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Le talon de fer - Jack London

Le Talon de fer n'est autre que la métaphore de la ploutacratie américaine imaginée par Jack London dans cette politique-fiction datant de 1905. L'auteur, réputé pour ses récits d'aventures et ses romans jeunesse (cf. Croc-Blanc dont la lecture m'avait valu quelques larmes lorsque j'étais enfant), donne à voir dans ce roman d'anticipation une autre facette de son talent d'écrivain : un regard visionnaire et sagace sur les systèmes politiques (en l'occurrence l'oligarchie) qui finiraient par régir notre monde moderne. Se rappelant à ses origines prolétaires, Jack London met son esprit critique au service de la justice sociale. On le connaissait aventurier et conteur, on le découvre politisé. Taxé de pessimiste par les socialistes de l'époque, le père de Croc-Blanc anticipe pourtant avec lucidité l'implacable hégémonie du capitalisme qui allait s'abattre sur le peuple américain. Et il le fait avec habileté : choisissant le registre de la dystopie et donc celui de la fiction, il critique de manière détournée la catastrophe humaine qu'il sent poindre à l'aube du XXième siècle. Il n'est évidemment pas le seul auteur à porter cette analyse de la société américaine de l'époque mais il demeure l'un des pionniers à amener ses idées de la sorte. Et à découvrir de nos jours cette lecture, on ne peut que ressentir une espèce d'amertume à l'idée de penser que les prophéties de Jack London se sont plus que jamais réalisées. Mais peu importe au final car ce que je retiendrai moi de cette lecture, c'est qu'au royaume des idées, les esprits lucides et clairvoyants resteront malgré leur nombre restreint, le salut de l’humanité...

Si vous souhaitez à votre tour vous lancer dans cette lecture, vous pourrez vous procurer le livre sur Amazon en cliquant sur le lien suivant : Le Talon de fer

Détails bibliographiques

  • Titre : Le talon de fer
  • Auteur : Jack London
  • Traducteurs : Louis Positif (1923)
  • Éditeur : Le Temps des Cerises
  • Collection : Roman des Libertés
  • Préfaces : Bernard Clavel (1967), Anatole France (1923), Paul Vaillant-Couturier (1932)
  • Date de parution : Septembre 2016
  • Nombre de pages : 364 p.
  • Illustrations : Gravures
  • ISBN : 9782370710994

Orgasme à Moscou - Edgar Hilsenrath

Après le succès de son très controversé roman "Le Nazi et le Barbier", le sarcastique Edgar Hilsenrath revient à la charge avec cet Orgasme à Moscou. Se gaussant joyeusement de la situation géopolitque de la Guerre froide (1970’s), l’auteur met en scène Nino Peperoni, le patron de la mafia new-yorkaise et Anna-Maria, sa fille tombée enceinte lors d’un voyage de presse à Moscou. Pour sauver la face, Nino Peperoni n'envisage que deux solutions : éliminer le coupable ou marier sa fille. Si comme le veut la rumeur, le coupable avait été Brejnev ou Kossyguine, cela aurait facile : il aurait suffi de payer les services d’un tueur et basta. Malheureusement, l’auteur du méfait, un certain Sergueï Mandelbaum, dissident juif et fauché de surcroît, est un amant extraordinaire dont Maria est follement tombée amoureuse. Nino Paperoni en père aimant, n’a alors d’autre choix que de faire appel à un passeur expérimenté pour exfiltrer son futur gendre de l’Union soviétique. Sauf que le seul agent capable de mener à bien cette mission est S. K. Loppe, un dangereux dépeceur sexuel...

Une adapatation complètement barrée du roman d’espionnage à la OSS 117


Pour cette commande de synopsis d’Otto Preminger de 1979 (qui n’aura malheureusement pas de suites), Edgar Hilsenrath a comme à son habitude, pris un malin plaisir à  caricaturer ses personnages à outrance. Ne craignant nullement la critique, Hilsenrath n’hésite pas à inventer son propre « roman d’espionnnage à la OSS 117 » en mettant en scène des personnages complètement loufoques dans des situations improbables. Le résultat ? Un récit complètement barré qui souffle un vent de tempête sur la bienséance et le politically correct. Dans tous les cas, ce qui est sûr, c’est que l’exubérance de l’auteur allemand, ne sera certainement pas du goût de tous : infatigable course à la surenchère du burlesque, voire du grotesque, Orgasme à Moscou peut lasser à la longue mais il garde malgré tout, un potentiel subversif appréciable qui est à prendre absolument à la légère. Car lorsque «  le polar se fait queer » (Inrocks du 15/04/2014), nul n’est plus besoin de résister. Il suffit de se laisser porter par les dialogues délicieusement absurdes et de s’imaginer en plein « délire à la gonzo » (cf. Las Vegas Parano)... Bref, une enquête d’espionnage qui vous mènera bien plus loin que ce que vous ne pourrez imaginer... Ceci dit, si vous ne deviez lire qu’un seul titre d’Hilsenrath, préférez Le nazi et le barbier, qui trouve une véritable résonnance dans la biographie même de l’auteur...

