pacifique, l’un des épisodes les plus meurtriers et les plus médiatisés de l’histoire de l’armée américaine. Fruit d’un travail de cinq années, Mémoires de nos pères captive autant qu’il bouleverse. Un hommage humble rendu à toutes les mères qui ont sacrifié leur fils au nom de la patrie. Et un hommage intelligent qui sait questionner le véritable sens de l’héroïsme...


L’histoire d’un drapeau américain qui ne dégouline pas de patriotisme


Pour ceux qui comme moi, n’ont pas forcément la fibre patriotique et qui se méfient de « l’hyperpatriotisme à l’américaine », ce titre pouvait être rebutant. Surmontant ce vilain préjugé, j’ai finalement réussi, après plusieurs tentatives échouées, à me plonger dans le récit de James Bradley. Je ne l’ai pas regretté puisque le point de vue adopté par l’auteur est impartial, presque pudique. On ressent le profond respect porté à la mémoire des disparus et on a envie à notre tour, de partir sur les traces de ces combattants et de comprendre ce qui s’est passé sur Iwo Jima. Ni parti pris pour les américains, ni parti pris pour les japonais, Mémoires de nos pères décrit les combats de manière stupéfiante et rapporte des témoignages poignants. Les détails presque surréalistes de certaines scènes m’ont mise mal à l’aise. J’ai trésailli, souri et me suis attristée à cette lecture mais à aucun moment, je n’ai eu envie de brandir mon Stars and Stripes en entonnant l’hymne américain (ouf!). D’ailleurs, le livre ne fait pas d’impasse sur la machine propagandiste américaine. Pour cela mais aussi pour sa dimension historique, mémorielle et psychologique, ce livre a fait mouche dans mon esprit. J’ai pu toucher du doigt ce qui a fait de John Jack Bradley, Ira Hayes et Rene Gagnon, les trois survivants de la photo, de vrais héros : humilité, pudeur et réserve...

    © Raising Flags on Iwo Jima (détail), Joe Rosenthal, 23 février 1945

Porté à l’écran par Clint Eastwood, l’adaptation cinématographique de Mémoires de nos pères (2006) constitue le premier volet d’un diptyque dont le second volet Lettres d’Iwo Jima (2007), raconte le même événement du point de vue japonais. 

L'ouvrage n’est actuellement plus édité mais le trouverez à la vente en occasion sur Amazon via le lien suivant : Mémoires de nos pères.

Détails bibliographiques


  • Titre : Mémoires de nos pères
  • Titre original : The flags of our fathers : Heroes of Iwo Jima
  • Auteur : James Bradley
  • Collaborateur : Ron Powers
  • Traducteur : Franck Mirmont
  • Éditeur : Movie Planet
  • Date de parution : Septembre 2006
  • Nombre de pages : 400 p.
  • ISBN : 978-915243-04-2
  • Photo de couverture : © Corbis

Les années 30 sont de retour - C. Askolovitch, P. Blanchard, R. Dély, Y. Gastaut

Co-écrite à 8 mains, cette “Petite leçon d’histoire pour comprendre les crises du présent” ne vous laissera pas indifférent : alors que la défiance envers les classes dirigeantes se durcit et que les peurs s’installent, il appartient à chacun de se saisir de la question. Mais ainsi que le suggère le titre de l’ouvrage, les années 30 sont-elles vraiment de retour ? En quoi cette analogie entre les crises des années 30 et celle que vit aujourd’hui notre société peut-elle stimuler notre vigilance et questionner nos façons de penser ?  Les auteurs s’en défendent, ils ne cèdent pas au “démon de l’analogie” (Robert Bloch) et ne cherchent pas à jouer les Cassandre. Mais lorsque le passé interpelle le présent, “éclairer l’obscurité contemporaine à la lumière d’une étoile morte” (p.8) peut permettre une meilleure compréhension de notre actualité. Aussi, Les années 30 sont de retour est-il le résultat d’indéniables confrontations et compromis entre les 2 journalistes et les 2 historiens. Que cela fonctionne ou pas, à vous de vous faire votre propre idée….

