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La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement - Svetlana Alexievitch

Élue Prix Nobel de Littérature 2015 pour l’ensemble de son oeuvre, Svetlana Alexievitch a travaillé tout au long de sa carrière sur la mémoire de l’ère soviétique en collectant de nombreux entretiens auprès de témoins « ordinaires ». Plus littéraire qu’historiographique, son travail s’intéresse davantage à l’âme humaine qu’aux faits purement historiques : «  J’ai toujours été tourmentée par le fait que la vérité ne tient pas dans un seul esprit. Qu’elle est en sorte morcelée, multiple, diverse, et éparpillée de par le monde. (...) Qu’est-ce que je fais ? Je recueille les sentiments, les pensées de tous les jours. Je recueille la vie de mon époque. Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire de l’âme. Ce dont la grande histoire ne tient pas compte d’habitude, qu’elle traite avec dédain. Je m’occupe de l’histoire laissée de côté. (...) Il n’y a pas de frontières entre les faits et la fiction, les deux se chevauchent. Même un témoin n’est pas impartial. Quand l’homme raconte, il crée, il lutte avec le temps comme le sculpteur avec le marbre. Il est un acteur et un créateur. » (p. 663-664, extrait du discours de Stockholm lors de la remise du prix Nobel à Svetlana Alexievitch). La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement réunit ainsi des dizaines d’entretiens collectés depuis les années 1980 après le démantèlement de l’URSS sous l’ère Gorbatchev.

De la consolation par l’apocalypse ou de la fascination du vide ?


    © Nous luttons pour la paix : calicot pour défilé, Spiridon Ion Cepleanu, 2008

De la fin de l’Homo Sovieticus dont il est ici question, il existe autant d’interprétations qu’il y a de témoins. Parmi les riches entretiens retranscrits par Svetlana Alexievitch, il y a par exemple ceux des fidèles au Parti et ceux qui croyaient à la nouvelle Russie de Gorbatchev. Il y a les témoignages des victimes et ceux des bourreaux. Il y a les témoignages de ceux qui ont choisi. Et de ceux qui n’ont pas choisi. Il y a les récits sur l’utopie communiste et ceux sur la Perestroïka et la Glasnost. Dans cette Fin de l’homme rouge, il est aussi question des goulags, des komsomols, de bonheur perdu mais aussi d’espoirs contrariés, de craintes légitimes ou encore de trahisons infâmes. Entre regrets, colère, révolte, tristesse, nostalgie, amertume et parfois remords, tous ces récits qui ont pour point commun la souffrance, démontrent que l’Homme n’est pas exclusivement conditionné par le Bien OU le Mal mais qu’il est confronté aux deux toute sa vie : qu’il ait (eu) ou non le choix d’arbitrer ses décisions, le « petit homme » auquel s’intéresse Svetlana Alexievitch est « un grand petit homme (...) car la souffrance le grandit. (...) Il raconte lui-même sa petite histoire et, en même temps que sa propre histoire, il raconte la grande histoire » (p. 664). Lecture difficile s’il en est, cette Fin de l’homme rouge a ceci de puissant en ce qu’elle interpelle en chacun de nous. Il ne s’agit donc nullement de visions romantiques exclusivement guidées par l’amour des lettres ou le besoin de création littéraire mais de témoignages concrets dont la collecte n’a été possible que grâce à l’instauration d’une relation de confiance. Aussi, parce que lire est un acte militant, se pencher sur les travaux de Svetlana Alexievitch, c’est faire preuve d’ouverture d’esprit : cela offre d’intéressantes pistes de réflexion sur ce processus qui dicte la mainmise d’une minorité agissante sur la majorité passive. Une lecture éprouvante qui ne manque pas de questionner nos façons de penser et qui doit bousculer nos convictions...

Pour découvrir ce titre de Svetlana Alexievitch au format de poche, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement : Suivi de À propos d’une bataille perdue.


Feuilleton radiophonique sur «  La fin de l’homme rouge », Maison de la Radio


Pour aller plus loin au sujet de cet essai, je vous invite à écouter la création radiophonique réalisée par Laure Ergorff (2014) initialement proposée à l’écoute sous forme de feuilleton au Studio 114 de la Maison de la Radio. Il s’agit d’une sélection de 5 textes opérée par Jean-Pierre Thibaudat.

Entretien avec Svetlana Alexievitch pour Mediapart


Pour en savoir plus sur la démarche de l’auteure au sujet de La fin de l’homme rouge, je vous invite à découvrir cet entretien réalisé par Dominique Conil et Lorraine Kihl pour Mediapart (octobre 2014).



Détails bibliographiques


  • Titre : La fin de l’homme rouge
  • Sous-titre : Ou le temps du désenchantement
  • Auteur : Svetlana Alexievitch
  • Traducteur : Sophie Benech
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Babel
  • Date de parution : Septembre 2013
  • Nombre de pages : 675 p. 
  • ISBN : 978-2330066840
  • Couverture et illustrations :  © Andrei Liankevich


Une vie chinoise 2 : le temps du parti - Li Kunwu

Après Le temps du père, vient Le temps du parti. Dans ce second tome d'Une vie chinoise, Xiao Li évoque ses souvenirs de l'ère post-maoiste : le groupe anti-révolutionnaire de la bande des 4 a été arrêté. Deng Xiaoping rétabli dans ses fonctions de vice-président du Comité central, prend la relève du Grand Timonier. Après 10 ans passés dans le camp de rééducation des cadres (village de Mi le), le père de Xiao Li est réhabilité par le parti et même nommé directeur général. Xiao Li, engagé dans l'armée, ne désespère pas malgré des antécédents familiaux accablants (sa famille compte en effet des propriétaires terriens), d'entrer au parti tout comme son père. Sa mère est devenue infirmière à l'hôpital du Kunming et sa soeur Meimei a été envoyée à la campagne pour y travailler comme ouvrière agricole. Xiao Li demande son intégration à l'unité de production et part travailler à la campagne. Pendant ce temps, Deng Xiaoping engage le mouvement de la "libération de la pensée" : le pays vit une période de transformation qui amène un souffle de liberté. Xiao Li est sollicité par les autorités pour ses talents de dessinateur et revient en ville où il constate que les choses ont bien changé. La lutte des classes prend fin et la Chine entame l'écriture d'une nouvelle page de son histoire ("La révolution culturelle, c'était une erreur. Le parti s'est laissé embarquer par une clique d'extrémistes... Mais maintenant, c'est réglé tout ça. Oublié." p.62)...