Hennin Wagenbreth ou de la décoration d’opérette allemande


Sinon, je ne pouvais décement pas chroniquer un énième titre d’Edgar Hilsenrath publié aux éditions du Tripode sans évoquer le travail d’illustration de Henning Wagenbreth. En effet, le partenariat développé entre les éditions et l’illustrateur, affichiste et décorateur d’opérette allemand, méritait d’être souligné. Non pas que je sois particulièrement fan des graphismes du dessinateur mais parce que son travail s’inscrit dans un processus créatif intéressant qui touche à d’autres travaux artistiques dignes d’intérêt. Aussi, Orgasme à Moscou comme tous les autres romans d’Hisenrath publiés au Tripode, est-il un ouvrage illustré dont le travail éditorial soigné des Éditions du Tripode apporte une plus-value certaine au livre rendu objet. Pour en savoir plus sur le travail de Wagenbreth, je vous invite à découvrir le site web du dessinateur sur lequel vous trouverez de remarquables travaux de graphisme et de communication visuelle. Bref, un dessinateur à suivre...

      © Henning Wagenbreth

L’univers graphique de Henning Wagenbreth


L’univers graphique minimaliste, géométrique et ultra-coloré de Wangenbreth s’inpire de diverses tendances. Notons parmi elles, l’influence du Collectif Bazooka et le célèbre Magazine Raw d’Art Spiegelman. Si ce billet n’a pas vocation à s’étendre sur le travail de Wagenbreth, je vous invite, si vous vous intéressez à l’art graphique, de découvrir ces ressources que je trouve particulièrement intéressantes (lire aussi cet article d’Index Graphique sur Henning Wagenbreth, site spécialisé sur les ressources en graphisme et en topographie). Pour vous donner un aperçu de l’univers du créateur, je vous propose en bonus de ce billet, une vidéo sur l’adaptation graphique du roman «  Le pirate et l’apothicaire » de Robert Louis Stevenson réalisé par Stephan Talneau. A savourer...



Enfin, si je vous ai donné envie de lire Orgasme à Moscou, notez que vous pouvez le procurer sur Amazon via le lien suivant : Orgasme à Moscou.

Détails bibliographiques

  • Titre : Orgasme à Moscou
  • Titre original : Gib acht ! Genosse Mendelbaum ! (Attention, camarade Mendelbaum !)
  • Auteur : Edgar Hilsenrath
  • Traducteur : Jörg Stickan, Sacha Zibefarb
  • Éditeur : Le Tripode
  • Marque : Attila
  • Date de parution : Avril 2013 (première édition française : 1992)
  • Nombre de pages : 316 p.
  • ISBN : 978-2917084526
  • Couverture et illustrations : © Henning Wagenbreth

Fuck America, les aveux de Bronsky - Edgar Hilsenrath

Comme un pied de nez à l'Amérique et au consul général qui a refusé d'accueillir sa famille aux États-Unis en 1938, Jakob Bronsky émigré juif à New York, raconte dans ces aveux au titre évocateur Fuck America, la genèse et le succès de son roman Le Branleur. Cette histoire qui n'est autre que celle de l'écriture du premier roman Nuit d'Edgar Hilsenrath, est largement autobiographique : petits boulots, combines et système D, tel est dans les années 1950, le lot de nombreux immigrés européens aux États-Unis. A sa façon, Jakob Bronsky ressemble à ces anti-héros attachants à l'instar de Henry Chinasky, alter ego insoumis du génial Charles Buckowski. Et leur récits aussi drôles et loufoques que provocateurs, laissent à penser que malgré les méchantes désillusions du rêve américain, restent encore quelques irréductibles esprits frondeurs qui rappellent avec une délicieuse ironie que l'identité américaine est incontestablement cousue d'histoires d'immigrés...

