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Le talon de fer - Jack London

Le Talon de fer n'est autre que la métaphore de la ploutacratie américaine imaginée par Jack London dans cette politique-fiction datant de 1905. L'auteur, réputé pour ses récits d'aventures et ses romans jeunesse (cf. Croc-Blanc dont la lecture m'avait valu quelques larmes lorsque j'étais enfant), donne à voir dans ce roman d'anticipation une autre facette de son talent d'écrivain : un regard visionnaire et sagace sur les systèmes politiques (en l'occurrence l'oligarchie) qui finiraient par régir notre monde moderne. Se rappelant à ses origines prolétaires, Jack London met son esprit critique au service de la justice sociale. On le connaissait aventurier et conteur, on le découvre politisé. Taxé de pessimiste par les socialistes de l'époque, le père de Croc-Blanc anticipe pourtant avec lucidité l'implacable hégémonie du capitalisme qui allait s'abattre sur le peuple américain. Et il le fait avec habileté : choisissant le registre de la dystopie et donc celui de la fiction, il critique de manière détournée la catastrophe humaine qu'il sent poindre à l'aube du XXième siècle. Il n'est évidemment pas le seul auteur à porter cette analyse de la société américaine de l'époque mais il demeure l'un des pionniers à amener ses idées de la sorte. Et à découvrir de nos jours cette lecture, on ne peut que ressentir une espèce d'amertume à l'idée de penser que les prophéties de Jack London se sont plus que jamais réalisées. Mais peu importe au final car ce que je retiendrai moi de cette lecture, c'est qu'au royaume des idées, les esprits lucides et clairvoyants resteront malgré leur nombre restreint, le salut de l’humanité...

Si vous souhaitez à votre tour vous lancer dans cette lecture, vous pourrez vous procurer le livre sur Amazon en cliquant sur le lien suivant : Le Talon de fer

Détails bibliographiques

  • Titre : Le talon de fer
  • Auteur : Jack London
  • Traducteurs : Louis Positif (1923)
  • Éditeur : Le Temps des Cerises
  • Collection : Roman des Libertés
  • Préfaces : Bernard Clavel (1967), Anatole France (1923), Paul Vaillant-Couturier (1932)
  • Date de parution : Septembre 2016
  • Nombre de pages : 364 p.
  • Illustrations : Gravures
  • ISBN : 9782370710994

Black Hole - Charles Burns

Reconnaissables entre tous, les remarquables dessins aux aplats noirs de Charles Burns sont sans doute la marque de fabrique de l'un des bédéistes américains les plus talentueux... Black Hole, cette inquiétante série qui a entre autre fait la renommée du dessinateur, se passe dans l'Amérique des années 70. Une mystérieuse maladie sexuellement transmissible appelée "crève" ou "peste des ados" transforme les adolescents en d'étranges mutants. Les stigmates se manifestent tantôt sous forme de pustules, de boursouflures, de mutations animales, d'excroissances et autres horreurs... Malgré leurs terribles transformations, les jeunes malades luttent pour survivre. Certains s'accommodent de leurs nouveaux attributs à l'instar de "Lizzard Queen". D'autres squattent les maisons vacantes ou se cachent dans les bois mais que reste t-il de leur vie d'adolescent et de leur insouciance ? Comment faire pour porter ce lourd secret lorsque comme tous les jeunes, les "pestiférés" n'aspirent qu'à profiter de la vie ? Amour, sexe, drogue et rock'n roll, rien n'est heureusement aussi fort que l'envie de profiter ou de ... se venger de la vie... Mais à l'heure où les hippies sont désormais "has been" et que Halloween Jack, le glacial félin de l'album "Diamond Dogs" de David Bowie (1974), commence à peine à faire ses griffes, les teenagers de Black Hole, sont aspirés dans un vertigineux trou noir aux effets ravageurs...


Satire déjantée de la jeunesse américaine des années 70, le fascinant travail de Charles Burns ne manquera pas passionner les amateurs du genre par ses sombres volutes vénéneuses... Pour ceux d'entre vous qui ne connaissez donc pas l'univers troublant et monstrueux du dessinateur, n'hésitez pas à vous procurer cette belle intégrale éditée aux éditions Delcourt via Amazon en cliquant sur le lien suivant : Black Hole Intégrale T01 à T06

Détails bibliographiques


  • Titre : Black Hole (Intégrale)
  • Illustrateur et scénario : Charles Burns
  • Traducteurs : Jean-Paul Jennequin et Anne Capuron
  • Éditeur : Delcourt
  • Date de parution : Novembre 2006
  • ISBN : 978-2-75600-379-5
  • Illustrations : © Charles Burns

Les bienveillantes - Jonathan Littell

Dans la 4ème de couverture, l'éditeur souligne qu'à travers Les Bienveillantes, "Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire." C'est vrai, l'officier SS Maximillien Aue est un personnage comme on en rencontre peu dans la littérature : sa personnalité clivante voire schizophrénique, sa pathétique suffisance/indifférence et son incompréhensible complaisance habitent à travers les vicissitudes insensées de son épouvantable carrière, le parcours invraisemblable d'un bourreau nazi. Participant au "Front de l'Est" et aux campagnes d'extermination de la Shoah confiées aux Einsatzgruppen (en Ukraine et Crimée), à la "Bataille de Stalingrad" et à la "Chute de Berlin", Aue prend part activement à l'abominable odyssée de l'ère nazie. Ses mémoires s'inscrivent ainsi dans un récit fictif qui se rapprocherait selon Jonathan Littell, plus d'une démarche de réflexion littéraire inédite sur le processus de déshumanisation des bourreaux en général que sur une simple fiction basée sur des faits historiques exclusivement liés à l'Holocauste. Objet hybride s'il en est, ce roman qu'à l'instar de certains, je considère comme une "fiction critique", questionne et dérange. Pour preuve, les nombreuses distinctions littéraires qu'il a reçu de même que les innombrables critiques qu'il a suscité montrent qu'il ne laisse pas indifférent. Pour ma part, Les bienveillantes constituent un roman certes original et bien documenté, mais dont la prolixité et le mélange des genres n'est pas toujours le bienvenu. En effet, à force de citer l'histoire au service d'un travail fictionnel dans un rapport presque trop tendancieux (la personnalité très singulière de Aue manque à mon sens cruellement de cohérence tout comme d'autres des personnages comme Thomas Hauser), Jonathan Littell a fini par produire un pavé de littérature non identifié (1400 pages pour la version de poche qui font un peu l'étalage des riches connaissances de l'auteur) qui hésite entre nihilisme pour son narrateur et voyeurisme pour son lecteur. Pour autant, cet ouvrage ne manque pas d'intérêt mais si vous êtes amateur de fictions historiques plus conventionnelles traitant de la Shoah sous l'angle des bourreaux, préférez plutôt d'autres titres comme par exemple La mort est mon métier de Robert Merle ou Le Nazi et le barbier de Edgar Hilsenrath...

Ceci dit, si vous souhaitez vous faire votre propre idée de cette lecture, notez que le livre est disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Les Bienveillantes.