La mort de Mao Zedong en 1976 laisse les chinois désemparés. Avec lui, s'envole l'utopie communiste imaginée par les grands frères soviétiques. Mais Xiao Li à l'image de ses camarades, perpétue obstinément le souvenir de son idole. Les temps ont pourtant changé et en dépit des bouleversements que connait le pays, Xiao Li continue d'idéaliser la Chine communiste enseignée par son père. Avec toujours autant d'honnêteté que pour Le temps du père, Li Kunwu se rémémore cette période étrange pendant laquelle le mouvement de la libéralisation de la pensée bouscule les convictions communistes. Le pays essaie de ratrapper le temps perdu : les dancings réouvrent, les premiers touristes arrivent en même temps que le pays se modernise et s'ouvre timidement au capitalisme avec son économie socialiste de marché ("car le peuple chinois a lui aussi, le droit de se développer ! Le droit au confort ! Vous verrez nous aussi, nous aurons un jour des salles de bains chez nous ! " p.179). Nous sommes alors au début des années 80. Ce second tome, plus court que le premier, passe peut-être trop rapidement sur les événements historiques et biographiques. On regrettera l'application et la minutie apportée au scénario du Temps du père qui parait plus travaillé, mieux étudié mais l'album conserve tout de même son intérêt et mérite une lecture attentive. Histoire à suivre avec le troisième tome : Le temps de l'argent.

Pour compléter votre lecture du premier tome, vous pouvez vous procurer le second tome sur Amazon via le lien suivant : Une vie chinoise, tome 2.

  • Titre : Une vie chinoise 2 : Le temps du parti
  • Scénario et dessins : Li Kunwu et P. Ôtié
  • Éditeur : Kana
  • Collection : Made in
  • Date de parution : 2009
  • Nombre de pages : 198 p.
  • ISBN : 978-2-5050-0761-6
  • Crédits photographiques : © Li Kunwu

Une vie chinoise 1 : le temps du père - Li Kunwu

Premier tome de la série Une vie chinoise, Le temps du père témoigne des 21 premières années de la vie de Xiao Li à Kunming dans la province du Yunan (1955 - 1976). La jeune République de Chine proclamée par Mao Zedong en 1949 se lance à l'époque dans le Grand bond en avant (1958-1960) qui provoque la Grande famine de 1959-1961. Celle-ci s'ensuit du Mouvement d'éducation socialiste (1962-1965) et de la Révolution culturelle (1969-1976). Le secrétaire du Parti Li et sa femme élèvent leurs enfants Xiao Li et Meimei en leur inculquant dès leur plus jeune âge, le culte du Grand Timonier (on leur enseigne à répéter Mao zhuxi wansui / 毛主席万年 qui signifie Que notre président Mao vive 10 000 ans). La propagande communiste porte ses fruits : la population se sacrifie pour la communauté, les 3 poisons (féodalisme, capitalisme et révisionnisme) doivent être anéantis et les 5 bêtes noires (propriétaires terriens, réactionnaires, droitistes, opposants et capitalistes) dénoncées et punies. Xiao Li profite de la vague des dazibaos pour donner libre cours à sa passion pour le dessin. De fil en aiguille, les dénonciations et les grandes campagnes d'autocritiques organisées par les autorités causent l'arrestation de nombreuses personnes dont le père de Xiao Li. Malgré tout, cet événement n'entâche pas la fidélité sans bornes au Parti du jeune garçon...


Le projet intialement proposé par P. Ôtié et Li Kunwu aux éditions Dargaud devait porter sur Marco Polo. A la demande des éditions qui trouvaient plus intéressante l'idée d'un album autobiographique, le dessinateur s'est lancé dans la production de cette série. Ce récit autobiographique de Li Kunwu ne se veut pas politique mais historique. Le dessinateur chinois y raconte Une vie chinoise parmi tant d'autres. Pas de parti pris pour ce travail basé sur la mémoire et ponctué par les événements politiques marquants de l'histoire de la Chine. Avec sincérité (peut-on parler de naïveté ?), Li Kunwu livre une autobiographie presque détachée, un portrait documenté et parfois méconnu de la Chine de Mao. On y apprend entre autres exemples comment les chinois ont participé à l'effort du Grand bond en avant en brûlant le torchis des maisons ou en sacrifiant leurs cheveux pour fertiliser les terres. On y découvre aussi comment les enfants ont été sollicités pour la chasse aux 4 nuisibles pendant la Grande famine (ils devaient ramener des queues de rats à l'école pour prouver qu'à leur niveau, ils étaient capables de contribuer à l'effort national). Toute la population se vouait alors corps et âme à la cause révolutionnaire communiste sans aucun recul. A travers ses yeux d'enfants puis son regard d'adolescent, Li Kunwu livre une histoire de la Chine en bâtissant un pont entre deux générations. C'est ça qui nous rend si précieux son témoignage inédit...


D'un point de vue artistique, on est tenté à cette lecture de se demander comment Li Kunwu s'est frayé un chemin jusque nos contrées européennes. Eh bien, c'est grâce à P. Ôtié, scénariste, que le dessinateur chinois est introduit dans l'univers de la BD à l'occidentale. Sa passion pour le dessin a ainsi trouvé grâce à cette opportunité, le moyen de s'exprimer différemment : habitué à illustrer des affiches de propagande ou à exécuter des commandes, l'inventivité de Li Kunwu trouve ici un terrain d'expérimentation idéal pour sa création artistique. On peut aimer ou non les dessins aux personnages grossiers ou le trait encore hésitant mais le propos est pertinent et le projet remarquable. Grâce à cette série, on se rend compte que la bande-dessinée chinoise a toute sa place dans le 9e art et qu'elle gagne à se développer et à se démocratiser. Bref, Le temps du père appelle la lecture du second tome : Le temps du parti. A bientôt donc pour la suite et surtout n'hésitez pas, partez à la découverte de cette belle série qui promet un avenir souriant au 9e art à la pékinoise ou à la cantonnaise, comme vous préférez...