Les aveux de Jakob Bronsky, un doigt d'honneur levé vers le pays de la liberté

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces aveux de Jakob Bronsky qui accusent la politique d'immigration et les conditions d'accueil honteuses des immigrés aux États-Unis, n'ont pas empêché les éditeurs américains de faire connaître en avant-première les œuvres d'Edgar Hilsenrath. Et, cela mérite d'être souligné, les livres du romancier ont attendu des années avant de pouvoir être lus en Allemagne. D'ailleurs, bien que ce soit grâce aux éditeurs américains que ses œuvres aient été portés à la connaissance du grand public, Edgar Hilsenrath - autrement dit Jakob Bronsky si l'on se réfère à Fuck America en particulier - préfèrera malgré tout rentrer en Allemagne "Surtout pour la langue" mais aussi comme il le souligne avec philosophie "Pour voir si les allemands arrivent à changer" (p. 275).

L'écriture d'Edgar Hilsenrath, un style narratif reconnaissable entre tous

De la même façon que pour Le nazi et le barbier, Hilsenrath voue un intérêt certain pour le genre épistolaire. En témoignent les nombreux dialogues et correspondances qui ponctuent le texte. Et si l'auteur opte finalement pour un style narratif plus classique pour dérouler l'intrigue de ses romans, on y retrouve omniprésente une puissance des mots souvent amenées par le style direct des dialogues nombreux et incisifs mais également par un style télégraphique fréquemment signifié dans le corps du texte par des typographies de dépêches journalistiques. En ce sens, le style d'Edgar Hilsenrath est reconnaissable entre tous mais pas seulement : son verbe cru et son humour noir ou décalé (selon les avis) servent des propos acides sur des sujets brûlants qu'on a peu l'habitude d'aborder sous cet angle. Raison de plus pour vous atteler sans attendre à la lecture des livres d'Edgar Hilsenrath, un auteur à découvrir absolument...


Enfin, comme toujours, si vous souhaitez vous procurer ce livre, notez qu'il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Fuck America : Les aveux de Bronsky.

  • Titre : Fuck America
  • Sous-titre : Les aveux de Bronsky
  • Titre original : Fuck America, Bronsky Geständnis
  • Auteur : Edgar Hilsenrath
  • Traducteur : Jörg Stickan
  • Éditeur : Points
  • Date de parution : Mars 2010 (traduction française chez Attila)
  • Nombre de pages : 279 p.
  • ISBN : 978-2-7578-1802-2
  • Couverture :  © Henning Wagenbreth

Le nazi et le barbier - Edgar Hilsenrath

A votre avis, qui de Max Schultz ou d'Itzig Finkelstein est le nazi ou le barbier ? L'un est juif, l'autre allemand. L'un est blond aux yeux bleus et au nez droit, l'autre a le nez crochu et des yeux de grenouille. Tous deux sont amis et apprentis-coiffeurs au salon de L'Homme moderne jusqu'en 1933, date de l'accession au pouvoir de Hitler. Des deux compères alors complices comme deux frères, un seul survivra à l’holocauste... Ce sinopsis évoque un scénario somme toute assez classique. D'ailleurs, certains se surprendraient même à penser : "Encore une horrible histoire de nazis !" Et pourtant, aussi fictif qu'il soit, ce roman écrit par Edgar Hilsenrath, survivant des ghettos juifs d'Ukraine, a suscité bien de polémiques à sa sortie en 1968-1969. Qualifiée de pornographique, cette violente satire du nazisme a été boudée par les éditeurs allemands jusqu'en 1977 ! Ce sont les éditeurs américains qui les premiers, ont révélé au monde la verve sans pareille d'Edgar Hilsenrath. Bien leur en a pris, pourrons-nous affirmer : nous serions sans quoi passés à côté d'une plume aussi truculente qu'imaginative...

Le nazi et le barbier ou l'histoire invraisemblable d'un bourreau qui tuait en ricanant...

Tout, dans ce roman satirique tend aux extrêmes : entre blasphème et ironie, peu d'auteurs (juifs en l'occurrence) avaient osé le registre de l'humour noir pour évoquer la Shoah. Avec ce titre, au diable le politically correct et à bas le pathos ! Edgar Hilsenrath dans une langue crue et sans tabous offre une lecture parfaitement grinçante. Le récit est déjanté, cocasse et a le mérite d'aborder différemment le thème de l'antisémisme. Point de rancœurs ou d'amertume, Le nazi et le barbier distrait le lecteur des témoignages larmoyants comme le poignant Si c'est un homme de Primo Levi. Il se distingue également d'autres récits de bourreaux de l'Holocauste comme le terrible La mort est mon métier de Robert Merle. Ainsi que le souligne Jörg Stickan en postface : "Brisant un tabou, Edgar Hilsenrath s'est permis d'écrire l'histoire d'un bourreau qui tuait en ricanant. A sa manière, avec un humour féroce et une langue ébouriffante, Sûr, le nazi et le barbier, ce n'est pas de la littérature pour couilles molles". (p. 478). En effet, Le nazi et le barbier ne relève pas d'une littérature pour couilles molles. Au contraire, il y est question d'assumer des choix, aussi extrêmes, absurdes ou invraisemblables qu'ils puissent être. Alors oui, ça dérange, ça met mal à l'aise, mais ça rappelle qu'il est parfois bon d'être brusqués... Lisons-donc Edgar Hilsenrath et laissons-nous emporter par cette voix joyeusement subversive...