Si je vous ai convaincu de lire cet ouvrage, vous pouvez le commander sur Amazon via le lien suivant : Les années 30 sont de retour: Petite leçon d'histoire pour comprendre les crises du présent

  • Titre : Les années 30 sont de retour
  • Sous-titre : Petite leçon d’histoire pour comprendre les crises du présent
  • Auteur : Claude Askolovitch, Pascal Blanchard, Renaud Dély, Yvan Gastaut
  • Éditeur : Flammarion
  • Date de parution : Octobre 2014
  • Nombre de pages : 352 p.
  • ISBN : 978-2-0813-4645-1
  • Couverture : © Jean Jullien (Création Studio Flammarion)

Le printemps des arabes - Jean-Pierre Filiu & Cyrille Pomes

Lorsque cet album parait en 2013, cela fait déjà 2 ans que le Printemps arabe a commencé. En décembre 2011, l'immolation par le feu de Mohammed Bouzizi en signe de protestation contre les autorités met le feu aux poudres et des émeutes éclatent partout en Tunisie. Ce phénomène s'étend aux pays arabes du monde entier : la jeunesse militante d'Égypte, de la Libye, du Maroc, de la Syrie ou encore du Yémen se mobilise contre les régimes politiques despotiques au pouvoir. Les mouvements de contestation relayés par les réseaux sociaux et les médias se multiplient. Un vent révolutionnaire souffle désormais sur tout le monde arabe et rien ne semble pouvoir l'arrêter... Exposant rapidement les événements qui ont indépendemment marqué "chaque révolution", Jean-Pierre Filiu revient précisemment sur certaines causes qui ont  provoqué la révolte des arabes et causé ces luttes. Mis en images par Cyrille Pomes, les textes du professeur d'histoire (Filiu) s'organisent en 16 chapitres qui invitent à redécouvrir en images et en chiffres les événements qui ont bouleversé le monde arabe depuis les émeutes de 2011 en Tunisie.

Publié en partenariat avec Amnesty International, cet album aux dessins évoquant parfois les dessins de presse, donne à voir comment l'histoire s'écrit. Si l'issue de ces conflits traités reste à venir, le récit par le biais du dessin et l'approche particulière de Filiu (étude inédite de certaines figures parfois méconnues des révolutions arabes) permet une appréhension différente du Printemps des arabes. D'abord parce la bande-dessinée traite rarement du passé immédiat. Ensuite parce que cet album apporte un éclairage singulier par rapport à ce que l'on connait par les médias traditionnels. Filiu s'attache en effet à peindre de façon presque intimiste les acteurs qui ont marqué les révolutions arabes. Comme s'il les connaissait et cela apporte une forte plus-value à ses récits. Pourtant, si l'intention de Filiu de transmettre l'information en misant sur la multiplicité des médias est grandement louable, la brièveté de l'album ne permet pas réellement de s'approprier tous les moments clés de l'histoire du printemps arabe et d'en comprendre tous les rouages. L'album offre certes de bonnes bases de compréhension des enjeux du printemps arabe mais son format est malheureusement inadapté. Trop succinct, il reste toutefois un album de qualité.


Quant aux graphismes de Pomès, leur qualité est inégale comme si le dessinateur hésitait entre plusieurs styles. Tantôt caricaturaux (cf. les dessins de presse), tantôt ultra réalistes, les dessins de Pomès ont malgré tout le mérite de servir intelligement un projet dont on ne peut nier le bien-fondé. Instructif et bien conçu, Le printemps des arabes vous séduira peut-être parce qu'il se compose de petites histoires qui font l'histoire...

Pour ceux d'entre vous qui souhaiteraient acheter ce livre, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien qui suit : Le Printemps des Arabes

Titre : Le printemps des arabes
Auteur : Jean-Pierre Filiu
Dessinateur : Cyrille Pomes
Éditeur : Futuropolis
Date de parution : Juin 2013
Nombre de pages : 103 p.
ISBN : 978-2-7548-0861-3
Conception graphique : Didier Gomord

Une histoire populaire de l'empire américain - Howard Zinn - Mike Konopacki - Paul Buhle

Ce projet d'adaptation en bande-dessinée du célèbre ouvrage de Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, est porté par un trio explosif : Paul Buhle pour l'initiative du projet, Howard Zinn pour le contenu et Mike Konopacki pour le dessin et le script. Édité dans sa version française par Vertige Graphic deux ans après sa publication originale (2007), cette bande-dessinée propose un regard certes militant mais également accablant sur la construction de l'empire américain de la fin des années 1890 à nos jours. Nourissant les prétextes à l'expansion de leur impérialisme économique et militaire par des discours ultra-patriotiques, les gouvernements américains successifs ainsi que le confie Howard Zinn, ont souvent pris des décisions politiques méprisant le respect de l'humanité. De guerre en guerre, les États-Unis ont réussi a imposer l'image du bon samaritain mais l'analyse présentée par Howard Zinn contredit violemment cette idée et expose une réalité bien décevante par rapport à la réalité : cela commence avec le massacre des indiens de Wounded Knee puis les répressions brutales des revendications sociales et syndicales, la Guerre hispano-américaine de 1898 pour la prétendue libération de Cuba, l'invasion des Philippines, les intérêts économiques faramineux liés à l'intervention dans la Première guerre mondiale, ceux de la Seconde guerre mondiale, l'enjeu idéologique de la guerre froide qui devait entraîner bien d'autres conflits comme la Révolution sandiniste au Nicaragua ou le scandale de l'Irangate au Moyen Orient. La liste est longue. Autant de conflits sanglants et de machinations politiques, symbole d'une "terre qui immole ses enfants" en les envoyant défendre le pays dans des contrées lointaines alors que sévissent sur son sol injustices sociales, ségrégation, misère et révoltes... Mais la Guerre du Vietnam a marqué un tournant décisif auprès de l'opinion publique et cette histoire de l'impérialisme américain "vient bousculer de manière salutaire les versions officielles et consensuelles, et souffle un vent d'optimiste de liberté d'expression retrouvée."