Pour aller plus loin sur la démarche du dessinateur, je vous invite à visionner la vidéo ci-dessous de l'entretien de Li Kunwu pour le 64 minutes de TV5 Monde.



Enfin, si cette chronique vous a donné envie de découvrir cette oeuvre, notez que vous pouvez vous la procurer sur Amazon via le lien suivant : Une vie chinoise, tome 1.

  • Titre : Une vie chinoise 1 : le temps du père
  • Préface : Pierre Haski
  • Scénario et dessins : Li Kunwu et P. Ôtié
  • Éditeur : Kana
  • Collection : Made in
  • Date de parution : Juin 2009
  • Nombre de pages : 256 p.
  • ISBN : 978-2505006084
  • Crédits photographiques : © Li Kunwu et P. Ôtié

Le fidèle Rouslan - Gueorgui Vladimov

Comme tous ses congénères, Rouslan a été sélectionné pour faire partie de l'élite des gardiens du goulag. Son flair, sa prestance, sa persévérance à toute épreuve et son obéissance entêtée ont fait de lui l'un des meilleurs éléments du camp. Rouslan est un chien. L'un des meilleurs chiens de garde que le système concentrationnaire soviétique ait pu dressé : comme tous les autres, il a eu ses périodes de doutes, de colère et de révolte face à l'incohérence et l'absurdité des bipèdes mais la récompense de sa fidélité inébranlable vaut malgré tout la chandelle. Qu'importe les quelques brimades ou humiliations au regard du plaisir procuré au maître. Qu'importe les misérables punitions lorsque l'on a l'honneur de faire la fierté du service. Qu'importe enfin de n'être pas le plus dangereux ou le plus malin de tous lorsque l'on représente l'un des meilleurs garants de l'ordre et de la discipline. Pour Rouslan, rien n'est si exaltant que de pouvoir attaquer un détenu sur les ordres de son maître en guise de récompense. Sa vie aurait d'ailleurs été (presque) parfaite si ce n'était ce jour funeste où son maître, l'entraînant de l'autre côté des barbelés, ne l'avait rendu à la forêt. Que pouvait-il donc faire de cette soudaine liberté sans personne pour lui dicter des ordres ? Abandonné à un sort plus qu'incertain, Rouslan décide malgré tout d'attendre le retour du convoi des soldats pour retourner au Service...

Rouslan n'a beau être qu'un chien, il est pourtant doté d'une intelligence hors normes. En tous cas, c'est ce que penseraient la plupart des humains : il comprend vite, il sait se faire petit quand c'est le moment, il sait taire ses propres pensées, bref, il sait ce que veut son maître. N'en est-il pas le parfait prolongement exécutif ? C'est sûrement l'une des raisons pour lesquelles son maître lui pardonne parfois ce que nous humains, qualifierions de sautes d'humeur ou de caprices (après tout, les chiens ont tous une part de sauvagerie incontrôlable). Mais voilà, Rouslan est d'une fidélité extrême. C'est d'ailleurs l'une de ses plus grandes qualités hormis peut-être son apparente indifférence : "car la vérité et la clé même de l'énigme de Rouslan, ce n'était pas que le Service pût avoir tort en quoi que ce fût à ses yeux, c'était qu'il ne tenait pas ses brebis pour coupables, à la différence de Iéfréïtor et des autres maîtres." (p.188). Une fidélité écoeurante tant elle frise le fanatisme. Mais pourquoi donc cette obstination à obéir aux ordres, cette soumission idiote ? Au mépris de ses autres copains qui ont su s'adapter et tirer profit de leur situation comme Alma son ex-petite amie, Djoulbarss, le terrible chef de meute ou Trésor, peut-être le plus éclairé de tous, Rouslan n'a rien d'autre en tête que d'accomplir son devoir. A travers cette remarquable allégorie animalière, c'est ce que dénonce Gueorgui Vladimov. Cette lecture évoquera sans doute l'ombre du cruel Rudolph Hoess de Robert Merle (cf. La mort est mon métier) qui comme un chien fidèle au parti, est complètement obnubilé (ou abruti ?) par son sens du devoir...

Publié clandestinement pour la première fois en Allemagne en 1973 puis en France en 1978, ce roman de Gueorgui Vladimov dénonce violemment l'absurdité du système concentrationnaire russe. Pendant un temps attribué à la paternité d'Aleksandr Soljenitsyne, Le fidèle Rouslan qui ne devait être édité en Russie qu'après la Perestroïka (1985-1991), laisse un goût amer porté par un récit puissant et bouleversant. Prêtant ses mots et ses pensées au chien fidèle, Gueorgui Vladimov milite pour la liberté artistique. Sous la menace et la censure de l'époque, celui que les autorités russes considèrent comme dissident, est obligé de fuir l'Ukraine. Son combat pour la liberté d'expression sera couronnée par le succès du Fidèle Rouslan, une de ses oeuvres majeures. Et l'on ne pourra que se ranger à l'avis d'Owen Matthews qui confie dans son excellente préface : "En tant qu'auteur, Vladimov tenta de trouver un sens à ce monde absurde, sacrifié par les horreurs de l'ère stalinienne. En tant qu'activiste dissident, il cherchait à révéler au monde les hypocrisies et les absurdités de la vie soviétique. Et si, à l'inverse d'un Soljenitsyne, il ne connut pas le goulag à proprement parler, il eut à subir les horreurs du siècle russe jusque dans sa chair." (p.II).

Avec la réédition de ce chef d'oeuvre magnifique, c'est une lecture majeure que les éditions Belfond (collection Vintage) proposent de (re)découvrir. Un grand merci à elles et à Babelio pour ce roman que dont je ne peux que vous dire : "Lisez-le !". Du cinq étoiles, assurément !

N'hésitez pas plus lontemps et découvrez de toute urgence ce livre, en vente sur Amazon via le lien suivant : Le fidèle Rouslan.