Pour vous procurer l'édition chroniquée de l'ouvrage (aux éditions Attila), rendez-vous sur Amazon à l'adresse suivante : Le Nazi et le Barbier.

Si vous préférez le format poche, notez que le roman est également disponible chez Points sur Amazon via le lien suivant : Le nazi et le barbier.

  • Titre : Le nazi et le barbier
  • Sous original : Der Nazi und der Friseur
  • Auteur : Edgar Hilsenrath
  • Traducteur : Jörg Stickan & Sacha Zilberfarb
  • Éditeur : Attila
  • Date de parution : Printemps 2010
  • Nombre de pages : 506 p.
  • ISBN : 978-2-917084-17-5
  • Couverture :  © Henning Wagenbreth

Quarantaine - Sam Rictus

Une épidémie de peste s'abat sur la ville médiévale de Saint Christograd. Alors que le nombre de pestiférés ne cesse d'augmenter et que les cadavres commencent à s’amonceler dans tous les recoins de la ville, l'état d'alerte est déclaré et la cité est mise sous Quarantaine. D'immenses remparts sont construits autour de la ville pour empêcher les flux migratoires entrants ou sortants. C'est l'état de siège. Certains cherchent à fuir l'épidémie et la dictature des militaires. Des réseaux de passeurs avides d'argent s'organisent. Des profiteurs de tous bords veulent leur part du gâteau. Un certain Monsieur Moufflon dont on ne sait s'il est pire ou non que les militaires ou les passeurs s'engage dans la partie. Des complots se préparent... Époque moyenâgeuse obscurantiste, ambiances ésotériques et pouvoirs occultes, les sombres illustrations de Sam Rictus convient à un voyage lugubre qui telle une triste métaphore de nos sociétés modernes, dénoncent un monde gangréné par la corruption... 

Quarantaine, un récit sordide, compromis bancal entre La Peste d’Albert Camus et Le Fléau de Stephen King sur fond de Black Metal (Requins Marteaux)

Si les ellipses narratives ne sont pas toujours bien comblées par les dessins, le choix artistique de Sam Rictus n'en reste pas moins cohérent : l'allégorie de la peste qui nécrose la ville de l'intérieur comme critique de nos systèmes politiques corrompus est bien trouvée. L'univers graphique du dessinateur se prête particulièrement bien au propos. On soulignera la qualité de la gravure qui compose la couverture (Sam Rictus m'a dit que c'était lui qui l'avait faite et non Pakito Bolino comme indiqué dans le livre) et le travail des Requins Marteaux, éditeur albigeois malheureusement méconnu dont le travail mérite d'être remarqué...

Si vous vous laissez tenter par cet album, vous pouvez le commander sur Amazon via le lien suivant : Quarantaine

  • Titre : Quarantaine
  • Auteur : Sam Rictus
  • Illustrateur : Sam Rictus
  • Éditeur : Les Requins Marteaux
  • Date de parution : Octobre 2010
  • Nombre de pages : 104 p.
  • ISBN : 978-2-84961-094-7
  • Crédits photographiques : © Sam Rictus

Le fidèle Rouslan - Gueorgui Vladimov

Comme tous ses congénères, Rouslan a été sélectionné pour faire partie de l'élite des gardiens du goulag. Son flair, sa prestance, sa persévérance à toute épreuve et son obéissance entêtée ont fait de lui l'un des meilleurs éléments du camp. Rouslan est un chien. L'un des meilleurs chiens de garde que le système concentrationnaire soviétique ait pu dressé : comme tous les autres, il a eu ses périodes de doutes, de colère et de révolte face à l'incohérence et l'absurdité des bipèdes mais la récompense de sa fidélité inébranlable vaut malgré tout la chandelle. Qu'importe les quelques brimades ou humiliations au regard du plaisir procuré au maître. Qu'importe les misérables punitions lorsque l'on a l'honneur de faire la fierté du service. Qu'importe enfin de n'être pas le plus dangereux ou le plus malin de tous lorsque l'on représente l'un des meilleurs garants de l'ordre et de la discipline. Pour Rouslan, rien n'est si exaltant que de pouvoir attaquer un détenu sur les ordres de son maître en guise de récompense. Sa vie aurait d'ailleurs été (presque) parfaite si ce n'était ce jour funeste où son maître, l'entraînant de l'autre côté des barbelés, ne l'avait rendu à la forêt. Que pouvait-il donc faire de cette soudaine liberté sans personne pour lui dicter des ordres ? Abandonné à un sort plus qu'incertain, Rouslan décide malgré tout d'attendre le retour du convoi des soldats pour retourner au Service...