Pour être exact, Une histoire populaire de l'empire américain n'est pas tout à fait une fidèle adaptation de l'étude d'Howard Zinn : on y retrouve bien évidemment le ton engagé de l'historien américain et quelques thèmes communs aux deux ouvrages mais d'après moi, la bande-dessinée focalise clairement sur l'histoire politique liée à la construction de l'empire américain contrairement à Une histoire populaire des États-Unis qui étudie plutôt l'histoire sociale du pays par l'intermédiaire des "voix oubliées". Ces deux dimensions étant irrémédiablement imbriquées, on reconnaîtra facilement le lien entre les deux livres. La BD se distingue cependant dans son approche narrative : l'historien mis en scène dans la bande-dessinée lors d'une conférence contre la guerre en Irak, nous y parait plus proche, plus accessible. Le récit de son enfance, de ses relations, de ses rencontres et de ses choix, éléments qu'on retrouve peu dans son étude mais qui sont ici narrés, facilitent l'appropriation du récit par le lecteur. Alors que l'étude très érudite et fourmillant de centaines de références peut s'avérer assez inaccessible, la bande-dessinée se veut elle, grand public. Pari réussi au regard de l'immense succès rencontré par l'Histoire populaire de l'empire américain dont la présente édition est aujourd'hui épuisée. D'ailleurs, nous tenons avec ce titre un bel exemple de projet éditorial intelligement mené : les éditions Vertige Graphic, qui en plus de proposer un bel objet avec à l'appui images d'archives, cartes, caricatures, coupures de journaux, affiches de propagande..., se sont attachées à la dimension pédagogique du discours. Profitant du décalage temporel entre l'édition américaine et l'édition française, Vertige Graphic a enrichi son édition par des encarts informatifs intitulés "infozinn" qui idée intéressante, apportent compléments d'actualité et anecdotes pertinents. 

Quant au contenu à proprement parler, nul doute qu'il saura toucher et sensibiliser tout lecteur curieux : ainsi que l'annonce Howard Zinn au début de son discours "C'est vrai, nous avons libéré l'Afghanistan du régime Taliban, mais pas de nous ! C'est vrai, nous avons libéré l'Irak de Saddam Hussein, mais pas de nous ! Tout comme en 1898, nous avons libéré Cuba de l'oppression espagnole, mais pas de nous !" (p.19). Retraçant l'histoire des conflits armés menés par les USA depuis le massacre de Wounded de 1890, l'historien souligne que : "Nous pouvons tous éprouver une abominable colère contre ceux qui, selon l'idée démente que cela aiderait leur cause, ont tué des milliers de personnes innocentes. Mais que faisons-nous de cette colère ? Devons-nous réagir avec panique, frapper violemment et de façon aveugle juste pour montrer à quel point nous sommes durs ?" (p.13 du prologue). Tel un coup d'électrochoc en faveur de la prise de conscience de la population américaine, Howard Zinn, chose très appréciable, parle à la première personne du pluriel. A l'inverse du concept du "ils ont perdu , on a gagné", Howard Zinn revendique sa citoyenneté américaine et en appelle au bon sens du peuple américain. On pourra certainement trouver le discours trop militant ou trop moralisateur. Le problème reste que si la prise de conscience et la contestation se font en silence, seules les personnes déjà convaincues s'intéresseront à ces questions. C'est donc à coups de trompettes et à grands cris que le combat défendu par l'historien à travers celui de Black Elk, Eugene Victor Debs, Emma Goldman, Martin Luther King, Daniel Ellsberg, Augustino Sandino et bien d'autres doit être relayé. Comme vous l'aurez compris, cette bande-dessinée m'a emballé. Lisez-la donc pour vous faire votre propre idée !

