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Les meilleurs ennemis - Jean-Pierre Filiu et David B.

Jean-Pierre Filiu n'en est pas à son premier coup d'essai en matière de collaboration avec des dessinateurs de BD : ayant travaillé avec Cyrille Pomès sur Le Printemps des arabes (2013) et La Dame de Damas (2015), l'historien spécialiste du monde arabe s'attelle cette fois-ci en compagnie de David B., aux relations historiques houleuses entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Remontant de la fin du XVIIIe siècle aux premiers balbutiements du jeune État américain, l'historien dépeint un riche bassin méditerranéen à la fois convoité par les grandes puissances européennes et revendiqués par les pays du Moyen-Orient. Si la piraterie fait rage dans la région depuis longtemps entre chrétiens et musulmans, l'arrivée des États-Unis dans la partie va durablement changer la donne et bouleverser l'histoire du monde... Ainsi, ce coffret qui réunit les 3 tomes de cette trilogie sur Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (Première partie 1783-1953, Deuxième partie 1953-1984 et Troisième partie 1984-2013), offre t-il l'occasion d'appréhender très (trop) furtivement les enjeux diplomatiques et géopolitiques qui régissent encore notre monde actuel...

"Les meilleurs ennemis", projet éditorial trop ambitieux ?


Aussi intéressant et louable que puisse être ce projet éditorial, on en regrettera (ce qui peut paraître paradoxal) son ambition : difficile voire impossible en effet de retracer même en 3 tomes, la complexité et la densité des événements qui ont ponctué et conditionné les relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (terme apparu en 1902) depuis le XVIIIe siècle à nos jours. Le choix du format qui a certainement exigé de multiples ellipses narratives (entre 95 et 115 pages par tome), les fréquents aller-retours dans le temps, les nombreux acteurs évoqués et la quantité de faits relatés, les focalisations parfois longues sur certains événements ou certaines anecdotes et les choix d'illustrations de David B. (dont j'apprécie habituellement le travail mais qui, dans ce contexte ne me paraissent pas adaptés) ne permettent malheureusement pas une bonne appropriation du récit par le lecteur. Les illustrations caricaturales m'évoquent plus des dessins de presse qu'un véritable travail de roman graphique au sens large du terme. Et comme si le travail du scénariste et celui du bédéiste ne se parlaient pas, je n'ai pas réussi à apprécier les textes et les dessins en même temps : ma lecture était accaparée soit par les uns soit par les autres mais il m'a été difficile d'en faire une lecture en parallèle. Dommage car l'expertise de l'historien sur le monde arabe et sur l'Islam contemporain est digne d'intérêt, de même que le traitement graphique du dessinateur. N'aurait-il pas mieux valu cibler quelques événements ou restreindre la période couverte ? Ou peut-être créer une série plus longue ? Ou peut-être encore carrément sacrifier la classique mise en page bédéesque au profit d'un récit alternant les textes et les images ? Ou encore... Je ne sais pas. Par contre, ce qui est certain, c'est que la déception était au rendez-vous. Et à bien y réfléchir, je dois bien avouer que même si les romans graphiques font en général de beaux livres, au final, un bon essai même au format de poche, reste une valeur sûre...

Pour vous faire votre propre idée, notez que vous pouvez vous procurer le coffret complet sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis I, II, III: Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)