Rouslan n'a beau être qu'un chien, il est pourtant doté d'une intelligence hors normes. En tous cas, c'est ce que penseraient la plupart des humains : il comprend vite, il sait se faire petit quand c'est le moment, il sait taire ses propres pensées, bref, il sait ce que veut son maître. N'en est-il pas le parfait prolongement exécutif ? C'est sûrement l'une des raisons pour lesquelles son maître lui pardonne parfois ce que nous humains, qualifierions de sautes d'humeur ou de caprices (après tout, les chiens ont tous une part de sauvagerie incontrôlable). Mais voilà, Rouslan est d'une fidélité extrême. C'est d'ailleurs l'une de ses plus grandes qualités hormis peut-être son apparente indifférence : "car la vérité et la clé même de l'énigme de Rouslan, ce n'était pas que le Service pût avoir tort en quoi que ce fût à ses yeux, c'était qu'il ne tenait pas ses brebis pour coupables, à la différence de Iéfréïtor et des autres maîtres." (p.188). Une fidélité écoeurante tant elle frise le fanatisme. Mais pourquoi donc cette obstination à obéir aux ordres, cette soumission idiote ? Au mépris de ses autres copains qui ont su s'adapter et tirer profit de leur situation comme Alma son ex-petite amie, Djoulbarss, le terrible chef de meute ou Trésor, peut-être le plus éclairé de tous, Rouslan n'a rien d'autre en tête que d'accomplir son devoir. A travers cette remarquable allégorie animalière, c'est ce que dénonce Gueorgui Vladimov. Cette lecture évoquera sans doute l'ombre du cruel Rudolph Hoess de Robert Merle (cf. La mort est mon métier) qui comme un chien fidèle au parti, est complètement obnubilé (ou abruti ?) par son sens du devoir...

Publié clandestinement pour la première fois en Allemagne en 1973 puis en France en 1978, ce roman de Gueorgui Vladimov dénonce violemment l'absurdité du système concentrationnaire russe. Pendant un temps attribué à la paternité d'Aleksandr Soljenitsyne, Le fidèle Rouslan qui ne devait être édité en Russie qu'après la Perestroïka (1985-1991), laisse un goût amer porté par un récit puissant et bouleversant. Prêtant ses mots et ses pensées au chien fidèle, Gueorgui Vladimov milite pour la liberté artistique. Sous la menace et la censure de l'époque, celui que les autorités russes considèrent comme dissident, est obligé de fuir l'Ukraine. Son combat pour la liberté d'expression sera couronnée par le succès du Fidèle Rouslan, une de ses oeuvres majeures. Et l'on ne pourra que se ranger à l'avis d'Owen Matthews qui confie dans son excellente préface : "En tant qu'auteur, Vladimov tenta de trouver un sens à ce monde absurde, sacrifié par les horreurs de l'ère stalinienne. En tant qu'activiste dissident, il cherchait à révéler au monde les hypocrisies et les absurdités de la vie soviétique. Et si, à l'inverse d'un Soljenitsyne, il ne connut pas le goulag à proprement parler, il eut à subir les horreurs du siècle russe jusque dans sa chair." (p.II).

Avec la réédition de ce chef d'oeuvre magnifique, c'est une lecture majeure que les éditions Belfond (collection Vintage) proposent de (re)découvrir. Un grand merci à elles et à Babelio pour ce roman que dont je ne peux que vous dire : "Lisez-le !". Du cinq étoiles, assurément !

N'hésitez pas plus lontemps et découvrez de toute urgence ce livre, en vente sur Amazon via le lien suivant : Le fidèle Rouslan.