  • Titre : Une histoire populaire de l'empire américain
  • Titre original : A history of American empire
  • Auteur : Howard Zinn
  • Illustrateur : Mike Konopacki et Paul Buhle
  • Traducteur : Barbara Helly
  • Postface : Robert Chesnais
  • Éditeur : Vertige Graphic
  • Date de parution : Novembre 2009
  • Nombre de pages : 281 p.
  • ISBN : 978-2-84999-076-6
  • Crédits photographiques : © Mike Konopacki


Les origines du totalitarisme : sur l'antisémitisme - Hannah Arendt

Hannah Arendt déclare en introduction de son livre que "Comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu'ait pu être cette réalité." Défi ambitieux que celui d'étudier les origines du totalitarisme par le biais de l'antisémitisme. Il est vrai que le cas de la communauté juive se prête particulièrement bien par ses spécificités à ce genre de rapprochement : de l'antisémitisme (porté à son apogée par l'affaire Dreyfus) à la Shoah, il est indéniable que la façon dont les nazis ont instrumentalisé la discrimination juive ait abouti au totalitarisme. Si l'on trouve dans l'histoire du peuple juif, quelques raisons à l'avènement du totalitarisme, l'exposé de Hannah Arendt n'explique pas tout : sa tentative de théoriser le concept de totalitarisme n'est pas convaincante. Les exemples exposés et les comparaisons faites avec le nazisme et le stalinisme ne sont pas toujours pertinents. Les innombrables références et notes de bas de page noient malheureusement le message principal. Le développement parfois confus, perd le lecteur. Si l'approche reste intéressante, l'ouvrage est difficile à comprendre. La pensée de Hannah Arendt manque de clarté. Elle est parfois naïve, alambiquée. Probablement que je n'ai pas saisi toute la subtilité du raisonnement mais c'est sans regrets que je referme les pages de ce livre...

Pour vous faire votre propre idée, notez que le livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : Sur l'antisémitisme : Les origines du totalitarisme.

  • Titre : Sur l'antisémitisme : Les origines du totalitarisme (tome 1)
  • Auteur : Hannah Arendt
  • Traducteur : Micheline Pouteau (révisé par Hélène Frappat)
  • Éditeur : Points
  • Collection : Essai
  • Date de parution : 2002 pour la nouvelle édition
  • Nombre de pages : 272 p.
  • Photo de couverture : Juif de Croatie portant l'étoile jaune après l'invasion de la Yougoslavie en 1941. Archives Roger-Viollet
  • ISBN : 978-2-02-068732-4

La Commune n'est pas morte - Éric Fournier

La Commune de Paris relève t-elle de l'histoire ou de la mémoire ? Représente t-elle l'aube ou le crépuscule des révolutions du 19e siècle ? Quels usages politiques sont-ils faits depuis cet événement majeur de l'Histoire de France, dont Éric Fournier déclare que non, "La Commune n'est pas morte" ? Argumentant en partie son étude sur les travaux de Jacques Rougerie, spécialiste de la question, Éric Fournier propose une approche critique rendue possible grâce au recul par rapport au passé. Si Jacques Rougerie considère dans les années 1960 La Commune comme le crépuscule des révolutions du 19e siècle, cela n'a pas toujours été le cas : appropriés par les uns et instrumentalisés par les autres, les événements survenus après La Commune ainsi que le montre Éric Fournier à travers l'étude des usages politiques de 1871 à nos jours, traduisent bel et bien une "discordance entre l'histoire et les mémoires de La Commune" (p.8). Aujourd'hui, près de 150 ans après les épisodes sanglants, les études historiques sur la question commencent à prendre un nouveau tour. Comme en témoignent les travaux et réflexions initiés à l'occasion du colloque international Regards sur La Commune de Narbonne pour les 120 ans (2011), le sujet connait un certain regain d'intérêt qui nécessite une approche renouvelée. Maintenant qu'est venu le temps de l'apaisement, le "mythe indéracinable" peut enfin s'envisager comme un sujet d'étude scientifique et non plus comme un levier politique cent fois actionné...

Rappelant que la frontière entre histoire et mémoire est poreuse, l'auteur part du principe que : "L'histoire est une science humaine et sociale oeuvrant à une lecture plus complète, objective et impartiale possible du passé. Elle est une construction critique. La mémoire est un usage partiel et partial du passé. C'est ce dont un groupe se souvient ou veut se souvenir. Elle est une construction sociale, affective et souvent politique du passé." (Introduction, p.8). "Mémoires vives", premier chapitre de cette étude, s'étend sur la période de 1871 à 1917. Éric Fournier y décrit le processus de la construction des mémoires : après la défaite des insurgés (cf. les massacres de la Semaine sanglante), la mémoire versaillaise se forge autour de l'humiliation infligée aux Communards. Mais peu à peu, les tensions politiques étant toujours aussi virulentes, la tendance s'inverse et les mémoires communardes en exil se mettent en action. La tentative des républicains de tempérer les ardeurs respectives des deux camps étant vouée à l'échec, se met en place le rituel de la montée au mur des fédérés dès 1880. Accaparé par les uns, exploité par les autres, le symbole de la Commune qui peine à faire le consensus, est récupéré par les forces révolutionnaires communistes après la première guerre mondiale.