Première partie : 1783-1953

À la fin du XVe siècle, les pays musulmans d'Afrique du nord profitent de la dynamique de la conquête ottomane pour mener leur jihad et étendre leur emprise sur la Méditerranée. Les puissances européennes comme la France, l'Angleterre ou l'Espagne résistent en bombardant les ports d'Alger, de Tunis ou de Tripoli au cours des XVII et XVIIIe siècles. Les conflits font rage en Mare Nostrum. Au début du XIXe siècle, le monde découvre les barbares mauresques. Les États-Unis récemment indépendants entrent dans la danse. Une guerre éclate entre pirates de Tripoli et expéditionnaires américains (siège de Tripoli en 1803). 1830 voit la fin de la piraterie barbaresque avec la prise d'Alger par une expédition française qui met fin à la régence. Les hostilités se poursuivent. Ce n'est qu'au cours de la 2nde Guerre mondiale que les États-Unis s'intéressent à l'Arabie Saoudite (indépendante de la France et de la Grande-Bretagne) pour subvenir à ses besoins en pétrole. L'opposition du président Wilson aux mandats français et britannique ainsi que son soutien aux droits des arabes en Palestine assure aux États-Unis une alliance durable avec l'Arabie Saoudite dès 1945. De son côté, la Perse, zone richement pétrolifère, est occupée au nord par les troupes russes et au sud par les troupes britanniques. Des émeutes éclatent en Iran et le Shah est contraint d'abdiquer au profit de son fils qui autorise la présence alliée sur son territoire. L'URSS revendique des concessions pétrolières alors que les indépendantistes s'affirment. Les États-Unis font pression sur les britanniques pour des intérêts plus élevés de l'Anglo-Iranian Oil Company en faveur de l'Iran (cf. coup d'état de 1953 en Iran). C'est le début de la Guerre froide qui met fin au temps des puissances coloniales...

Si vous souhaitez vous procurer ce premier tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis - Première partie 1783/1953. Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient 
                                                               

Deuxième partie : 1953-1984


Années 50 : la Guerre de Corée (1950-1953) signe le début de la Guerre froide entre les États-Unis et l'URSS. Cette guerre par pays interposés embrase toute la planète. Les jeux d'alliances fomentés par les deux grandes puissances soviétique et américaine et les conflits armés alimentés par des prises de position et des intérêts géopolitiques divergents déchirent le monde arabe : la Guerre des 6 jours, la révolution iranienne, le conflit israélo-arabe, l'invasion de l'Afghanistan en 1979 et la Guerre du Liban (1982-1984) accentuent la polarisation israélo-arabe face à l'arabo-soviétique symbolisée par la confrontation des démocraties occidentales contre les régimes communistes. Cette Guerre Froide notamment marquée par une insensée course à l'armement nucléaire est davantage idéologique et politique que territoriale. Elle durera jusqu'à l'éclatement de l'URSS en 1989 et son démantèlement en 1991.

Pour découvrir ce 2eme tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 2-Deuxième partie : 1953-1984): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient  

Troisième partie : 1984-2013

A la fin des années 70, la "Seconde Guerre Froide" engagée par Ronald Reagan (1981-1989) se solde par un échec. La Révolution iranienne de 1979 et la Guerre Iran-Irak (1990-1991) et l'invasion de l'Afghanistan en 1979 bouleversent la donne : l'invasion du Koweït par Saddam Hussein redéfinit les jeux d'alliance. Élu en 1992, Clinton se désintéresse du conflit israélo-palestinien suite à la signature de l'accord entre Rabin et Arafat reconnaissant simultanément Israël et l'OLP ainsi que l'autonomie de la Cisjordanie et de Gaza sous l'autorité palestinienne. Mais la colonisation israélienne se poursuit et les attentats se multiplient. La zone s'embrase de nouveaux conflits. Oussama Ben Laden en profite pour lancer son jihad contre les États-Unis qui ripostent en bombardant les bases militaires d'Al-Qaïda en 1998. Pendant ce temps, Saddam Hussein poursuit sa politique. Destitué en 1998, Clinton laisse la place à Georges Bush Junior qui relance le dossier israélo-palestinien. Les attentats du 11 septembre 2001 déchaîne les violences et l'escalade à la violence. Khadafi s'allie aux USA. Bush bombarde l'Irak. En 2004, Ben Laden confirme sa politique d'usure contre les USA. Arrivé au pouvoir en 2008, Obama tente d'apaiser la situation explosive entre la Palestine et Israel mais ses efforts restent vains devant l'entêtement de Netanyhaou à poursuivre la colonisation. En 2010, Ben Laden est tué dans un raid américain. En 2011, le Printemps des arabes bouleverse de nouveau la donne : la Tunisie, la Libye, l’Égypte et la Syrie doivent faire face à des contestations de plus en plus virulentes : des guerres civiles éclatent de partout. Les USA ne peuvent intervenir directement. Poutine s'allie à Bachar Al Assad. Les extrêmistes en profitent pour semer la terreur alors que la Guerre civile en Syrie se poursuit inlassablement...