Extraits 

"Jamais, répondait-il, jamais un chien ne peut mordre un homme qui l'aime à la folie. Croyez-moi, je suis un vieux dresseur de chiens, un enfant de la balle en matière de cynologie, permettez-moi de vous dire, eh bien, il n'y a que l'homme qui soit capable d'une telle perversion." (propos de l'instructeur p.127)

"Si l'homme pouvait deviner le contenu des prières des chiens, il découvrirait la même plainte sempiternelle : la plainte d'un être souffrant de ne pouvoir ni pénétrer l'âme mystérieuse du bipède ni de discerner ses desseins immortels. Oui, l'animal comprend que l'homme est grand, et que sa grandeur va aussi loin dans le sens du bien que dans celui du mal ; mais il ne peut atteindre tous les sommets, tous les paliers avec lui, il doit fatalement s'arrêter quelque part en cours de route et se révolter." (p. 160)

  • Titre : Le fidèle Rouslan
  • Titre original : Vernyi Ruslan
  • Auteur : Gueorgui Vladimov
  • Éditeur : Belfond
  • Collection : Vintage
  • Préface : Owen Matthews
  • Traducteur : François Cornillot
  • Date de parution : Janvier 2014
  • Date de parution originale : 1973 en Allemagne / 1978 en France
  • Nombre de pages : 273 p.
  • Couverture : Photo © Alex Williamson / Ikon Images / Corbis-Franco Vogt / Corbis
  • ISBN : 978-2-7144-5664-9

Gardien de camp - Dantsig Baldaev

Ancien officier du ministère de l'intérieur et membre de la milice soviétique, Danzig Baldaev a constitué entre 1943 et 1989, un hallucinant corpus de dessins consacrés à l'univers concentrationnaire soviétique (planches de tatouages de détenus et planches de vignettes décrivant les conditions de détention au goulag). Objet rare et singulier que cet album : empruntant au récit-témoignage, à la fiction, au komiksy (bande-dessinée en russe) et au documentaire, Gardien de camp est le résultat d'un processus de création complexe qui n'a pas encore trouvé toutes ses explications. Ainsi que le suggèrent Luba Jurgenson et Élisabeth Anstett dans leur analyse introductive, cette oeuvre est susceptible d'ouvrir la voie vers de nouvelles recherches passionnantes. En effet, outre le fait que le travail de Baldaev témoigne d'une réalité extrêmement violente et peu admise ou connue du goulag (conditions de détention et conditions de vie, codes et pratiques), il permet aux deux spécialistes de nous en livrer quelques clés de compréhension à travers plusieurs pistes d'études : le positionnement de l'auteur par rapport à son oeuvre (L'album du gardien), l'album en tant qu'objet graphique (L'album : un objet soviétique ?), la portée ethnographique des informations clandestinement collectées par Baldaev (Le Goulag comme culture), la valeur documentaire au regard de l'espace géographique du système concentrationnaire soviétique (Des territoires infâmes), le traitement obsessionnel du corps à travers l'image (Corps vivant - Corps mort) et la frontière brouillée entre témoignage et récit (Questions autour du témoignage et du récit). Cette contextualisation des travaux de Baldaev est en réalité indispensable pour une bonne appréhension de ce livre. Sans celle-ci, l'album perd beaucoup de son intérêt et peut tout simplement tourner au voyeurisme. Regroupement thématique des images, traduction complète, annotations, bibliographie, publication parallèle du fac-similé de l'album originalement conçu et cédé par Baldaev à Roberte Hamayon, les choix éditoriaux opérés par les Éditions des Syrtes apportent à Gardien de camp une plus-value inestimable si l'on met de côté l'information purement visuelle que donne l'ouvrage. J'ai eu l'occasion de consulter rapidement Drawing from the Goulag édités en 2010 en anglais aux éditions Fuel qui proposent quelques-unes des mêmes illustrations reproduites dans Gardien de camp et j'avais éprouvé un certain malaise à observer ces images qui me paraissaient dépourvues d'une réelle démarche historique (je précise quand même que je n'ai pas lu tous les textes d'accompagnement de l'ouvrage). Aussi, grâce aux efforts conjoints des chercheuses et de l'éditeur, je conviens que nous tenons avec ce titre, un document rare qui je l'espère, saura alimenter et stimuler de nouvelles réflexions sur le sujet...