Dans son pamphlet La guerre civile en France, Karl Marx reprend à son compte la lutte communarde. Son analyse un peu rapide qui considère que "la grande mesure sociale de la Commune fut sa propre existence" (p.85), donne naissance à la dictature du prolétariat, fondement même de l'idéologie communiste. Malgré les dissenssions entre les marxistes, le PCF puise dans le mouvement révolutionnaire de la Commune les références qui serviront également à Lénine pour justifier l'édification de son parti unique sous couvert du renforcement de la cohésion entre le bolchévisme russe et le socialisme européen. Encore une fois, cette appropriation du passé communard révèle que les mémoires sont à l'oeuvre. Dans les années 1930, le Front populaire qui "est certainement le moment où l'impact de la Commune sur la vie politique française, sa capacité mobilisatrice, est le plus fort, de 1871 à nos jours." (p.98), a du mal dans sa lutte contre le fascisme, à tourner l'usage politique de la Commune à son avantage. Les partis nationalistes sont de leur côté également séduits par la force symbolique héritée de la Commune mais avec les années 1970, l'engouement pour le phénomène s'essoufle, les usages politiques s'amenuisent et le "chant du cygne du centenaire" signe le début d'un "passé apaisé". La Commune n'est pas morte mais ses mémoires s'effacent et elle est enfin prête à entrer dans l'Histoire...

Thiers, Jules Valles, Jean-Jaures, Lissagaray, Marx, Lénine, tous ces grands noms rattachés à la mémoire de la Commune, ont tous participé à l'édification du mythe et entretenu son imaginaire. Partir aujourd'hui à la découverte de ces mémoires sous le regard de l'historien donne au lecteur l'occasion d'aiguiser son sens critique par rapport à une histoire désormais stabilisée. Alors non, la Commune n'est pas morte : elle continue de stimuler notre intérêt comme le prouve les oeuvres qu'elle continue d'inspirer (cf. les oeuvres fictives comme Une amie commune de Jérôme Sorre et Stéphane Mouret ou Le cimetière de Prague d'Umberto Eco) et elle atteste par là son appartenance à l'Histoire... Ce document passionnant qui illustre brillament les propos solidaires et libertaires des éditions Libertalia saura donc trouver sa place dans vos bibliothèques. A lire !

Enfin, si vous souhaitez à votre tour découvrir ce titre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : La commune n'est pas morte : Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours.

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Table des matières

Introduction

Chapitre I : Mémoires vives (1871-1917)
        La mémoire versaillaise (1871-1877)
        Mémoires communardes en exil (1871-1880)
        Les chemins du mur des Fédérés (1871-1880)
        La force du mur (1880-1908)

Chapitre II : Cette grande lueur à l'Ouest (1917-1971)
        Pourquoi Lenine embaumé est-il drapé d'un étendard de la Commune ?
        L'histoire s'écrit au mur (1920-1945)
        Le chant du cygne du centenaire

Chapitre III : Entre fantôme, sphinx et chimère (de 1971 à nos jours)
        Un passé apaisé
        Un mythe indéracinable

Conclusion : A quoi sert la Commune aujourd'hui ?

  • Titre : La Commune n'est pas morte
  • Sous-titre : Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours
  • Auteur : Éric Fournier
  • Éditeur : Libertalia
  • Date de parution : Février 2013
  • Nombre de pages : 174 p.
  • Illustration de couverture : Jacques Tardi
  • ISBN : 978-2-9528292

Gaza 1956, en marge de l'histoire - Joe Sacco

C'est à l'occasion d'une mission dans la Bande de Gaza pour les besoins d'un reportage avec Chris Hedge (en 2001) que Joe Sacco s'intéresse aux tragédies de novembre 1956. De fil en aiguille, le dessinateur découvre que le 12 novembre, des palestiniens des villes de Khan Younis et Rafah auraient été exécutés par des soldats israéliens débusquant des résistants ou des soldats égyptiens. Dans la panique générale, les israéliens auraient ouvert le feu et tué des dizaines de civils palestiniens dans ces deux villes. Gaza 1956 décrit les investigations menées par Joe Sacco entre novembre 2002 et mai 2003 sur ce pan méconnu et peu documenté de l'histoire. Mais voilà, cinquante ans ont passé depuis les événements. Joe Sacco veut rappeler l'existence de ces massacres car "les tragédies contiennent souvent les graines du chagrin et de la colère qui façonnent les événements du présent." Pourtant, reconstituer l'histoire à partir des souvenirs des témoins de l'époque est une entreprise compliquée : Qui interroger ? Comment trouver les "bons témoins" ? Quels crédits apporter aux récits des enquêtés ? Quels poids donner aux déclarations contradictoires des différents témoins ? Quels témoignages croire ou ne pas croire ? Quelle méthode retenir pour les croisement des infos ? Comment faire comprendre aux palestiniens interrogés qu'on s'intéresse à des événements révolus alors qu'ils sont quotidiennement victimes d'attaques israéliennes, que les attentats suicides sont légion, que leurs maisons font l'objet de destructions massives et qu'une Guerre en Irak est sur le point d'éclater ? 