Pour découvrir ce troisième tome des Meilleurs ennemis, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 3-Troisième partie : 1984-2013): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient   

Détails bibliographiques

  • Titre : Les meilleurs ennemis (coffret comprenant les 3 tomes de la BD)
  • Sous-titre : Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)
  • Scénario : Jean-Pierre Filiu
  • Dessins : David B.
  • Éditeur : Futuropolis
  • Date de parution du coffret : Novembre 2016
  • ISBN : 2754817638
  • Illustrations du coffret : © David B.

Le génocide voilé - Tidiane N'Diaye


 
Le Génocide voilé dont il est ici question, se rapporte à la traite négrière menée par les arabes lors les conquêtes arabo-musulmanes de l'Arabie et de l'Afrique subsaharienne du Moyen-Âge jusqu'au début du XXème siècle. S'il est vrai que l'esclavagisme a sévi dans toutes les civilisations depuis des temps immémoriaux (on parlera plutôt de servage dans les civilisations d'Afrique noire ou en Égypte avant les conquêtes arabo-musulmanes), cette "enquête historique" de Tidiane N'Diaye (expression utilisée par l'éditeur), nous apprend que l'expansion à grande échelle, voire industrielle de la traite négrière en revient sous couvert d'une islamisation aux desseins civilisateurs, aux arabes. L'idée n'étant pas de dédouaner les horreurs du commerce triangulaire mais de démontrer que l'esclavage n'est pas une exclusivité européenne, l'auteur met l'accent sur le trafic d'humains que les arabes ont initié et entrepris de façon commerciale pendant près de treize siècles au delà même de l'abolition de l'esclavage liées aux traites occidentales. Ainsi, les razzias organisées par les peuples arabo-musulmans dans les tribus africaines concernaient non seulement les biens matériels comme le bétail, les récoltes, etc., mais également les populations qui étaient ensuite vendues comme esclaves. Fondée sur des théories raciales, la traite négrière transsaharienne est mal connue, presque occultée par ce que l'auteur désigne comme le "Syndrome de Stockholm à l'africaine"...

La traite négrière transsaharienne, un génocide voilé ?

Souhaitant ouvrir la voie vers de nouvelles études sur le sujet, Tidiane N'Diaye déclare au sujet de la traite transsaharienne "qu'il est donc difficile de ne pas qualifier cette traite de génocide de peuples noirs par massacre, razzias sanglantes puis castration massive. Chose curieuse pourtant, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l'oubli, souvent au nom d'une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C'est en fait un pacte virtuel  scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux qui aboutit à ce déni." (p. 271). Lourdes de sens, ces conclusions qui s'appuient sur un riche travail de documentation, sur d'importants travaux de recherches, sur une bibliographie fouillée et sur des témoignages, questionnent. Pour la lectrice "naïve" que je suis, il m'a été difficile de passer sur cette lecture sans être bousculée par mon ignorance du sujet. Pour peu, on penserait "presque" que la traite transatlantique a été "moins pire" que celle des arabes et c'est là toute l’ambiguïté du propos : si la démarche reste intéressante, la liberté de ton de l'auteur dérange car le discours (audacieux et polémique s'il en est) frise plus d'une fois le règlement de comptes et s'éloigne de l'essai historique. Dommage, car ce livre est riche de contenus historiques. Dans tous les cas, il mérite de relancer le débat et offre de belles pistes de lectures pour approfondir les connaissances sur le sujet. À découvrir pour vous faire votre propre avis sur la question !