Détails bibliographiques

 

  • Titre : Les bienveillantes
  • Auteur : Jonathan Littell
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2008
  • Nombre de pages : 1408 p.
  • ISBN : 978-2070350896
  • Photo de couverture : © Lucio Fontana, Concetto spaziale, 1995 (détail), ADAGP, 2008, Collection particulière, Roma


Mémoires de nos pères - James Bradley

Symbole (dés)incarné du patriotisme américain pendant la 2nde Guerre Mondiale, Raising Flags on Iwo Jima, la célèbre photo de Joe Rosenthal qui a porté ses six figurants au rang de héros, a galvanisé l’Amérique et encouragé l’effort de guerre pendant des années. Mais quelle est l'histoire de ce cliché ? Qui étaient les six jeunes Marines pris en photo ? Pourquoi s’étaient-ils engagés ? Qu’avaient-ils vécu de si terrible que personne ne pourrait jamais vraiment imaginer ? Qu’avaient-ils compris de si insaisissable que personne ne pourrait jamais vraiment comprendre ? Qu’est-ce qui avait pu faire de ces adolescents des hommes en l’espace de quelques mois ? Leur patriotisme, leur sens du devoir, leur bravoure, leur témérité ? Plus que tout cela, ce que nous apprend ce livre, c’est qu’en dépit de toute logique, ce qui comptait le plus pour ces jeunes soldats, ce n’était pas leur propre vie mais celles des copains. Car face à l’horreur, tout ce qui leur restait et qui leur avait permis de continuer, c’était l’amitié, la solidarité et la fraternité alors même que les raisons de leur engagement dans la guerre leur avait échappé dès les premiers coups de feu... James Bradley est le fils de l’un des six soldats qui participèrent au hissage du drapeau. Face au silence entêté de son père au sujet de la bataille d’Iwo Jima, James Bradley à cherché à comprendre ce qui avait fait de ce carnage de la guerre du Pacifique, l’un des épisodes les plus meurtriers et les plus médiatisés de l’histoire de l’armée américaine. Fruit d’un travail de cinq années, Mémoires de nos pères captive autant qu’il bouleverse. Un hommage humble rendu à toutes les mères qui ont sacrifié leur fils au nom de la patrie. Et un hommage intelligent qui sait questionner le véritable sens de l’héroïsme...


L’histoire d’un drapeau américain qui ne dégouline pas de patriotisme


Pour ceux qui comme moi, n’ont pas forcément la fibre patriotique et qui se méfient de « l’hyperpatriotisme à l’américaine », ce titre pouvait être rebutant. Surmontant ce vilain préjugé, j’ai finalement réussi, après plusieurs tentatives échouées, à me plonger dans le récit de James Bradley. Je ne l’ai pas regretté puisque le point de vue adopté par l’auteur est impartial, presque pudique. On ressent le profond respect porté à la mémoire des disparus et on a envie à notre tour, de partir sur les traces de ces combattants et de comprendre ce qui s’est passé sur Iwo Jima. Ni parti pris pour les américains, ni parti pris pour les japonais, Mémoires de nos pères décrit les combats de manière stupéfiante et rapporte des témoignages poignants. Les détails presque surréalistes de certaines scènes m’ont mise mal à l’aise. J’ai trésailli, souri et me suis attristée à cette lecture mais à aucun moment, je n’ai eu envie de brandir mon Stars and Stripes en entonnant l’hymne américain (ouf!). D’ailleurs, le livre ne fait pas d’impasse sur la machine propagandiste américaine. Pour cela mais aussi pour sa dimension historique, mémorielle et psychologique, ce livre a fait mouche dans mon esprit. J’ai pu toucher du doigt ce qui a fait de John Jack Bradley, Ira Hayes et Rene Gagnon, les trois survivants de la photo, de vrais héros : humilité, pudeur et réserve...

    © Raising Flags on Iwo Jima (détail), Joe Rosenthal, 23 février 1945

Porté à l’écran par Clint Eastwood, l’adaptation cinématographique de Mémoires de nos pères (2006) constitue le premier volet d’un diptyque dont le second volet Lettres d’Iwo Jima (2007), raconte le même événement du point de vue japonais. 

L'ouvrage n’est actuellement plus édité mais le trouverez à la vente en occasion sur Amazon via le lien suivant : Mémoires de nos pères.

Détails bibliographiques


  • Titre : Mémoires de nos pères
  • Titre original : The flags of our fathers : Heroes of Iwo Jima
  • Auteur : James Bradley
  • Collaborateur : Ron Powers
  • Traducteur : Franck Mirmont
  • Éditeur : Movie Planet
  • Date de parution : Septembre 2006
  • Nombre de pages : 400 p.
  • ISBN : 978-915243-04-2
  • Photo de couverture : © Corbis

Kafka - David Zane Mairowitz et Robert Crumb

L’œuvre cauchemardesque héritée de Franz Kafka a alimenté bien de thèses et de débats parmi les intellectuels de notre siècle. A tel point que l''adjectif "kafkaïen" est passé dans le langage courant. Mais que signifie exactement ce terme trop souvent galvaudé ? Qui se cache derrière l'auteur fuyant ? On connait Kafka pour son angoisse de l'aliénation et son délire de persécution. En témoignent ses singuliers récits comme La Métamorphose, Le Procès ou La Colonie pénitentiaire. Mais au delà de ces aspects, Kafka est aussi réputé pour sa relation ambivalente aux femmes, sa relation complexe à la Tchécoslovaquie et son désamour, voire sa terreur pour la figure du père. Comment s'est écrite la légende kafkaïenne ? Comment la République tchèque a t-elle enfin reconnu son fils étrange ? Publiée pour la première fois aux États-Unis en 1993, cette étude biographique "for beginners" de David Zane Mairowitz se démarque des productions prolifiques sur Kafka par ses propos pertinemment documentés et ses illustrations uniques signées par Robert Crumb...

Kafka de David Zane Mairowitz, une biographie richement documentée

      © Robert Crumb

Nul n'est besoin d'être "kafkologue" pour savoir que Kafka était complexe sur bien de points. Comme le souligne David Zane Mairowitz grâce à l'ancrage de son travail dans le contexte politique et historique du ghetto de Prague pendant l'Empire, l'un des principaux facteurs de l'auto-dénigrement de Kafka vient pour une grande part de l'environnement socio-culturel dans lequel il a baigné toute sa vie. En effet, "Pour quelqu'un comme Kafka, Thèque de langue allemande, se constituer une identité claire n'était pas des plus facile. Il va sans dire que, pour un juif, la vie était un équilibre difficile à trouver dans un tel environnement. On s'identifiait d'abord à la culture allemande, mais on vivait parmi les Tchèques. On parlait allemand parce que c'était proche du yiddish et que c'était la langue officielle de l'Empire. Le nationalisme tchèque prenait l'ascendant sur la domination allemande et, de façon générale, les Allemands traitaient les Tchèques avec mépris. Et bien sûr, tout le monde haïssait les juifs." A cet égard, difficile de comprendre l'auteur sans s'attacher à cet aspect. Vient ensuite la question l'enfermement liée au ghetto de Prague, "cellule forteresse" de Kafka et le mythe antisémite du "meurtre rituel" qui plonge Kafka dans une "dualité entre la mélancolie la plus noire et l'humiliation de soi" presque toujours à l’œuvre dans ses récits. Citons encore la figure terrible du père contre laquelle Kafka n'a jamais osé se révolter (cf. Lettre au père qui contient en substance toute l'essence de la littérature kafkaïenne et qui n'a jamais trouvé son destinataire) et la relation ambigüe aux femmes de Kafka (cf. déni de ses désirs qu'il juge comme sales). Autant d'éléments fondateurs de la personnalité de Kafka que Mairowitz revisite en profondeur en s'appuyant sur des faits précis et sur l'étude poussée des textes de l'auteur praguois. Bref, une étude passionnante qui malgré quelques longueurs à mon goût (cf. la relation de Kafka avec les femmes) relève autant d'une démarche littéraire motivée que d'une démarche documentaire perspicace...

Kafka selon Robert Crumb, une biographie pertinemment illustrée qui magnifie l'étude de Mairowitz

    © Robert Crumb

Et parce que c'est toujours un exercice difficile que d'assurer une vraie cohérence entre le texte et les illustrations, on saluera vivement la superbe interprétation graphique de Robert Crumb, à la fois fidèle à l'esprit de l'univers kafkaïen et intelligente par la sélection des séquences à illustrées... Pour conclure, voici un titre découvrir de toute urgence...