Extraits 

"Jamais, répondait-il, jamais un chien ne peut mordre un homme qui l'aime à la folie. Croyez-moi, je suis un vieux dresseur de chiens, un enfant de la balle en matière de cynologie, permettez-moi de vous dire, eh bien, il n'y a que l'homme qui soit capable d'une telle perversion." (propos de l'instructeur p.127)

"Si l'homme pouvait deviner le contenu des prières des chiens, il découvrirait la même plainte sempiternelle : la plainte d'un être souffrant de ne pouvoir ni pénétrer l'âme mystérieuse du bipède ni de discerner ses desseins immortels. Oui, l'animal comprend que l'homme est grand, et que sa grandeur va aussi loin dans le sens du bien que dans celui du mal ; mais il ne peut atteindre tous les sommets, tous les paliers avec lui, il doit fatalement s'arrêter quelque part en cours de route et se révolter." (p. 160)

  • Titre : Le fidèle Rouslan
  • Titre original : Vernyi Ruslan
  • Auteur : Gueorgui Vladimov
  • Éditeur : Belfond
  • Collection : Vintage
  • Préface : Owen Matthews
  • Traducteur : François Cornillot
  • Date de parution : Janvier 2014
  • Date de parution originale : 1973 en Allemagne / 1978 en France
  • Nombre de pages : 273 p.
  • Couverture : Photo © Alex Williamson / Ikon Images / Corbis-Franco Vogt / Corbis
  • ISBN : 978-2-7144-5664-9

Les comitadjis - Albert Londres

1931. Le royaume de Bulgarie de Boris III est le théâtre de violentes confrontations entre communistes, révolutionnaires et ligues fascistes des Balkans au moment où Albert Londres se rend en mission à Sofia. Les guerres balkaniques de 1911 et 1913 qui conduisent au partage de la Macédoine entre Grèce, Serbie et Bulgarie, laissent notamment une Bulgarie en proie à des terribles conflits internes opposant les deux principales factions de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (ORIM). Cette organisation révolutionnaire fondée sur la tradition des Haïdouks dont les missions premières étaient de lutter contre l'invasion de l'empire Ottoman (Bachi-Bouzouks), s'est substituée au gouvernement. Véritable état dans l'état, l'ORIM a pris le pouvoir : contrôlant tous les secteurs les plus importants du pays, l'ORIM ne rencontre quasiment pas de résistance excepté au sein même de ses rangs (les protoguérovistes contre les nouveaux les partisans d'Ivan Mikaïloff). Sous prétexte de défendre les intérêts bulgares (cf. leur devise : "la liberté ou la mort"), l'ORIM instaure la dictature via les tchétas, bandes armées constituées de Comitadjis. Ceux qui dans le début des années 1930 osent encore se soulever contre le triumvirat formé de Mikaïloff, Karadjoff et Razvigoroff sont systématiquement éliminés : "L'organisation a changé de peau. C'est un antre de terroristes. De la peau de lion à la peau de loup." (p.45). Dans un contexte politique complexe où comme toujours le partage et la délimitation des territoires fait sans exceptions des peuples lésés, il est évident qu'un rapprochement politique entre Bulgarie et Yougoslavie soit impossible. D'après Albert Londres, cette poudrière des Balkans trouverait peut-être une solution comme le proposait Stamboulisky dans la création d'une confédération des pays slaves du sud. Mais les hommes sont-ils suffisamment sages pour se ranger à une telle entente ? Albert Londres ne semble pas le croire. Dans son style inimitable, le célèbre reporter propose avec Les comitadjis, son dernier livre, un témoignage important dont on gagnerait à se souvenir...

Lire aujourd'hui ces reportages ne perd en rien de son intérêt : au contraire, leur valeur peut, dans la mesure du crédit que l'on y porte, intéresser l'histoire politique complexe des pays des Balkans. La Bulgarie n'est évidemment pas représentative de tous les pays des Balkans mais son cas présente les prémices communs à certains événements et évolutions qui devaient plus tard frapper les pays de l'Europe du Sud-Est (ère soviétique, effondrement de l'URSS...). Mais au delà de la dimension politico-historique, ce reportage d'Albert Londres révèle les méchants rouages d'un système d'oppression quasi terroriste. L'organisation, le recrutement, les missions, le financement... On se demande d'ailleurs comment Albert Londres réussit à pénétrer les arcanes de l'ORIM sans s'attirer ses foudres. A cette lecture, on pense inévitablement aux associations mafieuses étudiées par Roberto Saviano dans Gomorra ou par Manfredi Giffone dans La Pieuvre. Autre époque, autre pays, mais les pratiques se ressemblent beaucoup. On peut aimer ou non le style un peu sensationnaliste du reporter mais on peut le remercier d'avoir sensibilisé l'opinion publique aux dérives des Comitadjis. Grâce au recul que l'on a aujourd'hui par rapport au début des années 30, on peut appréhender certains tournants de l'histoire des Balkans au regard des informations relayées par le journaliste. Bref, Les comitadjis constituent à mon sens un des meilleurs travaux d'Albert Londres. Ce livre suscite une réflexion rétrospective intéressante sur ce pan de l'histoire bulgare...

Si vous souhaitez vous procurer ce livre, il est disponible sur Amazon via le lien suivant : Les Comitadjis.

  • Titre : Les comitadjis
  • Sous-titre : Le terrorisme dans les Balkans
  • Auteur : Albert Londres
  • Éditeur : Le serpent à plumes
  • Collection : Motifs
  • Date de parution : Avril 2002
  • Date de première publication : 1932 chez Gallimard
  • Nombre de pages : 191 p.
  • Couverture : ©Karen Petrossian, Olivier Mazaud, Bernard Perchey
  • ISBN : 2-84261-341-4


Contre le bourrage de crâne - Albert Londres

C'est à l'occasion de ses missions comme correspondant de guerre pour le quotidien Le Petit Journal, qu'Albert Londres a couvert les fronts de France, de Belgique, d'Angleterre, d'Italie et d'Allemagne pendant la 1ere guerre mondiale. Toutes parues au journal entre juillet 1917 et décembre 1918, les dépêches rassemblées dans ce document font un état quasi-quotidien des avancées des fronts. Comme l'apprendra Albert Londres à ses dépens, le secret militaire auquel est soumis le reporter de guerre prime sur la liberté de la presse : ayant signé les Instructions concernant les correspondants de guerre français aux armées du Ministère de la guerre, il est contraint à la discrétion voire au silence. Certains de ses articles sont même censurés dans leur totalité car celle que l'on surnomme aussi Anastasia (la censure), veille assidûment sur les informations qu'il convient ou non de divulguer. On ne s'étonnera dès lors pas qu'Albert Londres, loyal partisan de la vérité et fervent défenseur de la liberté d'expression, tente le tout pour faire passer ses papiers, et ce, au risque d'être fiché comme "Mauvaise tête" par le haut commandement de la Mission de la presse française...