Si vous souhaitez découvrir cet ouvrage à votre tour, rendez-vous sur le lien suivant pour vous le procurer : Le génocide voilé: Enquête historique


Détails bibliographiques

  • Titre : Le génocide voilé
  • Sous-titre : Enquête historique
  • Auteur : Tidiane N'Diaye
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2017
  • Nombre de pages : 311 p.
  • ISBN : 978-2--07-271849-6
  • Photo de couverture : © Stuart Franklin / Magnum Photos (détail)

 

L'arabe du futur (Tome 1) - Riad Sattouf

"Ce livre raconte l'histoire vraie d'un enfant blond et de sa famille dans la Lybie de Khadafi et la Syrie d'Al-Assad" peut-on lire en quatrième de couverture de cet album. Riad Sattouf y revient sur son enfance passée en Libye et en Syrie de 1978 à 1984. Né d'une mère française et d'un père d'origine syrienne, l'enfant jouit d'une double culture quelque peu déstabilisante surtout lorsque ses parents s'installent avec lui au Moyen-Orient et qu'il découvre sa famille paternelle. L'éducation du père calquée sur des modèles orientaux se heurte parfois à l'incrédulité de la mère qui s'étonne parfois de découvrir des facettes inconnues de son compagnon. D'anecdotes en souvenirs d'enfance, c'est avec une naïveté déguisée que le petit garçon aux bouclettes blondes évolue parmi ses cousins syriens dont il ne connait pas la langue et qui lui renvoient l'image d'une certaine vision du monde...


L'Arabe du futur, un succès retentissant qui fait honneur à un style de BD dédié aux néophytes

Primé Fauve d'or au Festival d'Angoulême 2015, ce premier tome de L'arabe du futur de Riad Sattouf a créé l'événement à sa sortie en octobre 2014. Peut-être parce qu'il proposait une œuvre sur un créneau dans lequel on ne l'attendait pas, Riad Sattouf qui aborde ici ses souvenirs d'enfance passés en Libye et en Syrie, surprend par son projet. On le connaissait surtout pour ses travaux auto-dérisoires traitant de l'âge ingrat. On le retrouve ici mu par l'envie de raconter une enfance passée dans ces pays qui font la triste une des actualités politiques du Moyen-Orient. Pari difficile donc pour cet auteur de faire la bascule entre les deux genres mais le coup de crayon reste bien reconnaissable et le ton est proprement ajusté. Peut-être que Riad Sattouf a t-il voulu ainsi donner de sa voix dans ce créneau largement déjà exploité par d'autres dessinateurs comme Marjane Satrapi et son Persepolis ? Toujours est-il que le résultat mérite une lecture qui certes, ne marquera pas durablement les esprits mais qui propose un angle de vision intéressant : celui du souvenir à travers les yeux d'un enfant... Une sorte de témoignage du passé qui devait construire l'Arabe du futur... et dont l'objectif est de mettre fin à la mauvaise presse de la BD souvent considérée comme une lecture légère destinée aux lecteurs "débiles" (cf. cet article du Monde).


... Mais qui a déjà été bien mieux exploité au travers de multiples romans graphiques...

Si l'intention est noble, elle ne séduit malheureusement qu'à moitié : le style Sattouf tant marqué par la légèreté des problématiques d'ados, peine à convaincre les lecteurs d'une sérieuse démarche de popularisation du roman graphique (bien que ce soit en l'occurrence le cas). Cela a déjà été brillamment réalisé par d'autres dessinateurs comme Marjane Satrapi ou Zeina Abirached dans des styles graphiques bien plus singuliers et dignes d'attention. Au regard de son histoire, c'est vrai que l'auteur a matière à exploiter ce filon mais on retrouve si peu l'ado complexé de ses précédents livres qu'on a l'impression qu'il ne s'agit pas du même auteur. Et puis le ton adopté à travers les mots d'enfants sonne mal : des souvenirs évoqués, il y a beaucoup de reconstitutions qui sortent trop à mon sens du cadre des souvenirs car Sattouf prête à une voix d'enfant des considérations d'adultes (comment peut-on en effet s'étonner des différences culturelles ou rapporter de telles anecdotes lorsque l'on a que 6 ans et que l'on vit la chose ?)... Même si cette BD offre un moment de lecture agréable, ce qui gêne finalement le plus, c'est qu'outre le prétexte de "fermer le clapet une bonne fois pour toutes à ceux qui pensent que la BD est destinée aux débiles légers", on comprend difficilement la pirouette du dessinateur... Cette chronique est certes un peu dure mais heureusement que tout le monde n'est pas toujours d'accord... Cela dit, c'est avec une grande curiosité que je lirai le second volet de la trilogie...