Enfin, si votre librairie est en rupture de stock, notez que vous pouvez vous procurer ce livre sur Amazon via le lien suivant : Kafka.

  • Titre : Kafka
  • Scénario : David Zane Mairovitz
  • Illustrations : Robert Crumb
  • Adaptation française : Jean-Pierre Mercier
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Actes Sud BD
  • Date de parution : janv. 2007 (parution originale : 1993)
  • ISBN : 978-2-7427-6573-7
  • Crédits photographiques : © Robert Crumb

Jours de destruction, jours de révolte - Chris Hedges & Joe Sacco

C'est en sillonnant les États-Unis pendant deux ans que Chris Hedges et Joe Sacco ont collecté les témoignages qui nourriront ce reportage accablant sur la civilisation américaine moderne. Déclinant leur travail d'enquête par zone géographique sous la forme de cinq chapitres, les deux compères donnent à voir à travers leur travail, une image souillée du rêve américain. La réserve indienne de Pine Ridge (Dakota du Sud), les mines de Welch (Virginie occidentale), les camps d'ouvriers agricoles d'Immokale (Floride) ou la décharge publique de Camden (New Jersey), sont en effet devenus de sordides ghettos où violence, pauvreté et désespoir font le quotidien de leurs habitants. Pétris de drames humains, ces territoires oubliés des autorités publiques, accusent lourdement une Amérique malade de ses mensonges et ses contradictions...


Jours de destruction, jours de révolte, un ouvrage hybride au ton moralisateur

    © Joe Sacco
 
Chris Hedges et Joe Sacco ne sont pas les premiers à s'être intéressés à la question : parmi les grandes figures qui se sont engagées en faveur des laissés-pour-compte de l'Amérique, citons l'incontournable Howard Zinn, qui avec son Histoire populaire des États-Unis (édité pour la première fois en 1980 et admirablement adapté en BD en 2009), alertait déjà le monde de la situation désastreuse des citoyens américains de "seconde zone" et de la catastrophe écologique causée par la course aux profits. Rien de nouveau donc dans cette démarche du duo Hedges/Sacco exceptés (ce qui n'est pas rien) le caractère inédit de cette collaboration, l'immense valeur documentaire des nouveaux témoignages réunis et la masse colossale d'informations compilée pour les besoins de ce reportage prometteur. Seulement, en plus de prendre le risque d'aborder un sujet déjà intelligemment étudié par d'autres, les co-auteurs (ou leurs éditeurs ?) ont opté pour une ligne éditoriale qui fait peu honneur à leur travail : "essai illustré", "BD essayiste" ou ouvrage illustré (on ne sait pas trop), ce livre au format hybride ne permet pas une lecture fluide à cause du flagrant déséquilibre entre textes et dessins. D'autre part, les propos "ultra-moralisateurs" de Chris Hedges, s'ils dénoncent à juste titre la capitulation des pouvoirs publics américains face à la misère des ghettos et par extension la suprématie des systèmes financiers, finissent par lasser. On a l'impression de regarder un documentaire de Yann Arthus Bertrand dont on reconnait la qualité et la pertinence des images (cf. les quelques planches efficaces de Joe Sacco) mais dont les textes, finissent par devenir insupportables à force de répétitions et de sentences (cf. le prêche presque ennuyeux de Chris Hedges). En fait, cette publication aurait gagné à être harmonisée au niveau des contenus pour rendre vraiment hommage au projet et au message porté... Ceci dit, on ne pourra que reconnaître le bien-fondé de la démarche qui apporte tout de même quelques éclairages et qui s'en remet à la conscience des citoyens...

Cinq lieux, cinq combats menés contre un ennemi commun : la suprématie de l'argent

       © Joe Sacco

Le temps des spolations (chap. I) dépeint le combat des Amérindiens pour la défense de leur droits territoriaux et le paradoxe des réserves indiennes (dont celle de Pine Ridge) où délinquance, violence, et crimes sont légions. Dépossédés de leurs terres, forcés à renier leurs traditions et finalement parqués comme des animaux dans des réserves où règnent désormais les gangs, les descendants de Crazy Horse, Sitting Bull ou Wounded Knee ont perdu toute dignité. Mais pas tous : quelques repentis ou quelques âmes fortes continuent de se battre à l'instar de Mike qui découvre l'éveil spirituel dans les sweat lodges en prison ou Verlyn Long Wolf, qui violée dès son enfance, a gagné son combat contre l'alcoolisme...

Jours de siège (chap. II) donne la voix aux pauvres de Camden (New Jersey) qui fut une ville prospère dans les années 60. Des spéculateurs sans scrupules (cf. l'empire de Norcross) emmenant avec eux la corruption, ont peu à peu paupérisé la ville et laissé dans la misère les pauvres (en majorité les classes ouvrières ou les afro-américains) qui n'ont pas eu les moyens de partir. Analphabétisme, trafic de drogue, prostitution, criminalité frappent cette ville pourtant régie par des multi-millionnaires. Heureusement, cette ville compte encore des Mme Davis ou des pères Doyle qui croient encore que du pire, peut germer le meilleur...

Le temps de la destruction (chap. III) raconte le pillage organisé des ressources naturelles de Virginie occidentale. Après avoir asservis les mineurs et leurs familles pendant des décennies, dévasté des centaines d'hectares de forêts et empoisonné des milliers de personnes pour générer toujours plus de profits, les puissantes compagnies minières continuent de mépriser les conséquences écologiques et sanitaires désastreuses de leurs exploitations en achetant le silence des élus et des puissants. A travers la révolte de Larry Gibson, c'est au récit d'une hécatombe que l'on assiste. Mais Larry est catégorique : ce qui lui donne la force de continuer, c'est qu'il sait que son combat est juste...

Le temps de l'esclavage (chap. IV), on le sait, n'est toujours pas aboli de nos jours. On parle désormais d'esclavage moderne mais que se cache derrière cette expression ? Les champs de coton autrefois prospères grâce à l'esclavage des noirs ont aujourd'hui laissé place aux plantations de tomates qui exploitent honteusement la main d’œuvre issue de l'immigration clandestine. Salaires de misère, conditions de vie déplorables, mauvais traitements, abus sexuels, chantages, les "esclaves modernes" participent à leurs dépends à un système profondément corrompu par l'argent. Nombreux sont ceux qui comme Ana regrettent d'avoir quitté leur pays mais tant que des Lucas Benitez se battront pour leur cause, il reste un infime espoir...

Jours de révolte (chap. V) revient sur la mobilisation collective du mouvement Occupy Wall Street. En 2012, celui-ci inspiré par les révolutions arabes, a soufflé un vent de révolte (aujourd'hui éteint) à travers tous les États-Unis. Comme pour tous les mouvements de contestation populaire, Chris Hedges rappelle à travers cet exemple et d'autres cas historiques, qu'il suffit parfois d'un élément déclencheur inattendu pour réveiller les consciences. Ketchup qui a participé à la mobilisation témoigne avec enthousiasme de l'effervescence qui régne alors à New-York...

Ce dernier chapitre censé clore la série de reportages sur une note optimiste convainc peu : aujourd'hui en 2015, les mouvements contestataires prônant la désobéissance civile s'essoufflent et chacun a repris sa vie. Restent les Mike, Mme Davis, Larry Gibson ou Lucas Benitez et les autres pour qui la lutte demeure une question de vie ou de mort. Plus qu'une dénonciation, cet ouvrage est à mon sens un bel hommage à leur combat...