Pour en venir aux détails mêmes du travail de Baldaev, notons que l'album tel qu'il a été offert par l'auteur à Roberte Hamayon, se compose pour certaines planches, de décorations travaillées en scrapbooking. Détail incongru qui me fait penser que Baldaev envisage sa production comme une oeuvre artistique alors même qu'il souhaite la revendiquer comme témoignage historique. En ceci, le positionnement de l'auteur par rapport à son oeuvre m'a fortement dérangé et je rejoins complètement Luba Jurgenson et Élisabeth Anstett lorsqu'elles se demandent : "Au nom de qui prend-il la parole et énonce t-il la vérité de son récit, au nom du bourreau, de la victime ou du simple spectateur ?" (p.10). Si les deux maîtres de conférence y voient le désir de l'auteur de "s'inscrire dans une filiation intellectuelle et savante" et de "rendre possible la transmission d'un savoir professionnel sur les camps", et je partage ces hypothèses, je ne suis pas convaincu pour ma part que Baldaev ait complètement mesuré toute la portée de ses travaux. Mu par sa passion pour le dessin, l'homme l'était indéniablement mais je ne crois pas qu'il maîtrisait véritablement son positionnement au regard de son oeuvre. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'intention de l'oeuvre est si difficile à saisir. Pour moi, Baldaev se passionnait pour le dessin et il trouvait tout simplement au camp un prétexte pour donner corps à son art sans pour autant aller plus loin dans sa démarche documentaire mais peut-être me trompé-je ? En tous cas, c'est l'idée que j'en ai et je serais ravi d'avoir des retours sur la question. Ceci dit, quel que soit son positionnement, Baldaev laisse derrière lui un corpus graphique précieux pour au moins deux raisons : la première permet de nourrir les recherches relatives à l'étude des symboles et de codes des criminels russes. La seconde donne matière à réfléchir sur le régime concentrationnaire de l'ex-URSS. Même si Gardien de camp propose des images violentes, il s'agit d'un beau livre à découvrir. Attention toutefois :  cette lecture est réservée à un public averti.






































Si vous souhaitez découvrir d'autres publications de Baldaev, je vous conseille de lire les 3 volumes de
Russian Criminal Tattoo Encyclopaedia édités par Fuel. Par contre, le coffret qui est désormais collector, coûte la bagatelle de 950 $. Soyez donc très très très sages pour Noël si vous caressez l'envie de les avoir à votre disposition !

Enfin, je voudrais remercier chaudement les Éditions Des Syrtes pour ce superbe ouvrage gagné dans le cadre de l'Opération Masse Critique organisée par Babelio. Et j'applaudis des deux mains le travail de l'éditeur dont la ligne éditoriale repose sur "l'exigence de ses choix, accentuée par l'indépendance intellectuelle et financière." En somme, de belles promesses de lecture en perspective...



Détails bibliographiques


  • Titre : Gardien de camp
  • Auteur : Dantsig Baldaev
  • Traducteur : Luba Jurgenson
  • Sous-titre : Tatouages et dessins du Goulag
  • Éditeur : Éditions des Syrtes
  • Sous la direction de : Élisabeth Anstett et Luba Jurgenson
  • Date de parution : Octobre 2013
  • Nombre de pages : 74 p.
  • ISBN : 9782940523023
  • Crédits photographiques : Illustration 1 : Série de tatouages de  bagues. p. 15 de l'album
  • Illustration 2 : Bousilles (tatouages non professionnels dans la langue des criminels). p.14 de l'album

Le fanatisme ou Mahomet le prophète - Voltaire

Cette pièce très controversée de Voltaire se passe à la Mecque. Après son exil à Médine, Mahomet revient pour prendre le pouvoir mais il doit d’abord défaire Zopire, le cheich de la ville. Pour parvenir à ses fins, Mahomet, à l’aide d’Omar son lieutenand, convainc le jeune et fougueux Séide de tuer Zopire en échange de la belle Palmire... Cette tragédie aurait pu être quelconque si elle ne mettait en scène un Mahomet cruel et avide. Si la pièce remporta du succès auprès des prelats à sa première représentation (le mauvais étant campé par Mahomet), les autorités écclésiastiques se rendirent rapidement compte que la pièce était avant tout une vive critique de l’église apolistique et romaine. Il n’en reste pas moins que la pièce provoque toujours des polémiques : ce qu’il faudrait retenir de ce texte, ce n’est pas le personnage de Mahomet mais bien la dangereuse fascination exercée par le discours religieux sur les jeunes...