Joe Sacco est parfaitement conscient du caractère peut-être incongru de sa démarche mais ainsi qu'il nous le confie : "Les palestiniens semblent n'avoir jamais le luxe de digérer une tragédie avant que la suivante ne leur tombe dessus. Quand j'étais à Gaza, des jeunes gens regardaient souvent mes recherches sur 1956 avec perplexité. A quoi bon s'occuper de l'Histoire, alors qu'ils étaient attaqués et que leur maisons étaient démolies au présent ? Mais il n'est pas si facile de démêler le passé du présent ; tous deux font partie d'un continuum implacable, de la masse confuse de l'Histoire. Cela vaut peut-être la peine de figer un instant ce mouvement de brassage qui va toujours vers l'avant pour examiner un ou deux événements. Ces derniers, outre le fait qu'ils ont constitué une catastrophe pour les gens qui les ont vécus, peuvent être instructifs pour ceux qui veulent comprendre pourquoi et comment - ainsi que l'a dit El-Ransiti - la haine a été plantée dans les coeurs." Et, j'espère que cette noble intention aura une résonance sur les lecteurs...

Parce qu'il était impossible à Joe Sacco de revenir sur ces événements sans se pencher sur l'histoire générale de la bande de Gaza, Gaza 1956 telle une leçon d'histoire magistrale, revient sur les principaux conflits et événements survenus dans la Bande de Gaza entre 1948 et 2003 : Indépendance d'Israël (1948), apparition des premiers Fedayins (1955), Crise du canal de Suez (1956), Guerre des six jours (1967), 1ere Intifada (1987), Accords d'Oslo signés entre Israël et l'OLP (1993), 2e Intifada (sept. 2000)... La bande-dessinée permet ainsi de revenir sur les événements passés en gardant une certaine distance. Et ce, même si Joe Sacco reconnait volontiers que son travail de graphisme "s'accompagne inévitablement d'une dose de réfraction". On notera d'ailleurs que la lecture de Gaza 1956 s'impose en quelque sorte comme un voyage initiatique dans l'univers de la BD-reportage.


Mais encore : au delà de tout aspect purement factuel, Gaza 1956 interroge sur notre façon personnelle de se représenter l'histoire. Comment se construisent les récits des témoins. Comment traduire leur intention. Comment interpréter les silences, les demandes d'anonymat. Comment ne pas prendre parti.. Bref, toutes ces questions que le lecteur doit s'approprier par la réflexion et l'objectivité... Bien sûr, le propos de Joe Sacco est forcément engagé mais j'ai justement trouvé qu'il avait réussi à garder une certaine impartialité qui est nous l'avouerons, très appréciable...

Pour toutes ces raisons mais aussi pour le coup de crayon incisif (noir et blanc) de Joe Sacco, je ne saurais que recommander cette passionnante lecture. Le gigantesque travail de documentation, de retranscription et d'interprétation mérite amplement que l'on s'y intéresse. Bref, voici du contenu de qualité enrobé dans un superbe objet. N'hésitez donc pas et découvrez sans tarder Gaza 1956 !

Pour les curieux, un entretien de Joe Sacco est disponible sur Du9.

Enfin, pour vous procurer la bande-dessinée via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Gaza 1956: En marge de l'Histoire.

Détails bibliographiques


  • Titre : Gaza 1956 en marge de l'histoire
  • Titre original : Footnootes in Gaza
  • Auteur / Illustrateur : Joe Sacco
  • Éditions : Futuropolis
  • Traducteur : Sidonie Van den Dries
  • Date de parution : Octobre 2010
  • Nombre de pages : 393 p.
  • Conception et réalisation graphique : Didier Gonord
  • ISBN : 978-2-7548-0252-9