Enfin, si votre librairie est en rupture de stock, notez que vous pouvez vous procurer le livre sur Amazon via le lien suivant : Jours de destruction, jours de révolte


  • Titre : Jours de destruction, Jours de révolte
  • Auteur : Chris Hedges
  • Illustrations : Joe Sacco
  • Traducteur : Sidonie Van den Dries (BD) et Stéphanie Dacheville (texte)
  • Éditeur : Futuropolis
  • Date de parution : Novembre 2012
  • Nombre de pages : 304 p.
  • ISBN : 978-2754808767
  • Crédits photographiques : © Joe Sacco


Le problème Spinoza - Irvin Yalom

De même que pour Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom a imaginé dans son dernier roman Le problème Spinoza (2012) une rencontre improbable entre des personalités qui ont marqué l'histoire de la pensée. Après la naissance de la psychothérapie qui aurait pu naître du pacte de Nietzsche et Breuer, voilà que le psychothérapeute-romancier se plait à confronter la philosophie athée et inspirée du panthéisme de Spinoza à l'idéologie nazie d'Alfred Rosenberg. Mais par quel tour de passe-passe Irvin Yalom parvient-il à réunir ces deux théoriciens ? Utilisant Goethe comme dénominateur commun, Yalom met en exergue la fascination de Rosenberg pour le romancier allemand qui lui-même admirait la pensée du philosophe juif. Or, Rosenberg ne comprend pas comment Goethe, grand écrivain allemand adulé des aryens, puisse vouer un quelconque intérêt pour le penseur juif. Et c'est justement à partir de cela que Yalom décide de construire son intrigue. Chargé de  la confiscation des oeuvres culturelles volées aux juifs, Rosenberg ordonne la perquisition de la bibliothèque de Spinoza et cherche à compendre la raison pour laquelle Goethe s'intéressait à l'oeuvre du penseur juif. Retraçant la philosophie de Spinoza dans ses grandes lignes, Yalom plonge ses lecteurs dans la Hollande du 17e siècle en leur dévoilant le développement de sa pensée. En parallèle, il improvise le parcours intellectuel du Reichsleiter en remontant aux origines de son éducation...

Maîtrisant son style didactique à la perfection, Yalom rend accessible la pensée d'un des plus grands philosophes hollandais du 17ième siècle. Cette fois-ci encore (tout comme pour Et Nietzsche a pleuré), les dialogues sont captivants et la construction romanesque géniale. Yalom expose en substance les principaux concepts évoqués dans l'Éthique de Spinoza et les confronte brillament aux théories de Rosenberg qui reposent sur l'opposition entre race juive et race aryenne (cf. l'essai Le mythe du vingtième siècle de Rosenberg). Ce que Yalom désigne par Le problème Spinoza fait sans doute référence à l'excommunication de Spinoza par la communauté juive d'Amsterdam et à la mise au ban par sa propre famille pour 3 siècles après sa mort. L'idée de Spinoza selon laquelle Dieu n'est pas transcendant ("Dieu est la nature. La nature est Dieu." p.168) en fait un athée qui a aussi bien séduit Nietzsche que Goethe ("- Jamais. Je souhaite mener une vie de piété sans l'interférence d'aucune religion Je suis convaincu que toute religion - qu'il s'agisse du catholiscisme, du protestantisme, de l'islam ou du judaïsme - ne fait que nous dissimuler les vérités essentielles. J'espère voir un jour un monde débarrassé des religions, un monde dont la religion universelle permettrait à l'individu d'user de sa raison pour connaître et vénérer Dieu. - Cela veut-il dire que vous souhaitez la fin du judaïsme ? - La fin de toutes les traditions qui interfèrent avec le droit de chacun de réfléchir par lui-même." p. 298). Comment donc opposer des arguments à un esprit aussi perspicace que celui de Spinoza ? C'est aussi cela que nous montre Yalom à travers le cheminement idéologique de Rosenberg. Pour ceux qui comme moi lisent peu de philosophie, ce roman est excellente initiation à la pensée de Spinoza dont le style est réputé pour être inabordable. Pour finir, c'est encore un pari réussi haut la main pour Irvin Yalom dont je recommande vivement la lecture. Et si vous ne deviez lire qu'un seul de ses romans, optez pour ce titre. A lire et à relire !

Enfin, si je vous ai convaincu de découvrir cette lecture, notez que vous pouvez acheter le livre sur Amazon via le lien suivant : Le Problème Spinoza 

Extrait
- J'ai envie de vous parler d'Épicure, ce sage penseur de la Grèce antique. Il était convaincu, comme tout être doué de raison, qu'il n'y a pas de vie dans l'au-delà et qu'il nous faut mener la seule et unique existence qui est la nôtre dans la paix et la joie autant qu'il est possible. Quel but donner à sa vie ? La réponse se trouve selon lui, dans la quête de l'ataraxie, ce que l'on pourrait traduire par "tranquilité" ou l'"absence des désordres liés aux émotions". Épicure estime que les besoins d'un homme sage sont peu nombreux et faciles à satisfaire, alors que ceux qui ont un désir insatiable de pouvoir et de richesse, comme peut-êre votre oncle, n'accèderont jamais à l'ataraxie car le désir est sans fin. Plus on possède de biens, plus ces biens vous possèdent." (p.304)

  • Titre : Le problème Spinoza
  • Titre original : The Spinoza problem
  • Auteur : Irvin Yalom
  • Traducteur :  Sylvette Gleize
  • Éditeur : Livre de Poche
  • Date de parution : Janvier 2014
  • Nombre de pages : 546 p.
  • ISBN : 978-2-253-16868-3
  • Couverture : ©AKG-images / Schütze / Rodemann

Extorsion - James Ellroy

Fred Otash (1922-1982) a fait choux gras dans les années 50 avec les scoops rapportés dans son journal à scandales. Flic corrompu et déchu, il s'improvise détective privé grâce à son réseau d'indics et fait fureur avec ses ragots sur le gratin d'Hollywood dans le magazine Confidences. A présent condamné au Purgatoire où il est torturé par les célébrités dont il a sali le nom, Otash est sollicité par James Ellroy qui souhaite recueillir ses confessions peu avouables pour une série télévisée... On rencontrait déjà Fred Otash dans 2 des romans de James Ellroy. Ses confessions sont ici rapportées dans le plus pur style de la presse à scandale des tabloïds anglo-saxons. Manifestement à l'aise dans ce registre qui lui est familier, James Ellroy livre avec Extorsion, un roman/tabloïd aux accents sulfureux : pratiques sexuelles déviantes et manies en tous genres, la société américaine est vivement critiquée au travers des excès de ses stars hollywoodiennes. Otash n'épargne d'ailleurs aucune humiliation à ces dernières... On a d'ailleurs l'impression que c'est avec un plaisir mal assumé qu'Ellroy fantasme sa série à venir. Si l'on reconnait la plume de l'auteur du Dahlia noir, Ellroy sacrifie ce court roman (135 p.) au profit de son projet. Il a voulu proposer ce roman en guise de teaser pour Perfidia, le premier tome de sa prochaine tétralogie. Si cette idée se défend, les fidèles lecteurs d'Ellroy ne s'y tromperont pas : c'est du réchauffé qui n'émoustillera même pas les plus férus de scandales fumeux et d'histoires sordides. Le style du 'Dog' est y. Malheureusement, cela ne suffit pas... Ne reste plus qu'à découvrir Perfidia (on peut lire en fin de livre les chapitres 4 et 8) en espérant qu'il soit moins décevant que ce fade interlude...