Contre le bourrage de crâne, titre j'imagine, donné à ce recueil pour illustrer la révolte d'Albert Londres contre la censure et la propagande, réunit quelques-uns des reportages parus à l'époque. Les scènes (attaques, incendies, rencontres, combats, marches...) décrites par Albert Londres plongent littéralement le lecteur dans la guerre. On s'y croirait. Les chroniques de guerre si l'on peut les qualifier ainsi, sont courtes et elles sont rédigées dans un style très littéraire qui détonne par rapport à l'écriture journalistique à laquelle nous sommes aujourd'hui habitués. Contre le bourrage de crâne se présente comme une simple succession des feuillets qui n'a plus la même résonnance qu'au moment où les articles ont été publiés. Si les faits exposés gardent une forte valeur informative par rapport aux déroulements des événements, j'ai trouvé leur lecture fastidieuse. Malgré le respect chronologique des publications, la brièveté des textes et leur grand nombre ne participent pas à une bonne appréhension de la politique propagandiste subie à l'époque par Albert Londres. Pour moi, il manque quelque chose à ce livre que même la plume d'Albert Londres n'est pas parvenue à compenser... En fait, j'ai eu l'impression que l'évocation de la censure s'apparentait plus à un argument commercial qu'à une sincère problématisation de la question et j'ai trouvé cela gênant. Peut-être est-ce d'ailleurs à cause de cela que je n'ai pas apprécié les textes à leur juste valeur ? En tous cas, c'est mon sentiment et je serais bien curieux de connaître l'avis de ceux qui ont lu ce livre...

Sinon, pour en venir rapidement à la guerre, aux soldats ou aux rencontres militaires rapportés, la narration m'a rappelé certains passages de L'art français de la guerre d'Alexis Jenni qui propose une immersion très réaliste dans les champs de bataille. Pour les curieux, les textes publiés originiellement dans Le Petit Journal sont consultables sur la base Gallica de la BNF. Pour ceux qui s'intéressent à l'iconographie relative aux caricatures d'Anastasia, vous pourrez en retrouver sur le site sympathique de Caricadoc (il s'agit d'un site commercial).

Enfin, vous noterez que le livre est disponible sur Amazon via le lien suivant : Contre le bourrage de crâne.  

  • Auteur : Albert Londres
  • Titre : Contre le bourrage de crâne
  • Éditions : Arléa
  • Collection : Arléa poche
  • Date de parution : Avril 2008
  • Nombre de pages : 359 p.
  • Illustration de couverture : Affiche 1914. Leemage
  • ISBN : 978-2-869-598133
  • Crédit photographique : Madame Anastasie d'André Gilles


Les cahiers russes - Igort

La Démocrature (ou dictocratie), mot-valise composé à partir de démocratie et dictature, est un terme bien trouvé pour décrire le régime politique de Poutine. Journaliste pour la Novaïa Gazeta, Anna Politkovskaïa, fervente militante des droits de l'homme, est morte assassinée le 7 octobre 2006 à l'âge de 48 ans pour avoir exercé sa liberté d'expression. Particulièrement obsédée par la cause tchétchène, la journaliste risque sa vie pour lever le tabou sur la question. Son combat a pour but de soutenir "des gens qui ont connu des choses de la vie que la plupart des gens ne connaîtront jamais." (Novaïa Gazeta, 29 octobre 2001 - p.13). Pour ce deuxième tome de son dyptique sur les pays de l'ex-URSS, Igort part cette fois-ci sur les traces de la téméraire journaliste. Après s'être intéressé aux mémoires du temps de l'URSS (Les Cahiers ukrainiens), Igort se penche cette fois-ci sur la guerre oubliée du Caucase en allant à la rencontre de quelques témoins des guerres de Tchétchénie (cf. les récits de Moussa et de la mère de Toupal). Aidé de Galya Ackerman (traductrice française d'Anna Politkovskaïa) dans ses investigations, Igort revient sur l'assassinat de journalistes (dont celui d'Anna Politkovskaïa), la crise du théâtre de Doubrovka (23-16 octobre 2002), la Zatchistka, la tragédie de Beslan (1er et 3 octobre 2004), le rôle de l'OGPU au début des années 1930 et les origines du conflit tchétchène (qui remontent à 1785). Puisant également ses récits dans des sources diverses (souvenirs de Galya Ackerman, archives du forum des vétérans de Tchétchénie, dépositions, informations de la Novaïa Gazeta, etc.), Igort relaie à sa façon les investigations journalistiques d'Anna Politkovskaïa et rappelle à la mémoire de la guerre oubliée du Caucase...

Comme pour ses Cahiers ukrainiens, Igort conserve une certaine distance vis-à-vis du sujet traité. Les informations rapportées sont factuelles et laissent au lecteur la possibilité de juger par lui-même des contenus rapportés. Bien évidemment, les exactions du gouvernement de Poutine sont répréhensibles et les faits racontés sont accablants mais l'auteur se garde bien de considérer son travail comme celui d'un journaliste. Comparativement au travail très subjectif de Joe Sacco qui expose des récits différents des mêmes guerres (cf. Reportages dont le chapitre intitulé Caucase s'applique à dépeindre les conditions de vie des réfugiés tchétchènes), Igort fait une proposition qui couvre un spectre plus large des évènements. Rendant tout d'abord hommage au courage d'Anna Politkovskaïa, Igort fidèle au travail de ses précédents cahiers sur l'Ukraine, donne corps à ses récits grâce à de magnifiques illustrations. Les propos traités sont malheureuux et tragiques. Les dessins sont donc forcément graves mais ils sont servis par un coup de crayon maîtrisé qui donne une âme aux récits. Igort s'approprie brillament les représentations de la propagande soviétique en y apportant une touche personnelle très identifiable. Certaines planches rappellent le fameux tableau de Picasso, Guernica. On sera touché par le récit Ma vie de héros ou par celui de Moussa... Sorte de carnet de notes illustré, ces excellents Cahiers russes réunissant de troublants récit-reportages sur la Russie de Poutine, doivent être lus dans la foulée des Cahiers ukrainiens. La lecture de ces cahiers ne peut laisser indifférent...