Enfin, si vous souhaitez acheter ce livre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : L'Arabe du futur - Tome 1
Titre : L'arabe du futur
Sous-titre : Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984)
Auteur : Riad Sattouf
Éditeur : Allary Editions
Date de parution : Octobre 2014
Nombre de pages : 158 p.
ISBN : 978-2-37-073014-5
Conception graphique : Riad Sattouf et Julien Magnani

Le printemps des arabes - Jean-Pierre Filiu & Cyrille Pomes

Lorsque cet album parait en 2013, cela fait déjà 2 ans que le Printemps arabe a commencé. En décembre 2011, l'immolation par le feu de Mohammed Bouzizi en signe de protestation contre les autorités met le feu aux poudres et des émeutes éclatent partout en Tunisie. Ce phénomène s'étend aux pays arabes du monde entier : la jeunesse militante d'Égypte, de la Libye, du Maroc, de la Syrie ou encore du Yémen se mobilise contre les régimes politiques despotiques au pouvoir. Les mouvements de contestation relayés par les réseaux sociaux et les médias se multiplient. Un vent révolutionnaire souffle désormais sur tout le monde arabe et rien ne semble pouvoir l'arrêter... Exposant rapidement les événements qui ont indépendemment marqué "chaque révolution", Jean-Pierre Filiu revient précisemment sur certaines causes qui ont  provoqué la révolte des arabes et causé ces luttes. Mis en images par Cyrille Pomes, les textes du professeur d'histoire (Filiu) s'organisent en 16 chapitres qui invitent à redécouvrir en images et en chiffres les événements qui ont bouleversé le monde arabe depuis les émeutes de 2011 en Tunisie.

Publié en partenariat avec Amnesty International, cet album aux dessins évoquant parfois les dessins de presse, donne à voir comment l'histoire s'écrit. Si l'issue de ces conflits traités reste à venir, le récit par le biais du dessin et l'approche particulière de Filiu (étude inédite de certaines figures parfois méconnues des révolutions arabes) permet une appréhension différente du Printemps des arabes. D'abord parce la bande-dessinée traite rarement du passé immédiat. Ensuite parce que cet album apporte un éclairage singulier par rapport à ce que l'on connait par les médias traditionnels. Filiu s'attache en effet à peindre de façon presque intimiste les acteurs qui ont marqué les révolutions arabes. Comme s'il les connaissait et cela apporte une forte plus-value à ses récits. Pourtant, si l'intention de Filiu de transmettre l'information en misant sur la multiplicité des médias est grandement louable, la brièveté de l'album ne permet pas réellement de s'approprier tous les moments clés de l'histoire du printemps arabe et d'en comprendre tous les rouages. L'album offre certes de bonnes bases de compréhension des enjeux du printemps arabe mais son format est malheureusement inadapté. Trop succinct, il reste toutefois un album de qualité.


Quant aux graphismes de Pomès, leur qualité est inégale comme si le dessinateur hésitait entre plusieurs styles. Tantôt caricaturaux (cf. les dessins de presse), tantôt ultra réalistes, les dessins de Pomès ont malgré tout le mérite de servir intelligement un projet dont on ne peut nier le bien-fondé. Instructif et bien conçu, Le printemps des arabes vous séduira peut-être parce qu'il se compose de petites histoires qui font l'histoire...