Si toutefois vous souhaitez vous faire votre propre idée en lisant le livre, notez que vous pouvez vous le procurer sur Amazon en cliquant sur le lien suivant : Extorsion : Suivi de Perfidia

Titre : Extorsion (suivi des chapitres 4 et 8 de Perfidia)
Sous-Titre : Les confessions de Freddy Otash
Titre original : Shakedown
Auteur : James Ellroy
Traducteur : Jean-Paul Gratias
Éditeur : Rivages
Collection : Rivages/Thriller
Date de parution : Février 2014
Nombre de pages : 187 p.
ISBN : 9782743627300
Conception graphique : Christian Kirk-Jensen / Danish Pastry Design
Couverture : Fred Otash et Moises Vivanco, 1957/ Ray Graham / Los Angeles Times

Dans le jardin de la bête - Erik Larson

La bête évoquée dans le titre fait référence à Hitler. S'appuyant pour partie sur le journal intime et les notes personnelles de William Dodd (ambassadeur américain à Berlin entre les années 1933 et 1937) et les échanges épistolaires de Martha Dodd (sa fille), Erik Larson retranscrit l'atmosphère pesante qui régnait à Berlin à l'époque. C'est presque par hasard que William Dodd, humble professeur d'histoire de province, est nommé à l'ambassade américaine par Roosevelt. Alors que les tensions politiques sont au plus haut entre les états européens, la réticence des gouvernements britannique et français à s'imposer face au dictateur allemand contraint les États-Unis à s'impliquer dans le conflit. Roosevelt alors préoccupé par les enjeux du New Deal et soucieux de récupérer les crédits de la dette allemande, confie à Dodd la lourde mission de préserver la paix entre les états en évitant tout parti pris. Tout d'abord enthousiasmés par le prestige de l'Allemagne nouvelle, William Dodd et sa fille déchantent au fur et à mesure que la répression des communautés juives progresse. William Dodd qui n'a décidemment pas les épaules pour endosser de telles responsabilités, emploiera toutes ses forces à instaurer un climat de confiance  mais son honnêteté et intégrité n'auront pas l'effet voulu : taxé d'incompétence, Dodd est considéré par ses pairs comme un bouseux incompétent. Pendant ce temps, Hitler prépare son ascension et dévoile son vrai visage. Malgré les alertes lancées par Dodd dès son entrée au corps diplomatique, la situation s'enlise. Martha qui, en insatiable séductrice fréquente les hauts gradés de tous bords, finit par se rendre à l'évidence : l'Allemagne nazie n'est pas celle que l'on laisse entendre. Faisant preuve d'intégrité et de témérité, Dodd s'élève seul contre la majorité pour tirer la sonnette d'alarme : dissuadant par exemple les ambassades française et britannique de participer aux défilés nazis organisés à la gloire de Hitler, il se heurte à la passivité de son propre gouvernement. Déclarant lors de son discours d'adieu à Berlin que les leçons de la Grande Guerre n'ont servi à rien, William Dodd persiste à convaincre les alliés du bien-fondé de ses sentiments. Ses déclarations visionnaires mais fâcheuses ("L'humanité se trouve en grand danger, mais on dirait que les gouvernements démocrates ne savent pas comment agir. S'ils ne font rien, la civilisation occidentale, les libertés religieuses, privées et économiques seront en grand danger." Extrait du discours donné par Dodd lors d'un dîner organisé en son honneur à son retour aux États-Unis en janvier 1938. p. 512) seront réduites au silence par l'Allemagne... Nous connaissons la suite de l'Histoire...

Comment Hitler parvient-il à réarmer l'Allemagne sans quasi-résistance des alliés ? Pourquoi cette inertie de la part de la France et la Grande-Bretagne ? Pourquoi cet isolationnisme entêté de Washington ? Voilà quelques pistes de réflexions suggérées par ce livre. Si les ouvrages sur le sujet abondent, on notera le caractère inédit de l'ouvrage qui traite le sujet du point de vue des diplomates et autres hauts dignitaires. On retiendra notamment la 4e partie de l'ouvrage (Un squelette qui grelottait de froid) qui revient avec force détails truculents sur la doctrine de la pureté raciale avec le projet du nouveau code pénal allemand, le procès fantoche des nazis suite à l'incendie du Reichstag ou la "pseudo" pébliscitation de la population allemande pour le retrait de l'Allemagne des Nations Unis... mais on se souviendra surtout des épisodes relatifs à l'élimination des hauts dignitaires SA (Nuit des longs couteaux du 29 au 30 juin 1934) qui dévoilent les coulisses du régime nazi et qui révèlent les macabres desseins politiques du Führer...

Le travail d'Érik Larson compile une masse impressionnante d'informations puisées dans des sources variées : notes personnelles des protagonistes, extraits de rapports, journal intime de l'ambassadeur, correspondances, extraits d'entretiens..., ce livre qui se lit comme un roman (et non "comme un thriller palpitant" ainsi que c'est annoncé en 4e de couverture), s'appuie sur un appareil critique solide et une riche bibliographie (une centaine de pages en fin d'ouvrage) qui a nécéssité à l'auteur 3 années de recherches et de travail. Alliant savamment récit romanesque (lecture facile) et reconstitution historique (sources vérifiées et documentation minutieuse), Dans le jardin de la bête mérite le succès dont il a fait l'objet ne serait-ce pour sa forte valeur documentaire. Les faits exposés bénéficient par ailleurs du double témoignage des Dodd (père et fille) qui apportent des éclairages nouveaux sur les versions officielles des événements : le premier exposant des enjeux diplomatiques insoupçonnés, le second complétant le premier par une approche sentimentale complexe (relations de Martha avec les hauts dignitaires politiques de toutes nationalités et de tous bords). On pardonnera donc à ce livre son style parfois inégal pour privilégier la qualité du travail de reconstitution historique. A lire donc pour parfaire vos connaissances et/ou découvrir le sujet autrement...

Pour la peine, je me lancerai bien dans la lecture du roman "Le diable dans la ville blanche" qui a fait la notoriété d'Érik Larson. L'avez-vous lu ? Qu'en avez-vous pensé ?

Si vous êtes tentés par ce livre, pourquoi ne pas vous le procurer ? Il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Dans le jardin de la bête.

  • Titre : Dans le jardin de la bête
  • Titre original : In the garden of beats
  • Éditeur : Le livre de poche
  • Traducteur : Édith Ochs
  • Date de parution : Septembre 2013
  • Date de parution originale : 2012 aux éditions du Cherche Midi
  • Nombre de pages : 627 p.
  • ISBN : 978-2-253-16485-2
  • Couverture : Rémi Pépin 2012
  • Photo : © Ullstein Bild /akg-images

Bottomless Belly Button - Dash Shaw

La famille Loony est une famille comme tant d'autres : à chacun son caractère, ses problèmes, ses peines et ses façons de les affronter ou de les fuir. Il y a le père (Patrick), la mère (Maggie), le fils aîné (Denis), la fille (Claire) et le benjamin (Peter qui est étrangement représenté sous les traits d'une grenouille). Tout commence lorsque Patrick et Maggie, devenus grand-parents, invitent enfants, belle-fille (Aki la femme de Denis) et petits-enfants (Jill, la fille de Claire et Alex, le dernier né de Denis et Aki) pour quelques jours dans la maison familiale située en bord de mer. Après 40 ans de mariage, les deux doyens annoncent leur prochain divorce. Incompréhension, indifférence, indignation, philosophie, détachement ou résignation, chaque membre de la famille accuse la nouvelle à sa façon toute personnelle. Le séjour qui devient pénible à cette annonce, fait ressurgir souvenirs, secrets, non-dits et autres regrets. A travers un traitement graphique singulier mais un scénario fragile, Dash Shaw pourtant retenu pour la sélection officielle 2009 du Festival d'Angoulême, soulève avec son égocentré Nombril sans fond (titre traduit), l'éternelle question des relations familiales, inter-générationnelles et autres questionnements existentiels...