Pour confronter le travail de mémoire d'Igort au journalisme engagé d'Anna Politkovskaïa, lire Tchétchénie, le déshonneur russe.

Enfin, si vous le souhaitez, vous savez que ces cahiers sont disponibles à la vente sur Amazon. Vous pouvez vous les procurer sur le lien suivant : Les Cahiers Russes: La guerre oubliée du Caucase.

  • Titre : Les cahiers russes
  • Sous-titre : La guerre oubliée du Caucase
  • Auteur : Igort
  • Traducteur : Laurent Lombard
  • Éditions : Futuropolis
  • Date de parution : Janvier 2012
  • Nombre de pages : 171 p.
  • ISBN : 978-2-7548-0757-9

Les cahiers ukrainiens - Igort

Bien que la responsabilité des autorités soviétiques dans la terrible famine qui frappa l'Ukraine dans les années 1932-1933 soit aujourd'hui publiquement reconnue, les avis des historiens divergent encore sur la reconnaissance de l'Holodomor (en ukrainien : голодомо́р, littéralement « extermination par la faim ») comme génocide. Quelque soit l'issue du débat, il ne fait pas de doute que l'Holodomor soit un crime contre l'humanité. Résultat d'une "exploration sur le terrain pour comprendre ce qu'a été et comment a été vécu le rêve communiste de la Révolution à nos jours" (extrait tiré de la notice du livre sur Futuropolis), Les Cahiers Ukrainiens exposent quelques Mémoires du temps de l'URSS. C'est lors de ses divers séjours en Ukraine, Russie et Sibérie, qu'Igort, attaché à l'étude de la mémoire et du mythe, entreprend l'illustration de son dyptique dédié à ces quelques voix oubliées d'Ukraine (tome 1) et de Tchétchénie (tome 2). Ainsi qu'il le confie encore à l'éditeur : "Ce qui m'a intéressé, c'est que les histoires venaient à ma rencontre. Il me suffisait d'être à l'écoute. J'ai commencé à rencontrer des gens et à enregistrer ou filmer leurs témoignages, l'histoire de leur vie. Puis, étant donné que certains faits étaient couverts par le secret ou peu connus, je me suis mis à les étudier. Mais ce sont bien les témoignages recueillis que je dessine." Les histoires rapportées par Igort parlent d'elles-mêmes : entre quelques planches thématiques traitant des "Koulaks", de la "Litanie bolchévique assassine" (pratique répandue du cannibalisme pendant la famine) ou du rôle de l'OGPU, les destins tragiques de Serafima Andreïevna, Nikolaï Vassilievitch, Maria Ivanovna et Nikolaï Ivanovitch ébranlent sérieusement la légitimité et le bien-fondé de la politique soviétique de l'époque et accusent les horribles souffrances et traumatismes encore subis aujourd'hui par les tristes "héros" d'Igort...

Lorsque l'on évoque la question des génocides, on pense souvent à la Shoah ou au génocide arménien. Peu de gens se souviennent de l'Holodomor. Parce qu'un génocide n'est pas plus condamnable qu'un autre, le rappel à cet obscur et terrifiant épisode de l'histoire de l'Ukraine mérite d'être racontée mais surtout d'être entendue. Est-il admissible qu'un peuple fier et indépendant comme l'Ukraine soit ainsi fustigé pour avoir résisté à la collectivisation et refusé la "dékoulakisation" ? La réponse est évidente. Encore faut-il être au courant. Les Cahiers ukrainiens ont reçu le Prix 2011 de la Mémoire du Holodomor. Ce prix est décerné par le Comité représentatif de la Communauté ukrainienne de France et on est ravi pour cette reconnaissance du travail d'Igort. On sera par contre étonné d'apprendre que la famine et donc l'Holodomor n'est pas encore reconnue par la France comme étant un crime contre l'humanité. Quant à la reconnaissance de l'Holodomor comme génocide, on s'étonnera encore une fois de l'absence de la France parmi les 24 pays ayant pris parti en sa faveur. Ignorance ou méconnaissance, qu'en penser ?

Igort n'a pas la prétention de réécrire l'histoire mais son angle de vue est intéressant : "Je suis un auteur curieux, j'aime explorer et j'ai trouvé naturel de m'attaquer à une narration qui part d'une vision documentaire. Pour moi, il était important de trouver une écriture personnelle qui se mesure à la réalité du terrain que j'avais découvert, et de pouvoir mettre au jour ce travail." Son récit est d'ailleurs quelquefois elliptique et manque en conséquence de liant mais sa démarche reste cohérente, son sujet captivant et son travail de graphisme superbe. Pour en venir aux questions esthétiques, Igort ne se cantonne pas à un style ou une technique. Il jongle sur plusieurs registres en alternant les planches en noir et blanc et les planches dans les tons sépias. Ses traits sont tantôt nets, tantôt brouillons. Parfois même, les pages sont "tachées" et cela confère à l'ouvrage une certaine touche qu'on peut ou pas apprécier mais c'est certain, cette bande-dessinée en ravira plus d'un. Personnellement, il s'agit pour moi d'une très belle réussite. A très bientôt donc pour le compte-rendu du tome 2 : Les Cahiers russes.

Si vous souhaitez vous procurez ce livre, notez qu'il est disponible sur Amazon à l'adresse suivante : Les Cahiers Ukrainiens: Mémoires du temps de l'URSS.

Extrait

L'Ukraine d'aujourd'hui cherche l'appui international pour que l'Holodomor soit reconnu au palais de verre de l'ONU comme génocide. La Russie, membre permanent, a droit de veto. Elle menace de l'exercer.
Nous sommes le 26 septembre 2008, l'Ukraine retire sa motion.
Reconnaissant la famine comme crime contre l'humanité : Argentine, Azerbaïdjan, Belgique, Canada, Estonie, Géorgie, Italie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Pologne, États-Unis, Hongrie, Vatican.