Pour ceux d'entre vous qui souhaiteraient acheter ce livre, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien qui suit : Le Printemps des Arabes

Titre : Le printemps des arabes
Auteur : Jean-Pierre Filiu
Dessinateur : Cyrille Pomes
Éditeur : Futuropolis
Date de parution : Juin 2013
Nombre de pages : 103 p.
ISBN : 978-2-7548-0861-3
Conception graphique : Didier Gomord

Palestine - Joe Sacco

Cet album rassemble les 9 tomes de la série Palestine intialement publiés par l'éditeur américain Fantagraphics entre 1993 et 1995. La première Intifada (1987-1993) fait rage lorsque Joe Sacco met les pieds en territoire occupé de Palestine en 1992. Agacé puis lassé par le point de vue dominant de la presse américaine sur le conflit israelo-palestinien, le dessinateur qui sera sacré figure de proue de la BD reportage grâce à cette série de bande-dessinées, entreprend un voyage de deux mois et demi en Palestine pour rendre compte par lui-même de la situation. Assumant avec aplomb et honnêteté son parti pris, Joe Sacco entend donner un son de cloche différent sur l'occupation israelienne en Palestine. Ne déclare t-il pas avec pertinence que : "Ce livre, bien que son contenu puisse paraître tempéré en regard de la violence d'aujourd'hui et de la tournure dramatique des événements, touche à l'essence de cette occupation. Ce n'est pas un travail objectif, si on entend par objectivité cette approche américaine qui consiste à laisser s'exprimer chaque camp sans se préoccuper que la réalité soit tronquée. Mon idée n'était pas de faire un livre objectif mais un livre honnête." (Joe Sacco, Quelques réflexions sur la Palestine, 2007). Cette série qui devait au départ compter six volumes, se compose de neuf tomes organisés autour de diverses thématiques : Le Caire, la prison d'Ansar III, la camp de réfugiés de Jabalia, le droit des femmes, le port du hihab, "pression modérée", Ramallah, Naplouse, les handicapés... toutes les personnes rencontrées ou interrogées par Joe Sacco ont pour point commun des parents blessés, traumatisés, emprisonnés, abattus. Parfois dépité et exténué, le journaliste enchaîne les entretiens qui finissent par tous se ressembler. Les récits concordent. Les fait relatés accablants. La rancoeur est tenace et les haines exacerbées. Que vient chercher Sacco, lui demandent certains témoins. Racontera t-il au monde leur malheur ? A quoi bon sensibiliser l'opinion publique ? Quand la communauté internationale se décidera t-elle à agir ? A chaque personne interrogée, chaque question posée, Joe Sacco se heurte à autant d'interrogations auxquelles il n'a malheureusement ni réponses, ni solutions...


On entend souvent dire que Palestine est l'une des plus belles réussites de Joe Sacco. Je confirme : cette série, considérée comme pionière en matière de BD reportage, a valu au journaliste la reconnaissance de ses pairs, ce qui n'est pas peu dire compte tenu de l'époque où Palestine a été publié pour la première fois. De toutes les oeuvres que j'ai pu lire de Joe Sacco, je dois reconnaître que cette bande-dessinée qui a permis à l'auteur de faire ses premières armes, dégage une spontanéité et une naïveté particulièrement touchantes. Il part en Palestine en conquérant. Il en veut pour son argent. Il poursuit le scoop qui va faire sa notoriété. Il tient le sujet de son futur chef d'oeuvre. Avec humour mais aussi humilité, Joe Sacco fait découvrir un envers du décor méconnu de la Palestine. Pourtant ses espérances s'étiolent au fur et à mesure que son voyage avance. Entre arnaques, mensonges et sollicitations en tous genres, Joe Sacco évolue dans un environnement hostile : la misère, le malheur et la rancoeur des gens, les camps délabrés, les témoins insistants et la rigueur de l'hiver, finissent par venir à bout de son enthousiasme. La fin de son voyage prend des allures de marathon. Les arrestations intempestives ou les jets de pierres qui menacent en permanence colons ou palestiniens rendent compte d'une tension omniprésente que l'auteur restitue tantôt avec emphase, tantôt avec lucidité.