Dommage que Bottomless Belly Button n'honore pas ses promesses : d'un point de vue esthétique et graphique, il réunissait toutes les apparences d'un album engageant. Par son format d'abord : 720 pages condensées dans un beau livre au format A5 et joliment conçu par les éditions Ca et là. Par ses planches ensuite pour certains plans détaillés qui ponctuent agréablement le récit. Par le coup de crayon enfin qui interpelle discrètement le regard. Dommage encore que Dash Shaw n'ait pas exploité jusqu'au bout certaines de ses propositions qui méritaient pourtant un approfondissement (certaines situations absurdes ou comiques, certaines rencontres hasardeuses ou détails incongrus auraient par exemple valu un développement qui aurait apporté de la consistance au récit). Dommage encore pour les descriptions verbales agaçantes et inutiles qui parsèment la bande-dessinée (ex : soupire, frotte, souffle, aspire, ferme, ouvre...). On aurait apprécié un scénario mieux maîtrisé, une articulation plus travaillée. Bref, une belle déception qui me dissuade un peu de creuser la bibliographie de ce dessinateur. Mais tout n'est pas noir puisque ce pavé d'au moins 5 cm d'épaisseur (et d'un demi kilo !) se lit d'une traite et reste agréable à manipuler. Et puis heureusement, d'après les critiques enthousiastes que j'ai pu lire, tout le monde ne partage pas mon avis... Peut-être pourriez-vous me conseiller d'autres titres qui me réconcilierait avec le travail de Dash Shaw ?


Enfin, si malgré tout, vous avez envie de lire cette bande-dessinée qui n'est pas dénuée d'intérêt en dépit de ma chronique, vous pouvez vous la procurer sur Amazon via le lien suivant : Bottomless Belly Button.


  • Titre : Bottomless Belly Button
  • Titre en français : Nombril sans fond
  • Scénario et dessins : Dash Shaw
  • Éditeur : Ca et là
  • Traducteur : Sidonie Van Den Dries
  • Date de parution : Novembre 2008
  • Nombre de pages : 720 p.
  • ISBN : 978-2-916207-30-8
  • Crédits photographiques : © Dash Shaw

The Beats - Anthologie graphique - Harvey Pekar et Paul Buhle

Née dans les années 1950 avec Jack Kerouac, Allen Ginsberg ou William Burroughs, la génération Beatnik est le symbole d'une Amérique désabusée qui aspire à une certaine liberté de pensée. Les origines de l'expression beatnik bien que multiples et incertaines, trouveraient leur signification dans le terme "crevé" ou "usé". Jack Kerouac y aurait porté une connotation paradoxale de upbeat et beatific. Ce nouveau mouvement artistico-intellectuel inspiré du jazz (Hobohemians), aurait révolutionné la culture conformiste américaine et nourri la culture hippie des années 1970. C'est dans les drogues, l'alcool et le sexe libre que les beatniks affirment leur revendications en édifiant une contre-culture prônant la liberté d'expression et en adpotant un style de vie en marge de la société (cf. Le vagabond en voie de disparition de Jack Kerouac). Notamment inspirés par le charismatique Neal Cassady, les trois principaux précurseurs du mouvement expérimentent de nouvelles techniques d'écriture comme "la prose spontanée" ou "l'écriture automatique". Howl (Allan Ginsberg), On the Road (Jack Kerouac) ou Naked Lunch (William Burroughs) sont les oeuvres phares de ce mouvement qui ont propulsé le beatniks sur le devant de la scène littéraire de l'époque. Souvent jugées comme obscènes et contraires aux moeurs, la poésie et la littérature beatnik ont embrasé l'enthousiasme des jeunes générations de l'époque. Le vif intérêt que suscite encore cette vague d'auteurs américains est le signe de son influence indéniable dans les domaines intellectuels américains des années 50-60. Au delà de la simple nostalgie d'un temps perdu, la beat generation porte encore en elle, les germes d'une contestation culturelle de grande envergure. The Beats ne se veut pas une énième étude du mouvement. Elle se renvendique plutôt comme un hommage rendu à ses pères d'autant qu'elle "possède une qualité en accord avec la popularisation vernaculaire des beats." (extrait de l'introduction).


C'est à l'adolescence que je me suis intéressé aux beatniks. Comme beaucoup d'entre nous, j'ai lu le Festin nu (adapté au cinéma par l'immense David Cronenberg), Sur la route, Junky ou encore Les clochards célestes (n'étant pas un grand adepte de poésie, je ne me suis jamais attardé à la poésie de Ginsberg). Si cette contre-culture a suscité ma curiosité à l'époque, je crois avec le recul que la beatnik generation n'est pas vraiment ma tasse de thé (cette lecture me confirme que les revendications et l'esprit de ses pionniers s'éloigne de mes propres convictions). Si le message politique porté par le courant me parait louable en raison de l'effervescence intellectuelle et des prises de conscience qu'il a pu susciter (on assiste à l'époque à une véritable révolution intellectuelle), je fais partie de ceux qui pensent que la "beatnik attitude" se rapproche plus d'une expérience de vie que d'un véritable mouvement de pensée (peut-être ai-je tort mais c'est l'idée que j'en ai). Cette bande-dessinée renforce à mon sens cette idée. On y retrouve les éléments biographiques de ses principaux acteurs ainsi que les origines du mouvement. Leur mise en images par les différents dessinateurs m'a certes paru coller avec l'esprit des beats. Les graphismes en noir et blanc confèrent d'ailleurs au livre un parfum d'authenticité assez appréciable (même si Ed Piskar, principal dessinateur de la bande-dessinée, n'a pas vécu l'expérience beatnik étant trop jeune). Pour autant, les lecteurs avertis n'y apprendront pas grand chose excepté peut-être dans les derniers chapitres du livre relatifs aux diverses manifestations de la beatnik generation. Reste donc seul le plaisir de découvrir les dessins et le travail d'adaptation qui rendent assez bien compte me semble t-il, de l'esprit beatnik de l'époque. Cela dit, pour tout à fait être honnête, Harvey Pekar et Paul Buhle ne se sont pas cachés de leur intention, l'idée étant surtout d'offrir "une interprétation visuelle et narrative spécifique, à la fois fraiche et perspicace." (extrait de l'introduction). Cette initiative, certes séduisante, ne m'a malheureusement pas convaincu bien qu'elle propose quelques anecdotes truculentes et qu'elle constitue une bonne introduction au sujet... A noter en passant l'intéressant récit de Tuli Kupferberg proposé par Jeffrey Lewis qui revient sur le parcours des Fugs (cf. la vidéo de Kill for peace).


Si vous souhaitez découvrir ce livre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : The beats : Anthologie graphique.
  • Titre : The Beats. Anthologie graphique
  • Titre original : The Beats. A graphic history
  • Textes : Harvey Pekar, Nancy J. Peers, Penelope Rosemont, joyce Brabner, Trina Robbins et Tuli Kupferberg
  • Dessins : Ed Piskor, Jay Kinney, Nick Thorkelson, Summer Mc Clinton, Peter Kuper, Mary Fleener, Jerome Neukirch, Anne Timmons, Gary Dumm, Lance Tooks et Jeffrey Lewis
  • Direction : Paul Buhle
  • Éditeur : Emmanuel Proust
  • Traducteur : Lydie Barbarian
  • Date de parution : Novembre 2011
  • Nombre de pages : 194 p.
  • ISBN : 978-2-8480-374-7
  • Crédits photographiques : Source non trouvée pour la photo et © Ed Piskar

Une histoire populaire de l'empire américain - Howard Zinn - Mike Konopacki - Paul Buhle

Ce projet d'adaptation en bande-dessinée du célèbre ouvrage de Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, est porté par un trio explosif : Paul Buhle pour l'initiative du projet, Howard Zinn pour le contenu et Mike Konopacki pour le dessin et le script. Édité dans sa version française par Vertige Graphic deux ans après sa publication originale (2007), cette bande-dessinée propose un regard certes militant mais également accablant sur la construction de l'empire américain de la fin des années 1890 à nos jours. Nourissant les prétextes à l'expansion de leur impérialisme économique et militaire par des discours ultra-patriotiques, les gouvernements américains successifs ainsi que le confie Howard Zinn, ont souvent pris des décisions politiques méprisant le respect de l'humanité. De guerre en guerre, les États-Unis ont réussi a imposer l'image du bon samaritain mais l'analyse présentée par Howard Zinn contredit violemment cette idée et expose une réalité bien décevante par rapport à la réalité : cela commence avec le massacre des indiens de Wounded Knee puis les répressions brutales des revendications sociales et syndicales, la Guerre hispano-américaine de 1898 pour la prétendue libération de Cuba, l'invasion des Philippines, les intérêts économiques faramineux liés à l'intervention dans la Première guerre mondiale, ceux de la Seconde guerre mondiale, l'enjeu idéologique de la guerre froide qui devait entraîner bien d'autres conflits comme la Révolution sandiniste au Nicaragua ou le scandale de l'Irangate au Moyen Orient. La liste est longue. Autant de conflits sanglants et de machinations politiques, symbole d'une "terre qui immole ses enfants" en les envoyant défendre le pays dans des contrées lointaines alors que sévissent sur son sol injustices sociales, ségrégation, misère et révoltes... Mais la Guerre du Vietnam a marqué un tournant décisif auprès de l'opinion publique et cette histoire de l'impérialisme américain "vient bousculer de manière salutaire les versions officielles et consensuelles, et souffle un vent d'optimiste de liberté d'expression retrouvée."