Cette tragédie composée par Voltaire en 1736 a été representée pour la première fois à Lille en 1741. Ayant tout d’abord reçu un bon accueil du public, la pièce est cependant jugée inconvenable par certains spectateurs qui la trouvèrent dangeureuse : la vive critique de la religion qui y est faite n’est pas du goût de certains qui y voient provocation et blasphème. Pour défendre Voltaire, l’éditeur de l’époque, explique que l’intention du philosophe est justement de prévenir les hommes du fanatisme religieux. Pourtant, les poursuites engagées contre l'auteur, l’ont finalement décidé à retirer sa pièce. Pour rendre justice au philosophe, l’éditeur a décidé de reproduire une lettre que Voltaire aurait rédigée à l’attention du roi de Prusse (20 janvier 1742). En voici un extrait qui prouve le bienfondé des intentions du philosophe : « Votre Majesté sait quel esprit m‘animait en composant cet ouvrage. L’amour du genre humain et l’horreur du fanatisme, deux vertus qui sont faites pour être toujours auprès de votre trône, ont conduit ma plume. J’ai toujours pensé que la tragédie ne doit pas être un simple spectacle, qui touche le coeur sans le corriger. Qu’importent au genre humain les passions et les malheurs d’un héros de l’Antiquité, s’ils ne servent pas à nous instruire ? (...) Ceux qui diront que les temps de ces crimes sont passés, qu’on ne verra plus de Barcochebas, de Mahomet, de Jean de Leyde, etc., que les flammes des guerres de religion sont éteintes, font, ce me semble, trop d’honneur à la nature humaine. Le même poison subsiste encore, quoique moins développé : cette peste, qui semble étouffée, reproduit de temps en temps des germes capables d’infecter la terre. »  p.14 A la lecture de ce texte, n’y a pas de doute sur l’intention de Voltaire. Pourtant le sujet traité est si sensible, qu’une interprétation un peu rapide de la pièce peut facilement porter à confusion.

Pour contextualiser la présente édition de cette pièce, j’ai trouvé opportun de reproduire un extrait de la postface de Jérôme Verain qui, conscient de son caractère polémique, nous explique les dispositions de cette nouvelle « version » du Fanatisme ou Mahomet le Prophète : « La publication ou la représentation du Mahomet de Voltaire, en France ou en Europe, expose de nos jours à deux procès d’intention ; celui de la provocation gratuite, et celui d’une arme fournie aux détracteurs de l’Islam. D’un côté, en effet, on peut comprendre qu’un musulman ressente la seule lecture du titre comme une insulte. S’il supporte de lire le texte, l’outrance de la charge - et le simple fait, d’ailleurs, que le Prophète soit représenté en chair et en os - le blessera davantage encore. A l’inverse, les islamophobes de tout poil se réjouiront de voir Mahomet assimilé à un vieillard cynique et calculateur, lubrique et avide de pouvoir. Pour éviter de faire trop de peine aux uns et trop plaisir aux autres, le plus simple, évidemment, serait de s’abstenir. La faiblesse littéraire de la pièce, au style grandiloquent, aux personnages manichéens (les bons Mecquois contre les méchants mulsumans), et dont l’intrigue plus que chargée s’apparente moins à la tragédie qu’au mélodrame, fournirait d’ailleurs une excuse toute trouvée à l’autocensure. Mais l’excuse, justement, serait trop commode : renoncer à publier en France à l’aube du 3e millénaire, une oeuvre de Voltaire, c’est évidemment un scandale en en acceptant un autre. Car garder la pièce sous le boisseau, sous prétexte que « la diffamation des religions » serait « incompatible avec le droit à la liberté d’expression », reviendrait non seulement à ménager les croyants sincères et pacifiques mais à céder, du même coup, aux amateurs de fatwas et d’autodafés qui sont loin d’avoir désarmés. p.118 

Et Jérôme Verain d’argumenter encore : « Si l’on accepte de ne pas s’enfermer dans la logique stérile du blasphème, on verra que le véritable sujet de la pièce est précisement l’étrange séduction du discours religieux, la fascination qu’il exerce, en particulier, sur les jeunes âmes. Comme l’indique l’ordre des mots dans le titre original, le sujet est le fanatisme en général, et non la perversité d’un « prophète » de théâtre, peint plus mauvais que nature pour les besoins de la démonstration : le conditionnement mental, problème social, plus que la malhonnêteté, accident individuel. » p.127 extrait de la postface Fureur et séduction de Jérôme Verain.

A la lumière de ces arguments, je ne saurais que trop me ranger à l’avis de Jérôme Verain. Car lire aujourd’hui ce texte du 18e siècle nous rappelle tristement que les préconisations d’il y a presque trois siècles sont malheureusement toujours valables aujourd’hui... Le problème principal dénoncé étant bien celui du fanatisme religieux et pas autre chose...

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  • Titre : Le fanatisme ou Mahomet le prohète
  • Auteur : Voltaire
  • Editions : Mille et une nuit
  • Date de parution : Décembre 2010
  • Texte introduit par la lettre de Voltaire au Roi de Prusse
  • Postface : Jérôme Verain
  • Couverture : Olivier Fontvieille
  • Illustration de couverture : Mahomet montant la jument Buraq à tête de femme, guidé par l’archange Gabriel. Miniature de Nizami Khamsa
  • Nombre de pages : 142 p.
  • ISBN : 978-2-75550-139-1