Une histoire populaire des États-Unis - Howard Zinn


"La mémoire des Etats n'est résolument pas la nôtre. Les nations ne sont pas des communautés et ne l'ont jamais été. L'histoire de n'importe quel pays, présentée comme une histoire de famille, dissimule les plus âpres conflits d'intérêts (qui parfois éclatent au grand jour et sont le plus souvent réprimés) entre les conquérants et les populations soumises, les maîtres et les esclaves, les capitalistes et les travailleurs, les dominants et les dominés, qu'ils le soient pour des raisons de race ou de sexe. Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s'affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux." p.15. Voici comment Howard Zinn, cet historien et politologue américain engagé dans le combat pour les respect des droits civiques, justifie son oeuvre. Prenant à contre-pied les thèses couramment établies dans les ouvrages d'histoire sur les Etats-Unis, Howard Zinn propose une version novatrice de l'histoire américaine. Sa volonté de donner la voix aux populations oubliées de l'histoire américaine est un moyen de rendre justice à tous ceux qui ont participé à la construction du pays au prix de nombreux sacrifices. Edité pour la première fois aux USA en 1980 (et dans sa version française en 2002 par les Editions Agone), cet ouvrage fait partie des références en la matière : les grands épisodes de l'histoire américaine sont désormais enrichis par ces voix jusque là occultées...

Cet ouvrage est si dense qu'il est difficile d'en rendre toute l'essence en quelques mots. Les références et exemples si nombreux, ont parfois nui à ma lecture. Mais je recommande chaudement cette lecture : bien que certains épisodes de l'histoire américaine relatés dans ce livre soient aujourd'hui connus du grand public, cela n'en rend pas cette Histoire populaire des Etas-Unis moins passionnante : colonisation, évangélisation forcée, esclavage, racisme, ségrégation, déségration, discrimination, luttes sociales, l'hsitoire des Etats-Unis s'est écrite dans le conflit. Et les USA modernes sont l'héritage de ces luttes qui ont constamment ponctués l'histoire sociale du pays. A cette lecture, on appréhende avec recul la construction de la première puissance économique mondiale. Le Rêve américain est bien loin de ce qu'il laisse miroiter : comme l'on peut s'en douter, c'est évidemment au détriment des minorités sociales que s'est fondé le pays. Indiens, Noirs, Européens immigrés, Asiatiques, Latino-Américains, femmes, homosexuels... ce sont les luttes de ces communautés opprimées qui ont réellement fait progresser le pays. C'est d'ailleurs à ces populations qu'Howard Zinn tient à rendre justice et c'est avec stupeur que j'ai découvert certains événements relatés par l'historien. Seul bémol : ce livre n'est pas accessible à tout public. Il est difficile à s'approprier tant les références sont nombreuses. Il faut d'ailleurs avoir une certaine culture du pays pour comprendre certains épisodes relatés. L'auteur aborde tant de sujets (enjeux politiques, sociaux, économiques, religieux...) que sans connaissances préalables, il est difficile de s'y retrouver. Ceci dit, il ne faut pas se décourager et ne pas hésiter à se replonger dans le bouquin. En tous cas, ce sera mon cas...

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Pour archive, j'ai reproduit le sommaire du livre avec quelques citations et commentaires sur certains paragraphes. Il faudra que je me repenche sur cette lecture.

Chap. I : Christophe Colomb, les indiens et le progrès de l'humanité

Chap. II : Vers la ségragation raciale

Chap. III : Ces individus de vile et indigne condition

Chap. IV : La tyrannie, c'est la tyrannie

Chap. V : Une étrange révolution

Chap. VI : Les opprimées domestiques

Chap. VII : "Aussi longtemps que l'herbe poussera et que couleront les rivières"

Chap. VIII : "Nous ne prenons rien par conquête, Dieu merci !"

Chap. IX : Esclavage sans soummission, émancipation sans liberté

Chap. X : L'autre guerre civile

Chap. XI : Les barons voleurs - Les rebelles

Chap. XII : L'empire et le peuple

Chap. XIII : Le défi socialiste

Chap. XIV : La guerre est la santé de l'Etat

Chap. XV : De l'entraide par gros temps

Chap. XVI : Une guerre populaire ?

Chap. XVII : "Ou bien explose t-il ?
Peu de noirs (et tout aussi peu de blancs, d'ailleurs connaissaient ces propos de l'écrivain blanc Aldous Huxley : "Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent." C'est pourtant bien ce que signifiait le Black Power, outre une certaine fierté de race, l'accent mis sur l'indépendance des Noirs et souvent même l'idée du séparatisme. p.522
Si la guerre mondiale n'est pas populaire au sens où l'histoire aurait pu le faire entendre, les années 1960 marquent aux Etats-Unis la naissance de l'esprit de résistance des populations afro-américaines. Alors que l'économie mondiale mobilise le gouvernement américain, revient en force la question de l'égalité raciale : la crainte du communisme auquel se rallie les noirs américains mais aussi le soulèvement de l'Afrique et de l'Asie, met à mal le comité Truman qui, pour répondre dans l'urgence au soulevement des noirs fait passer des lois civiques pour tempérer les ardeurs. Martin Luther King, puis Malcom X, deviennent les portes-paroles populaires de la révolte noire américaine. La ségrégation glisse peu à peu vers la déségrégation au prix de multiples combats et le racisme retrouve parmi les blancs des adeptes violents.