Pour être exact, Une histoire populaire de l'empire américain n'est pas tout à fait une fidèle adaptation de l'étude d'Howard Zinn : on y retrouve bien évidemment le ton engagé de l'historien américain et quelques thèmes communs aux deux ouvrages mais d'après moi, la bande-dessinée focalise clairement sur l'histoire politique liée à la construction de l'empire américain contrairement à Une histoire populaire des États-Unis qui étudie plutôt l'histoire sociale du pays par l'intermédiaire des "voix oubliées". Ces deux dimensions étant irrémédiablement imbriquées, on reconnaîtra facilement le lien entre les deux livres. La BD se distingue cependant dans son approche narrative : l'historien mis en scène dans la bande-dessinée lors d'une conférence contre la guerre en Irak, nous y parait plus proche, plus accessible. Le récit de son enfance, de ses relations, de ses rencontres et de ses choix, éléments qu'on retrouve peu dans son étude mais qui sont ici narrés, facilitent l'appropriation du récit par le lecteur. Alors que l'étude très érudite et fourmillant de centaines de références peut s'avérer assez inaccessible, la bande-dessinée se veut elle, grand public. Pari réussi au regard de l'immense succès rencontré par l'Histoire populaire de l'empire américain dont la présente édition est aujourd'hui épuisée. D'ailleurs, nous tenons avec ce titre un bel exemple de projet éditorial intelligement mené : les éditions Vertige Graphic, qui en plus de proposer un bel objet avec à l'appui images d'archives, cartes, caricatures, coupures de journaux, affiches de propagande..., se sont attachées à la dimension pédagogique du discours. Profitant du décalage temporel entre l'édition américaine et l'édition française, Vertige Graphic a enrichi son édition par des encarts informatifs intitulés "infozinn" qui idée intéressante, apportent compléments d'actualité et anecdotes pertinents. 

Quant au contenu à proprement parler, nul doute qu'il saura toucher et sensibiliser tout lecteur curieux : ainsi que l'annonce Howard Zinn au début de son discours "C'est vrai, nous avons libéré l'Afghanistan du régime Taliban, mais pas de nous ! C'est vrai, nous avons libéré l'Irak de Saddam Hussein, mais pas de nous ! Tout comme en 1898, nous avons libéré Cuba de l'oppression espagnole, mais pas de nous !" (p.19). Retraçant l'histoire des conflits armés menés par les USA depuis le massacre de Wounded de 1890, l'historien souligne que : "Nous pouvons tous éprouver une abominable colère contre ceux qui, selon l'idée démente que cela aiderait leur cause, ont tué des milliers de personnes innocentes. Mais que faisons-nous de cette colère ? Devons-nous réagir avec panique, frapper violemment et de façon aveugle juste pour montrer à quel point nous sommes durs ?" (p.13 du prologue). Tel un coup d'électrochoc en faveur de la prise de conscience de la population américaine, Howard Zinn, chose très appréciable, parle à la première personne du pluriel. A l'inverse du concept du "ils ont perdu , on a gagné", Howard Zinn revendique sa citoyenneté américaine et en appelle au bon sens du peuple américain. On pourra certainement trouver le discours trop militant ou trop moralisateur. Le problème reste que si la prise de conscience et la contestation se font en silence, seules les personnes déjà convaincues s'intéresseront à ces questions. C'est donc à coups de trompettes et à grands cris que le combat défendu par l'historien à travers celui de Black Elk, Eugene Victor Debs, Emma Goldman, Martin Luther King, Daniel Ellsberg, Augustino Sandino et bien d'autres doit être relayé. Comme vous l'aurez compris, cette bande-dessinée m'a emballé. Lisez-la donc pour vous faire votre propre idée !

  • Titre : Une histoire populaire de l'empire américain
  • Titre original : A history of American empire
  • Auteur : Howard Zinn
  • Illustrateur : Mike Konopacki et Paul Buhle
  • Traducteur : Barbara Helly
  • Postface : Robert Chesnais
  • Éditeur : Vertige Graphic
  • Date de parution : Novembre 2009
  • Nombre de pages : 281 p.
  • ISBN : 978-2-84999-076-6
  • Crédits photographiques : © Mike Konopacki


Sympathy for the devil - Kent Anderson

"Hanson ignorait encore qu'il venait de décider de faire ce que l'armée attend précisément de certains de ses hommes, des meilleurs des siens - tenter de la battre à son propre jeu. Guerre était le nom de ce jeu et, lorsqu'on frôle la guerre de trop près, qu'on la regarde au fond des yeux, elle peut vous entraîner tout entier muscles, cervelle et sang, jusqu'au plus profond de son coeur, et jamais plus vous ne trouverez la joie en dehors d'elle (...) Hanson ne s'en rendait pas encore compte, cette nuit-là, mais un jour viendrait où il réaliserait qu'il est impossible de fraterniser avec les seuls hommes libres d'une armée, avec les meilleurs de ses assassins, sans devenir soi-même l'un d'entre eux." (p.209-210). Guerre du Vietnam. Le commando des Green Berets (bérets verts) composée de Hanson, Quinn et Silver, accompagné de Minh le montagnard, est affectée aux dangereuses et délicates opérations de ratissage. Seules les forces spéciales de l'US Army sont habilitées à débusquer le VC (Viet-cong). Car il s'agit d'une mission périlleuse qui exige stratégie, hablité et coriacité. Hanson ne se destinait pourtant pas à intégrer cette unité d'élite de l'armée américaine. Avant d'intégrer le commando des durs à cuire, il faisait des études au lycée. Comme beaucoup de jeunes de son âge, il décide de s'engager dans l'armée avant d'être appelé au front. Mais la réalité, loin des discours patriotiques, a un goût amer. Alors que l'opinion publique américaine commence à se mobiliser contre cette guerre absurde, les autorités qui maintiennent leurs positions sur son issue victorieuse, compte parmi ses hauts dirigeants des opportunistes dont l'intérêt n'est autre que d'obtenir une place au soleil. Hanson vomit l'administration militaire et son ingérence. Dès lors, il décide de mener une guerre très personnelle dont l'ironie est désarmante. De la devise In God we trust à Sympathy for the devil, Hanson fait le plus grand écart de sa vie : il choisit d'être un homme libre...