  • Titre : Les cahiers ukrainiens
  • Sous-titre : Mémoires du temps de l'URSS
  • Auteur : Igort
  • Traducteur : Laurent Lombard
  • Éditions : Futuropolis
  • Date de parution : Novembre 2011
  • Nombre de pages : 175 p.
  • ISBN : 978-2-7548-0266-6

Rescapé du camp 14. De l'enfer nord-coréen à la liberté - Blaine Harden

La Corée du Nord est mondialement connue pour violer impunément les droits de l'homme. A la lecture de Rescapé du camp 14, cette idée que l'on a de ce pays lointain se trouve tout à coup matérialisée par l'ignoble entreprise de déshumanisation menée par le régime totalitaire. On croit savoir des choses en ouvrant le livre mais ce qu'on y découvre dépasse l'imagination. Ainsi que le souligne cet extrait de l'article Never again du journal The Economist du 21 avril 2012, "On peut penser que l'envergure des atrocités paralyse notre capacité à nous indigner (...). Il est certainement plus facile de brocarder le régime en qualifiant ses dirigeants de monstres extraterrestres que d'aborder les souffrances qu'il inflige. Qu'il s'agisse de meurtre, d'esclavage, de transferts forcés de population, de torture ou de viol, la Corée du Nord commet toutes les atrocités considérées comme des crimes contre l'humanité." (p.270). Et c'est vrai que nous avons un peu tendance à réagir de cette façon. La lecture de ce témoignage de Shin Dong-huyk qui est pétri d'une souffrance inimaginable, remédie donc quelque part à cette espèce de lâcheté. De ces crimes contre l'humanité perpétués par Kim Il Sung et par ses descendants Kim Jong Il et Kim Jong-un sur leurs propres concitoyens, les traumatismes provoqués sont irrémédiables. Accompagné et encouragé par Blaine Harden dans ce travail sur soi extrêmement difficile (raconter son expérience et combattre ses propres démons), Shin Dong-hyuk tente bien que mal de recouvrer son humanité. Espérant que cette douloureuse démarche serve à d'autres transfuges nord-coréens, le duo Shin Dong-hyuk/Blaine Harden dévoile des faits dont l'exposé même surpasse de loin tous les pires scénarios de films d'horreur...

Shin Dong-hyuk est le premier nord-coréen né dans le camp 14 à réussir à s'échapper (en 2005). Son parcours incroyable a fortement ému l'opinion publique mais il aura fallu du temps pour que son témoignage soit pris au sérieux. Le camp de détention de Kaechon a fait de Shin un être complètement déshumanisé : rien ne comptait plus que d'avoir à manger, fût-ce au prix de quelques larcins ou dénonciations. Ainsi, vendre sa propre mère et son frère, abandonner son père ou frapper ses camarades de classe n'avait jamais suscité en lui une quelconque culpabilité. Seuls les commandements du camp faisaient loi car le concept même de famille n'avait pour lui aucun sens. Pour bien comprendre le bourrage de crâne subi par les détenus, voici les 10 commandements qui régissent le camp :
1. Ne tentez pas de vous évader. Toute personne qui tenterait de s'évader sera abattue sur le champ. 
2. Le rassemblement de plus de deux prisonniers est interdit. Toute personne qui n'obtient pas l'autorisation d'un garde pour retrouver deux prisonniers ou plus sera abattue sur le champ. 
3. Ne volez pas. Toute personne surprise à voler ou en possession d'armes sera abattue sur le champ. 
4. Il faut obéir inconditionnellement aux gardes. Toute personne qui montre de la mauvaise volonté ou qui agresse physiquement un garde sera abattue sur le champ. 
5. Toute personne qui voit un fugitif ou une personne suspecte doit la dénoncer au plus vite. Toute personne qui fournit une cachette à un fugitif ou qui le protège sera abattue sur le champ. 
6. Les prisonniers doivent se surveiller les uns les autres et dénoncer immédiatement tout comportement suspect. 
7. Les prisonniers doivent faire davantage que réaliser le travail qui leur est assigné chaque jour. On considèrera que les prisonniers qui négligent leur quota de travail, ou qui ne réussissent pas à l'atteindre, suscitent le mécontentement, et ils seront abattus sur le champ. 
8. Hors du lieu de travail, il ne doit pas y avoir d'échanges entre les sexes pour des raisons personnelles. En cas de contact sexuel sans approbation préalable, les auteurs du délit seront abattus sur le champ. 
9. Les prisonners doivent se repentir sincèrement de leurs erreurs. Toute personne qui ne reconnait pas ses péchés et qui, à l'inverse, les nie ou exprime une opinion déviante sera abattue sur le champ. 
10. Les prisonniers qui violent les lois et les règlements du camp seront abattus sur le champ.

Vu la clarté de ces quelques règles de détention, nul n'est besoin de préciser toutes les horreurs commises au nom des ces commandements. Excepté peut-être les ignobles conditions de vie : faim, vermine, froid, puanteur, maladie, torture, punitions corporelles, viols, exécutions publiques... aucune humiliation ou violence n'est épargnée aux prisonniers. Rien d'étonnant à ce que Shin ait tenté de s'évader. Pourtant, malgré la réussite de son évasion, on n'est pas étonné par sa déclaration : "Je me suis échappé physiquement mais pas psychologiquement." (p.157). Après l'obtention de la nationalité sud-coréenne et ses séjours prolongés aux USA, Shin s'est physiquement rétabli mais il est toujours obsédé par les sévices qu'il a subi, par les crimes auxquels il a assisté et surtout par les choix qu'il a fait. Le poids de sa culpabilité est immense et il souffre de problèmes psychologiques graves dont il a du mal à se sortir. Aussi, bien que les sacrifices qu'il ait fait n'aient pas été vains et qu'il lui en coûte de continuer son combat, il est convaincu que la violation des droits de l'homme en Corée du Nord doit cesser...

Malgré sa valeur documentaire indéniable, ce témoignage m'a parfois donné l'impression de verser dans le sensationnalisme. Par certains moments, Blaine Harden assène les informations plus qu'il ne les transmet et son ton solennel peut déranger. Le témoignage de Shin est par ailleurs quelquefois noyé par la masse d'informations apportées par Blaine et le texte en est alourdi. Mais cette lecture qui fait froid dans le dos, est sans contestes une lecture qui ne laisse pas indifférent... Pour ceux qui s'intéressent à la question, Rescapé du camp 14 est une lecture incontournable.