Chap. XVIII : Vietnam, l'imposssible victoire 
L'histoire américaine avait déjà connu des exemples de désaffection des soldats : mutineries sporadiques pendant la Révolution américaine ; refus de se réengager au beau milieu de la guerre du Mexique ; désertion et objection de conscience pendant les deux guerres mondiales. Néanmoins, ce fut à l'occasion de la guerre du Vietnam que l'opposition des soldats et des vétérans atteignit un niveau jamais égalé auparavant. p. 556
La guerre du Vietnam (1964-1975) est l'une des guerres les plus médiatisées aux USA : non seulement par son ampleur mais également par la prise de conscience qu'elle a provoquée au sein même de la population américaine. Alors que l'on aurait pu penser que cette contestation venait des milieux sociaux les plus éduqués ou les plus favorisés, l'histoire montre qu'au contraire, les dissidents contre cette guerre étaient plutôt issus des milieux défavorisés. Les noirs, les étudiants et les femmes furent les plus engagés dans le mouvement pacifiste. En effet, la guerre du Vietnam n'était pas leur guerre et elle n'était pas justifiable. Les pertes matérielles et humaines de cette guerre insensée ont éveillé une révolte qui désormais "ne se limitait plus à la seule question du Vietnam". p.566


Chap. XIX : Surprises
Dostoïesvski ne disait-il pas que "le degré de civilisation d'une société pouvait se juger à l'état de ses prisons" ? Ce n'était que trop vrai, et les prisonniers américains le savaient mieux que quiconque. Plus vous étiez pauvres, plus vous aviez de chance de finir en prison. Non seulement parce que les pauvres commettaient plus de crimes que les riches - qui n'avaient pas besoin de se mettre hors la loi pour obtenir ce qu'ils désiraient -, mais aussi parce que, le plus souvent pas poursuivis. Et quand ils l'étaient, ils bénéficiaient d'une rapide mise en liberté sur parole, s'offraient les meileurs avocats et obtenaient des juges des peines plus légères. En fin de compte, le public des prisons se composaient essentiellement de détenus pauvres et noirs. p.581-582

Chap. XX : Années 1970 : tout va bien 

Chap. XXI : Carter-Reagan-Bush : le consensus bipartisan
Pour les 25 dernières années du XXe siècle, nous constatons la permanence de cette vision limitée dont parle Hofstadter - un capitalisme bénéficiant essentiellement aux grandes fortunes économiques, accompagné d'une immense pauvreté et d'un sentiment nationaliste favorable à la guerre et à ses préparatifs. Le pouvoir politique a beau basculer des républicains vers les démocrates et vice versa, aucun des deux partis ne semble en mesure de dépasser cet horizon. p.631
Le consensus bipartisan est clairement démontré dans ce chapitre : républicains et démoncrates agissent de concert pour préserver les privilèges des populations les plus aisées. Les politiques menées par les gouvernements Carter-Reagan-Bush oeuvrent en faveur de l'armement militaire au détriment de la politique sociale. Les inégalités entre les populations riches et pauvres se creusent. L'opinion publique perd confiance et malgré quelques mesures prises (le War Power Act qui imposait au président de consulter le Congrès avant toute action militaire a d'ailleurs été transgressé à plusieurs reprises), l'état fédéral alimente coûte que coûte son industrie militaire pour préserver son statut de première puissance mondiale. Le budget alloué à l'armement est faramineux et le gouvernement, défendant les intérêts économiques des plus grandes fortunes américaines et l'image d'une Amériquue économique puissante, n'hésite pas à armer des dictatures (Salvador) ou à passer à l'attaque sous des prétextes ambigus (1ere Guerre du Golfe en Irak ou la Lybie). Le captalisme américain s'essoufle et met en lumière l'ingérance politique.

Chap. XXII : La résistance ignorée

Chap. XXIII : La présidence de Clinton

Chap. XXIV : L'imminente révolution de la Garde

Post-scriptum sur les élections de 2000 et la "guerre contre le terrorisme"

  • Auteur : Howard Zinn
  • Titre : Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours
  • Titre original : A people's History for the Unites States. 1492 - Present
  • Traducteur : Frédéric Cotton
  • Editeur : Agone
  • Collection : Mémoires Sociales
  • Date de parution : 2002
  • Date de parution originale : 1980 (HarperCollins Publishers)
  • Nombre de pages : 811 p.
  • Graphisme : T-Bone
  • Photo : Bethlehem Corp
  • ISBN : 978-2-910846-79-4