Notons par exemple ce long passage que je trouve d'une émouvante sincérité et qui fait de Palestine une oeuvre très personnelle dont j'apprécie particulièrement la teneur : "Je cligne des yeux, photographie mentalement la scène en me disant : ça va me faire de sacrées pages dans la BD - une séquence étrange avec une voiture ballotée sous une pluie torrentielle, Sameh qui essaie par dessus son épaule de percer l'obscurité, triturant les vitesses pour nous dégager des allées inondées, et moi, à côté, au comble du bonheur... J'y suis tu comprends, j'ai fait des centaines de kilomètres en avion, en bus, en taxi, pour arriver précisément ici : Jabalia, l'incontournable camp de réfugiés de la bande de Gaza, le point de départ de l'Intifada, le Disneyland de l'ordure et de la misère... Et me voilà, moi le peintre des misères palestiniennes, le putain de dessinateur aventurier qui n'a pas changé de fringues depuis des jours, qui a enjambé quelques rats morts et tremblé dans le froid, qui a déconné avec les gamins et acquiésé calmement à leurs terribles récits... Dans la voiture, je me pince pour y croire, pris de vertige dans le noir, devant les flots et les vents furieux, pensant, "vas-y bébé, balance la sauce, je peux encaisser." Mais je garde la vitre bien fermée..." (p. 206). Grâce à Palestine, Joe Sacco touche vraiment à l'excellence. Avec le temps, ce génie des premiers temps a peu à peu cédé à un professionnalisme plus maîtrisé mais moins séduisant. Pour ma part, si vous ne deviez lire qu'une seule oeuvre de Joe Sacco, optez pour cette grandiose série à la fois pour sa créativité artistique et ce certain regard porté sur la Palestine...

A lire également Gorazde ou Gaza 1956, en marge de l'histoire, du même auteur.

Sinon, cette édition anniversaire proposée par les éditions Rackham est disponible sur Amazon via le lien suivant : Palestine.









Ci-dessus, les couvertures des six premiers volumes de Palestine édités chez Fantagraphics.
  • Titre : Palestine
  • Auteur : Joe Sacco
  • Traducteur : Professeur A.
  • Éditeur : Rackham
  • Date de parution : Janvier 2010
  • Nombre de pages : 324 p.
  • ISBN : 978-2878271218
  • Crédits photographiques : Joe Sacco

Gaza 1956, en marge de l'histoire - Joe Sacco

C'est à l'occasion d'une mission dans la Bande de Gaza pour les besoins d'un reportage avec Chris Hedge (en 2001) que Joe Sacco s'intéresse aux tragédies de novembre 1956. De fil en aiguille, le dessinateur découvre que le 12 novembre, des palestiniens des villes de Khan Younis et Rafah auraient été exécutés par des soldats israéliens débusquant des résistants ou des soldats égyptiens. Dans la panique générale, les israéliens auraient ouvert le feu et tué des dizaines de civils palestiniens dans ces deux villes. Gaza 1956 décrit les investigations menées par Joe Sacco entre novembre 2002 et mai 2003 sur ce pan méconnu et peu documenté de l'histoire. Mais voilà, cinquante ans ont passé depuis les événements. Joe Sacco veut rappeler l'existence de ces massacres car "les tragédies contiennent souvent les graines du chagrin et de la colère qui façonnent les événements du présent." Pourtant, reconstituer l'histoire à partir des souvenirs des témoins de l'époque est une entreprise compliquée : Qui interroger ? Comment trouver les "bons témoins" ? Quels crédits apporter aux récits des enquêtés ? Quels poids donner aux déclarations contradictoires des différents témoins ? Quels témoignages croire ou ne pas croire ? Quelle méthode retenir pour les croisement des infos ? Comment faire comprendre aux palestiniens interrogés qu'on s'intéresse à des événements révolus alors qu'ils sont quotidiennement victimes d'attaques israéliennes, que les attentats suicides sont légion, que leurs maisons font l'objet de destructions massives et qu'une Guerre en Irak est sur le point d'éclater ? 