Platoon, Full Metal Jacket, Good Morning Vietnam... Sympathy for the Devil reprend toutes les images véhiculées par ces films : la drogue, l'alcool, la peur, la violence, la mort... La jungle moite et ses dangers, le croisement des tirs bleus et rouges des M-16 et AK-47, l'odeur âcre des poudres d'artillerie, celle de la terre rouge et celle du sang... Le bourbier vietnamien décrit par Kent Anderson transpire le vécu : les détails sur Mai Loc (base d'appui feu), sur les embuscades des VC, les altercations entre les militaires, la précision des descriptions des missions commandos, les combats, l'auteur convie son lecteur à un véritable Voyage au bout de l'enfer. En compagnie de Hanson et sa fine équipe, on pénètre au coeur de la jungle, on sent les vibrations des hélicoptères, on est assourdi par les explosions, on est aveuglé par les tirs, on se prend à vouloir tirer sur tout ce qui bouge tant l'histoire est captivante et bouleversante. Puis on termine sa lecture sur un sentiment étrange. Réglant peut-être ses comptes avec sa propre guerre, Kent Anderson remet en cause la perception que l'Amérique a d'elle-même en prêtant ces quelques mots à son héros rebelle : "Les américains étaient des dilletantes, plus préoccupés par leur propre vie que motivés pour tuer l'ennemi. La plupart d'entre eux n'avaient pas appris que c'est dans l'agression qu'il faut chercher le salut, et non dans la prudence." Et la force du récit tient dans ce constat vertigineux que l'ennemi n'est parfois autre que nous-mêmes. Décriant l'absurdité bureaucratique de l'armée et l'hypocrisie du gouvernement américain, Kent Anderson, qui a servi comme sergent aux forces spéciales, rapporte de son séjour au Nam un roman d'une profonde portée... Génial !

Et si votre librairie est fermée, notez que ce livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : Sympathy for the Devil.  


  • Titre : Sympathy for the devil
  • Auteur : Kent Anderson
  • Traducteur : Franck Reichert
  • Préfacier : James Crumley
  • Éditeur : Folio
  • Collection : Policier
  • Date de parution : Mai 2013
  • Date de parution originale : 1983 chez Gallimard pour la traduction française
  • Nombre de pages : 583 p.
  • Couverture : © plainpicture / amigo-pictures (détail)
  • ISBN : 978-2-07-044790-9


Palestine - Joe Sacco

Cet album rassemble les 9 tomes de la série Palestine intialement publiés par l'éditeur américain Fantagraphics entre 1993 et 1995. La première Intifada (1987-1993) fait rage lorsque Joe Sacco met les pieds en territoire occupé de Palestine en 1992. Agacé puis lassé par le point de vue dominant de la presse américaine sur le conflit israelo-palestinien, le dessinateur qui sera sacré figure de proue de la BD reportage grâce à cette série de bande-dessinées, entreprend un voyage de deux mois et demi en Palestine pour rendre compte par lui-même de la situation. Assumant avec aplomb et honnêteté son parti pris, Joe Sacco entend donner un son de cloche différent sur l'occupation israelienne en Palestine. Ne déclare t-il pas avec pertinence que : "Ce livre, bien que son contenu puisse paraître tempéré en regard de la violence d'aujourd'hui et de la tournure dramatique des événements, touche à l'essence de cette occupation. Ce n'est pas un travail objectif, si on entend par objectivité cette approche américaine qui consiste à laisser s'exprimer chaque camp sans se préoccuper que la réalité soit tronquée. Mon idée n'était pas de faire un livre objectif mais un livre honnête." (Joe Sacco, Quelques réflexions sur la Palestine, 2007). Cette série qui devait au départ compter six volumes, se compose de neuf tomes organisés autour de diverses thématiques : Le Caire, la prison d'Ansar III, la camp de réfugiés de Jabalia, le droit des femmes, le port du hihab, "pression modérée", Ramallah, Naplouse, les handicapés... toutes les personnes rencontrées ou interrogées par Joe Sacco ont pour point commun des parents blessés, traumatisés, emprisonnés, abattus. Parfois dépité et exténué, le journaliste enchaîne les entretiens qui finissent par tous se ressembler. Les récits concordent. Les fait relatés accablants. La rancoeur est tenace et les haines exacerbées. Que vient chercher Sacco, lui demandent certains témoins. Racontera t-il au monde leur malheur ? A quoi bon sensibiliser l'opinion publique ? Quand la communauté internationale se décidera t-elle à agir ? A chaque personne interrogée, chaque question posée, Joe Sacco se heurte à autant d'interrogations auxquelles il n'a malheureusement ni réponses, ni solutions...


On entend souvent dire que Palestine est l'une des plus belles réussites de Joe Sacco. Je confirme : cette série, considérée comme pionière en matière de BD reportage, a valu au journaliste la reconnaissance de ses pairs, ce qui n'est pas peu dire compte tenu de l'époque où Palestine a été publié pour la première fois. De toutes les oeuvres que j'ai pu lire de Joe Sacco, je dois reconnaître que cette bande-dessinée qui a permis à l'auteur de faire ses premières armes, dégage une spontanéité et une naïveté particulièrement touchantes. Il part en Palestine en conquérant. Il en veut pour son argent. Il poursuit le scoop qui va faire sa notoriété. Il tient le sujet de son futur chef d'oeuvre. Avec humour mais aussi humilité, Joe Sacco fait découvrir un envers du décor méconnu de la Palestine. Pourtant ses espérances s'étiolent au fur et à mesure que son voyage avance. Entre arnaques, mensonges et sollicitations en tous genres, Joe Sacco évolue dans un environnement hostile : la misère, le malheur et la rancoeur des gens, les camps délabrés, les témoins insistants et la rigueur de l'hiver, finissent par venir à bout de son enthousiasme. La fin de son voyage prend des allures de marathon. Les arrestations intempestives ou les jets de pierres qui menacent en permanence colons ou palestiniens rendent compte d'une tension omniprésente que l'auteur restitue tantôt avec emphase, tantôt avec lucidité.


Notons par exemple ce long passage que je trouve d'une émouvante sincérité et qui fait de Palestine une oeuvre très personnelle dont j'apprécie particulièrement la teneur : "Je cligne des yeux, photographie mentalement la scène en me disant : ça va me faire de sacrées pages dans la BD - une séquence étrange avec une voiture ballotée sous une pluie torrentielle, Sameh qui essaie par dessus son épaule de percer l'obscurité, triturant les vitesses pour nous dégager des allées inondées, et moi, à côté, au comble du bonheur... J'y suis tu comprends, j'ai fait des centaines de kilomètres en avion, en bus, en taxi, pour arriver précisément ici : Jabalia, l'incontournable camp de réfugiés de la bande de Gaza, le point de départ de l'Intifada, le Disneyland de l'ordure et de la misère... Et me voilà, moi le peintre des misères palestiniennes, le putain de dessinateur aventurier qui n'a pas changé de fringues depuis des jours, qui a enjambé quelques rats morts et tremblé dans le froid, qui a déconné avec les gamins et acquiésé calmement à leurs terribles récits... Dans la voiture, je me pince pour y croire, pris de vertige dans le noir, devant les flots et les vents furieux, pensant, "vas-y bébé, balance la sauce, je peux encaisser." Mais je garde la vitre bien fermée..." (p. 206). Grâce à Palestine, Joe Sacco touche vraiment à l'excellence. Avec le temps, ce génie des premiers temps a peu à peu cédé à un professionnalisme plus maîtrisé mais moins séduisant. Pour ma part, si vous ne deviez lire qu'une seule oeuvre de Joe Sacco, optez pour cette grandiose série à la fois pour sa créativité artistique et ce certain regard porté sur la Palestine...

A lire également Gorazde ou Gaza 1956, en marge de l'histoire, du même auteur.

Sinon, cette édition anniversaire proposée par les éditions Rackham est disponible sur Amazon via le lien suivant : Palestine.









Ci-dessus, les couvertures des six premiers volumes de Palestine édités chez Fantagraphics.
  • Titre : Palestine
  • Auteur : Joe Sacco
  • Traducteur : Professeur A.
  • Éditeur : Rackham
  • Date de parution : Janvier 2010
  • Nombre de pages : 324 p.
  • ISBN : 978-2878271218
  • Crédits photographiques : Joe Sacco