Parmi les nombreuses sources présentes sur le net, quelques images satellites du camp de Kaechon (aussi appelé Goulag Coréen) sont accessible sur le site de North Korea Now. 

Enfin, si vous souhaitez vous procurer la version poche de ce livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Rescapé du camp 14 : De l'enfer nord-coréen à la liberté. 

  • Titre : Rescapé du camp 14
  • Sous-titre : De l'enfer coréen à la liberté
  • Titre original : Escape from camp 14
  • Auteur : Blaine Harden
  • Éditions : 10/18
  • Traducteur : Dominique Letellier
  • Postface : Pierre Rigoulot
  • Date de parution : Avril 2013
  • Nombre de pages : 284 p.
  • Couverture : Photos de Feng Li - Chung Sung-Jun / Getty Images / AFP / D.R. Camp de concentration de Yoduk, Corée du Nord. Japan's Fuji TV
  • ISBN : 978-2-264-05956-7


Dans la Russie des Soviets - Albert Londres

La Russie des soviets de 1920 racontée par Albert Londres est bien sombre : la misère et la famine règnent sur Moscou et Petrograd. Trois années se sont écoulées depuis la révolution bolchevique de 1917 et des promesses faites par les dirigeants du Parti, ne subsistent que des désillusions. C'est au prix de gros efforts qu'Albert Londres entreprend de se rendre en République Socialiste Fédérative des Soviets Russes (RSFSR). Après s'être notamment fait balader en Allemagne, en Estonie et au Danemark, le journaliste finit par atteindre son objectif et c'est avec ahurissement qu'il découvre les premières conséquences du bolchevisme. Les valeurs défendues par la toute jeune république soviétique lui sont incompéhensibles. Il est notamment frappé par l'humiliation de la soupe populaire : "C'est le dernier degré de la dégradation, ce sont des étables pour hommes. C'est la troisième Internationale. A la quatrième, on marchera à quatre pattes, à la cinquième, on aboiera." (p.32). Et pour lui le traité de paix de Brest-Litvosk n'est qu'un prétexte pour "tailler un empire au marxisme." (p.33). Par ailleurs, celle qu'il surnomme cyniquement Sa Majesté Prolétariat 1er, fait le malheur des honnêtes citoyens russes. A tel point que manger du pain blanc et porter des vêtements propres est un luxe de l'ancien temps car dans la RSFSR de 1920, "L'homme n'est pas arrivé au vingtième siècle pour posséder des libertés individuelles. Qui recherche sa liberté, liberté d'agir, de vivre, de penser, est un réactionnaire." (p.35) et Albert Londres de conclure que "Trotsky a décidé de karl-marxiser ces pauvres jeunes hommes" (p.42) au nom de la dictature du prolétariat.

Et puis il se ravise : il ne s'agit en fait pas de la dictature du prolétariat mais de la dictature au nom du prolétariat ! Lors de ses diverses rencontres, Albert Londres se rend compte qu'on le prend pour un fou : venir en Russie juste pour voir et ce, sans provisions ? Quelle idée saugrenue ! Quant à ce que les bolchéviques disent des socialistes, il ne faut pas l'occulter et le journaliste ne s'en cache pas : ils se demandent tout simplement "Où sont les Liebknecht et la Rosa Luxemburg du socialisme français ? Que la bande petite bourgeoise de nos anciens camarades nous montre son martyr, alors ce jour-là, nous changerons d'avis ; pour l'instant, nous les considérons tous comme les arlequins du capital." (p.68). On retrouve aussi les références à Lénine, Trotsky. On part aussi à la rencontre de Gorki dont on ne sait finalement pas s'il défend le bolchévisme ou non. Il y a également les Français pro-communistes ou non, expatriés en Russie et les histoires de la V. tché K...

Bref, au regard de ce genre d'exemples qui parsèment le fascicule, on devine facilement l'atmosphère qui règne dans la Russie d'alors. Pour son succès, Albert Londres concilie très habilement le récit anecdotique à son art de la formulation. Le résultat est sans conteste percutant et il retient l'attention. Les divers articles qui composeront le reportage dans le journal l'Excelsior lui assureront réussite, d'autant qu'il a mis à jour des faits difficilement accessibles aux journalistes de l'époque. L'éditeur nous confie d'ailleurs qu'Albert Londres échappe de peu à la V. tché K. qui découvre après son départ de Russie, des documents compromettants... Le livre, avec sa succession d'articles courts, convient à tous types de lecteurs. A noter que la collection proposée par les éditions Arlea est de jolie facture (malgré quelques fautes d'orthographe repérées par-ci, par-là). Pour info, les éditions en question comptent à leur catalogue une très belle collection de reportages d'Albert Londres au format poche, dont pas mal de titres sont épuisés. Si vous vous intéressez au travail des grands reporters, découvrez-les ! Et au cas où vous souhaiteriez me faire plaisir (sait-on jamais ?), offrez moi donc quelques titres du catalogue !

Encore une chose que j'ai trouvé intéressant à relever : la description de la perspective Nevski (à Petrograd) faite dans l'article intitulé La désolation de Petrograd à comparer avec celle évoquée par Gogol dans la nouvelle La perspective Nevski parue dans le recueil Le journal d'un fou.

Enfin, si vous souhaitez aller plus loin dans la découverte de la politique en Russie, n'hésitez pas à consulter la revue The Journal of Power Institutions in Post-Soviet Societies qui est en accès libre sur Revues.org.

Pour vous procurer le livre via Amazon, rendez-vous sur le lien suivant : Dans la Russie des Soviets : 1920.

  • Titre : Dans la Russie des Soviets
  • Auteur : Albert Londres
  • Éditions : Arlea
  • Date de parution : Octobre 2008
  • Nombre de pages : 103 p.
  • Couverture : Aleksei Aleksandrovitch Radakov, L'analphabète est comme un aveugle, 1920. Costa/Leemage
  • Graphisme : G.  Chavanne
  • EAN : 9782869598324