Joe Sacco est parfaitement conscient du caractère peut-être incongru de sa démarche mais ainsi qu'il nous le confie : "Les palestiniens semblent n'avoir jamais le luxe de digérer une tragédie avant que la suivante ne leur tombe dessus. Quand j'étais à Gaza, des jeunes gens regardaient souvent mes recherches sur 1956 avec perplexité. A quoi bon s'occuper de l'Histoire, alors qu'ils étaient attaqués et que leur maisons étaient démolies au présent ? Mais il n'est pas si facile de démêler le passé du présent ; tous deux font partie d'un continuum implacable, de la masse confuse de l'Histoire. Cela vaut peut-être la peine de figer un instant ce mouvement de brassage qui va toujours vers l'avant pour examiner un ou deux événements. Ces derniers, outre le fait qu'ils ont constitué une catastrophe pour les gens qui les ont vécus, peuvent être instructifs pour ceux qui veulent comprendre pourquoi et comment - ainsi que l'a dit El-Ransiti - la haine a été plantée dans les coeurs." Et, j'espère que cette noble intention aura une résonance sur les lecteurs...

Parce qu'il était impossible à Joe Sacco de revenir sur ces événements sans se pencher sur l'histoire générale de la bande de Gaza, Gaza 1956 telle une leçon d'histoire magistrale, revient sur les principaux conflits et événements survenus dans la Bande de Gaza entre 1948 et 2003 : Indépendance d'Israël (1948), apparition des premiers Fedayins (1955), Crise du canal de Suez (1956), Guerre des six jours (1967), 1ere Intifada (1987), Accords d'Oslo signés entre Israël et l'OLP (1993), 2e Intifada (sept. 2000)... La bande-dessinée permet ainsi de revenir sur les événements passés en gardant une certaine distance. Et ce, même si Joe Sacco reconnait volontiers que son travail de graphisme "s'accompagne inévitablement d'une dose de réfraction". On notera d'ailleurs que la lecture de Gaza 1956 s'impose en quelque sorte comme un voyage initiatique dans l'univers de la BD-reportage.


Mais encore : au delà de tout aspect purement factuel, Gaza 1956 interroge sur notre façon personnelle de se représenter l'histoire. Comment se construisent les récits des témoins. Comment traduire leur intention. Comment interpréter les silences, les demandes d'anonymat. Comment ne pas prendre parti.. Bref, toutes ces questions que le lecteur doit s'approprier par la réflexion et l'objectivité... Bien sûr, le propos de Joe Sacco est forcément engagé mais j'ai justement trouvé qu'il avait réussi à garder une certaine impartialité qui est nous l'avouerons, très appréciable...

Pour toutes ces raisons mais aussi pour le coup de crayon incisif (noir et blanc) de Joe Sacco, je ne saurais que recommander cette passionnante lecture. Le gigantesque travail de documentation, de retranscription et d'interprétation mérite amplement que l'on s'y intéresse. Bref, voici du contenu de qualité enrobé dans un superbe objet. N'hésitez donc pas et découvrez sans tarder Gaza 1956 !

Pour les curieux, un entretien de Joe Sacco est disponible sur Du9.

Enfin, pour vous procurer la bande-dessinée via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Gaza 1956: En marge de l'Histoire.

Détails bibliographiques


  • Titre : Gaza 1956 en marge de l'histoire
  • Titre original : Footnootes in Gaza
  • Auteur / Illustrateur : Joe Sacco
  • Éditions : Futuropolis
  • Traducteur : Sidonie Van den Dries
  • Date de parution : Octobre 2010
  • Nombre de pages : 393 p.
  • Conception et réalisation graphique : Didier Gonord
  • ISBN : 978-2-7548-0252-9